Malheureusement, le journal d’Antoine d’Estève de Bosch pour l’année 1909 n’a pas été retrouvé dans les archives familiales. A-t-il été perdu? Ou tout simplement l’auteur n’a-t-il pas rédigé de journal au cours de cette année pour diverses raisons? Nous ne le savons pas.
Afin de tâcher de combler ce manque, nous indiquons ici différents événements importants de la vie de l’auteur survenus au cours de cette année, et insérons les extraits du journal Le Roussillon relatifs à certains articles qu’il y publia et à des conférences qu’il donna dans le cadre du Panache, la section de l’Action française pour les Pyrénées-Orientales.
Janvier 1909
Vinça, mardi 19 janvier 1909
Annonce de la fête de la Société Saint-Sébastien de Vinça dans Le Roussillon du 19 janvier 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Avril 1909
Perpignan, dimanche 18 avril 1909
Compte-rendu de la fête de Jeanne d’Arc célébrée par le Panache, section locale de l’Action française, à Perpignan le 18 avril 1909, et du toast porté à cette occasion par Antoine d’Estève de Bosch, extrait d’un article du Roussillon du 19 avril 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Perpignan, mardi 20 avril 1909
« Heureux symptôme », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en 1ère page du Roussillon du 20 avril 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Mai 1909
Perpignan, jeudi 13 mai 1909
Compte-rendu d’une réunion royaliste du 13 mai 1909 organisée à l’occasion de la présentation de candidatures royalistes aux élections municipales de Perpignan (Antoine d’Estève de Bosch figurant sur la liste), publié dans Le Roussillon du 14 mai 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Ille-sur-Tet, jeudi 20 mai 1909
Compte-rendu d’une réunion de la Jeunesse Catholique à Ille le 20 mai 1909 avec une conférence d’Henri Bertran de Balanda présentée par Antoine d’Estève de Bosch, paru dans Le Roussillon du 22 mai 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Perpignan, samedi 29 mai 1909
Compte-rendu d’une conférence d’Antoine d’Estève de Bosch intitulée « Les Etats-généraux » donnée au Panache à Perpignan le 29 mai 1909, publié dans Le Roussillon du 1er juin 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Juin 1909
La Métairie Grande, samedi 26 juin 1909
Félicitations à l’occasion de la naissance d’Antoine d’Estève de Bosch (plus tard dit « Tony »), premier fils d’Antoine d’Estève de Bosch et de Gabrielle du Lac, le 26 juin 1909 à la Métairie Grande (commune de Sauveterre, Tarn), publiées dans Le Roussillon du 29 juin 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Novembre 1909
Torreilles, dimanche 28 novembre 1909
Compte-rendu d’une conférence d’Antoine d’Estève de Bosch intitulée « La Lutte scolaire » donnée à Torreilles le 28 novembre 1909, publié dans Le Roussillon du 30 novembre 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Décembre 1909
Ille-sur-Tet, vendredi 17 décembre 1909
Texte du discours d’Antoine d’Estève de Bosch aux funérailles d’Albert Batlle-Jonquères à Ille le 17 décembre 1909, publié dans Le Roussillon du 18 décembre 1909 – Médiathèque municipale de Perpignan
Nous commençons l’année en faisant la sainte communion pour la placer sous la protection de Dieu. Papa et Maman arrivent d’Ille dans la matinée. L’après-midi, nous faisons et recevons des visites. Nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Vinça, dimanche 2 janvier 1910
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons et écrivons des lettres.
Semaine du 3 au 9 janvier 1910
Perpignan, lundi 3 janvier 1910
Nous voici de retour. Bebelle et le petit sont rentrés par le train de 9h et moi l’après-midi en moto ; le matin, je suis allé me promener, en moto, à Prades et Villefranche. En rentrant je m’arrête à Bouleternère où l’on fait quelques travaux à la Grande Fèche, à Ille et à Corbère. En arrivant ici, j’apprends une triste nouvelle qui ne me surprend pas : la pauvre Mme de Rovira[1] est morte aujourd’hui à midi après cinq semaines de maladie ; elle avait à peu près 82 ans ; c’est une figure bien sympathique qui disparaît. Madame de Rovira, née de Lon, sœur de ma grand’tante de Lazerme, était une femme des plus distinguées, une véritable femme d’Ancien régime ; très bonne, très charitable, très instruite, elle manquera beaucoup dans la haute société roussillonnaise. Je vais tout de suite voir Fernand et lui porter mes consolations ; Bebelle et Maman, qui est ici, viennent aussi ; Fernand me fait voir la dépouille mortelle de sa pauvre mère.
Perpignan, mardi 4 janvier 1910
L’après-midi, je vais à Claira et Torreilles en moto. Le soir, nous allons chez les Llobet voir notre cousin l’abbé de Martrin-Donos[2] de passage ici ; je l’avais rencontré dans les congrès de Jeunesse Catholique quand j’habitais Angers et ne me doutais pas qu’il deviendrait mon cousin.
Jean de Martrin-Donos (1862-1930), archiprêtre de Notre Dame de Bon Port, archiprêtre des Sables d’Olonne, chanoine honoraire de Luçon et de Gap – Cliché anonyme, s.d. [Archives Olivier de Prat, base généalogique Roglo]
Perpignan, mercredi 5 janvier 1910
Le matin, nous assistons aux obsèques de Mme de Rovira à l’église de la Réal ; il y a une énorme affluence. Papa y vient mais arrive un peu en retard. Au cimetière Saint-Martin, l’oncle Joseph de Lazerme prononce quelques paroles de remerciement au nom de la famille. L’après-midi, nous commençons nos visites du Jour de l’An ; nous allons voir la cousine d’Albici et Monseigneur.
Perpignan, jeudi 6 janvier 1910
Le matin je vais à Torreilles ; l’après-midi, nous continuons nos visites ; nous allons voir Mme Delafosse, la cousine Victor de Guardia et Mme Latrobe[3]. On a d’assez mauvaises nouvelles de la santé de Thérèse de Lazerme[4] ; sa phlébite est loin d’être guérie ; elle a eu de nouvelles menaces d’embolie ; c’est bien inquiétant. Il fait une température extraordinairement chaude ; le thermomètre qui est monté hier à 21° ½ à l’ombre, monte aujourd’hui presque à 22° ; on se croirait en été, et cette température est mauvaise pour la campagne.
Perpignan, vendredi 7 janvier 1910
Nous faisons des visites ; nous allons voir nos cousins de Chefdebien[5] et Mme Conte de Bonet[6]. Le soir, nous allons chez les Llobet voir notre oncle Joseph de Llobet et sa famille ; ils sont ici pour deux jours. Le matin, je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois et de l’année.
Perpignan, samedi 8 janvier 1910
Le matin, je vais à Claira où l’on plante en américains (riparia rupestris) les deux prés de la Cadène ; en plantant ces deux prés et la partie de la Griffaigne qui était en champ, je compte faire dans quelques années 400 à 500 hectos de plus ; alors, j’arriverai à 3000 hectos en année moyenne ; ce sera un joli vignoble intéressant ! L’après-midi, nous continuons nos visites (de Çagarriga, de Lamer). J’assiste à une réunion du comité royaliste et le soir au Panache, à la fête des rois ; on y tire le traditionnel gâteau.
Plants de Vitis riparia par Vitis rupestris, hybride américain pouvant servir de porte-greffe pour lutter contre le phylloxéra – Site paysages-clansayes.over-blog.com
Perpignan, dimanche 9 janvier 1910
Nous allons à la grand’messe et l’après-midi je vais à vêpres à Saint-Jean, puis à une conférence assez bête au Théâtre. Nous avons à déjeuner l’oncle Gabriel, Tante Augustine, et les Joseph de Llobet avec leur mère Rambaud ; le soir, nous dînons chez eux, puis nous allons au cinématographe.
Semaine du 10 au 16 janvier 1910
Perpignan, lundi 10 janvier 1910
Papa et Maman viennent passer la journée ; je vais avec Papa visiter une propriété à vendre entre Torreilles, Bompas et Claira.
Perpignan, mardi 11 janvier 1910
Je passe à peu près toute ma journée au Tribunal où j’entends plaider la très intéressante affaire de M. Augé, député de l’Hérault, contre la préfecture, le vice-président de la C.G.V. section de Perpignan et contre le journal L’Indépendant. Cet Augé est un député propriétaire viticulteur à Villeneuve-de-la-Raho dont le régisseur fut surpris le 3 octobre mouillant sa vendange, par un agent de la répression des fraudes qui dressa procès-verbal contre lui. Comme il est député ministériel, ce procès-verbal n’eut aucune suite malgré les efforts de la C.G.V. et maintenant cet animal, prétendant malgré l’aveu de son régisseur qu’il ne mouillait pas, qu’il lavait ses cuves, fait un procès en dommages intérêts aux trois parties ci-dessus. Me Poincaré, ancien ministre, de l’Académie Française, plaide pour lui, Me Desarnauts, de Toulouse, pour ses adversaires ; cette affaire passionne l’opinion et l’on s’écrase aux portes du palais ; je réussis, matin et soir, à me placer au banc de la presse ; l’affaire continuera demain.
Justin Augé (1850-1925), député de l’Hérault de 1897 à 1910, inscrit au groupe radical-socialiste – Cliché anonyme, s.d. (Wikipédia)
Perpignan, mercredi 12 janvier 1910
Toute la journée, je suis, au Palais, pour l’affaire Augé ; c’est très intéressant, les plaidoiries et les répliques durent jusqu’à 6h du soir ; Me Poincaré aura parlé en tout, plus de six heures. Le jugement est renvoyé. Je commence, comme à Angers, la quête de Saint-Vincent-de-Paul.
Perpignan, jeudi 13 janvier 1910
Dans l’après-midi, nous allons à une petite réunion chez les Lazerme ; il fait un vent violent et froid.
Perpignan, vendredi 14 janvier 1910
Je continue, avec l’abbé Desplas, vicaire, la quête pour la Conférence Saint-Vincent-de-Paul dont je fais partie mais où je ne suis pas encore allé. Nous faisons des visites.
Perpignan, samedi 15 janvier 1910
Je vais visiter autour de Claira avec Papa des vignes en vente ; Papa, qui a vendu quelques champs à Corbère, est décidé à se constituer un petit vignoble en Salanque, mais il s’agit de bien choisir, et à bon compte ; nous visitons plusieurs vignes et marchons beaucoup. Je vais avec Bebelle à une petite réunion chez les La Croix ; le soir, nous sortons avec les Massia, nous voyons de grotesques exhibitions carnavalesques et allons prendre le thé chez les Passama.
Perpignan, dimanche 16 janvier 1910
Je vais et viens de Vinça à motocyclette pour la réunion des chefs de section de la Société Saint-Sébastien qui a lieu de 2h à 3h ; nous nommons Étienne Vergès fils vice-président à la place du pauvre Albert Batlle. De retour à Perpignan à 4h ¾, j’assiste à l’Assemblée générale annuelle du Panache ; on renouvelle le bureau et je suis nommé quelque chose ; je ne sais pas au juste si c’est vice-président ou secrétaire. J’ai eu un temps merveilleux pour ma course à Vinça. Demain, nous allons nous y installer pour la semaine afin d’y passer la fête de Saint-Sébastien. Bonne Maman a reçu la nouvelle du mariage de notre cousine Thérèse Pichard de la Caillère avec M. Joseph de Ponsay, voisin de campagne des Blanpain de Saint-Mars.
Semaine du 17 au 23 janvier 1910
Perpignan, lundi 17 janvier 1910
Nous avons décidé de ne partir que demain pour pouvoir accepter une invitation à déjeuner mardi chez les Delafosse, néanmoins, je voulais aller seul en moto à Vinça ce matin, y coucher, revenir demain matin ici et repartir pour Vinça avec Bebelle demain ; mais il fait un vent terrible et, après avoir essayé, j’ai vu que j’aurais trop de peine à filer en moto contre le vent, j’y ai donc renoncé, et nous partirons tous demain. Maman vient pour le cours de la Croix-Rouge. Le soir, j’assiste à la première séance d’une nouvelle section de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales dont on m’a demandé de faire partie ; cette section nouvelle dont je fais partie est la section d’histoire et d’archéologie.
Vinça, mardi 18 janvier 1910
Nous avons déjeuné chez Madame Delafosse avec les Lazerme, La Croix[7] et Passama ; nous partons à 3 heures pour Vinça, moi en moto malgré le vent, et Bebelle et le petit par le train.
Vinça, mercredi 19 janvier 1910
Je me suis occupé de différentes questions concernant la Société avant le soir ; le matin, je vais à Boule et Ille. Le soir, Assemblée générale de la Société à la salle Anglade ; nous faisons approuver les modifications au bureau.
Vinça, jeudi 20 janvier 1910
La fête de la Société a eu lieu par un temps merveilleux, un vrai temps d’été. Tout a été très réussi, la cérémonie religieuse, le défilé, les danses ; tout s’est passé suivant le programme habituel.
Vinça, vendredi 21 janvier 1910
Le temps s’est gâté ; le matin, je vais cependant à Boule pour donner mes instructions au sujet de l’engrais que je fais mettre aujourd’hui à la Grande Fèche. Dans l’après-midi, le temps se gâte tout à fait.
Vinça, samedi 22 janvier 1910
Il neige un peu ; quelle différence avec le temps de jeudi ! Je ne bouge pas ou à peu près pas. Tony est un peu enrhumé et si le temps ne s’arrange pas, je crois que nous ne pourrons pas sortir demain comme nous le devions.
Vinça, dimanche 23 janvier 1910
Le temps est très froid et nous décidons, à cause de Tony, de ne pas partir d’aujourd’hui ; nous allons à la grand’messe et à vêpres et nous nous promenons, après vêpres, dans le bas-fond de la Tet, à l’abri du vent.
Semaine du 24 au 30 janvier 1910
Perpignan, lundi 24 janvier 1910
Le temps étant moins froid, nous arrivons ; Bebelle par le train de deux heures, moi à motocyclette avec arrêts à Bouleternère et Ille.
Perpignan, mardi 25 janvier 1910
J’écris et fais diverses commissions ; il fait encore froid. À Paris, la Seine déborde et envahit plusieurs quartiers ; il y a fort longtemps qu’on n’avait vu une pareille crue, depuis 1802 dit-on.
Perpignan, mercredi 26 janvier 1910
Dans l’après-midi, avec l’abbé Desplas vicaire, je continue la quête pour les Conférences Saint-Vincent-de-Paul. L’inondation de la Seine a encore augmenté, la plupart des lignes de l’Orléans et du P.L.M. autour de Paris sont coupées, les communications sont très difficiles. Maurice Roger me télégraphie que mon cheval de Claira est malade ; j’irai voir demain ce qu’il en est.
Perpignan, jeudi 27 janvier 1910
Je suis allé à Claira ; le cheval est très malade, il est atteint de paraplégie, le vétérinaire ne me cache pas qu’il a beaucoup plus de chances de mourir que de s’en tirer ; c’est cruel de perdre au bout de six mois une bête de 1400 francs ! Et cette maladie est venue comme un coup de foudre ; rien ne pouvait la faire prévoir. J’ai ordonné de le soigner le mieux que l’on pourrait, mais je n’ai pas grand espoir. Je prie Saint Antoine de m’épargner cette perte ! Papa, qui est décidé à acheter 8 ayminates de vigne à Claira, y vient par la voiture de 3h ½ et examine la parcelle qu’il compte choisir. L’inondation à Paris dépasse toutes les prévisions ; tous les affluents de la Seine ont débordé en même temps ; l’inondation dépasse celle de 1802 et il faut, paraît-il, remonter au XVIIe siècle en 1658 pour en trouver une pareille ; aucun train des Compagnies du Midi et de l’Orléans ne peut plus arriver à Paris et ces compagnies, pour assurer tant bien que mal le service, en sont réduites à faire arriver cinq ou six express chacune (choisis parmi les plus importants) par la ceinture à la gare de l’Est ou à celle du Nord. Les gares d’Orsay, d’Austerlitz et de Lyon, des Invalides, sont complètement envahis, le Métropolitain ne circule plus, ses souterrains sont complètement envahis ; le Palais Bourbon est envahi et les députés doivent y aller en barque (la plupart devraient chavirer et noyer leurs passagers !), dans la plupart des quartiers la lumière électrique et le gaz manquent, beaucoup d’effondrements se sont produits. Aux environs de Paris, la situation est atroce ; dans beaucoup de régions de la France il y a d’immenses dégâts. Notre pays est épargné à cause de son climat méditerranéen.
Perpignan, vendredi 28 janvier 1910
La situation s’est encore aggravée hier à Paris, la Seine a encore monté ; les dégâts se chiffreront par des centaines de millions ; on croit cependant que le maximum est atteint. Je retourne à Claira ; le cheval ne va ni mieux ni plus mal. Le soir, j’assiste pour la première fois à la réunion de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul où l’on m’a fait entrer. Hier, je n’ai pas reçu L’Action française ; celle d’avant-hier ne m’arrive qu’aujourd’hui, ce soir toutes les communications avec Paris sont difficiles.
Perpignan, samedi 29 janvier 1910
Je vois [à] Claira, le cheval est toujours la même chose ; à Paris, l’inondation a encore fait de nouveaux progrès ; on circule en barque dans beaucoup de rues ; dans d’autres rues, la chaussée s’effondre, minée par les eaux, et cela très loin de la Seine, aux environs de la gare Saint-Lazare par exemple, c’est inouï. Le soir, je vais au Panache où nous prenons nos dispositions en vue de la conférence que feront, le 20 février, Vaugeois et Daudet.
Perpignan, dimanche 30 janvier 1910
Je vais à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi, j’assiste à la Salle des Œuvres à une représentation de Pour la couronne de François Coppée ; Monseigneur y assiste ; on y fait une quête pour les inondés de Paris. Les journaux, qui arrivent très irrégulièrement, disent que l’inondation a atteint son maximum à Paris dans la nuit de vendredi à samedi, et qu’elle commence à décroître, mais elle décroît très très lentement. On voit dans les journaux des vues de certaines rues de Paris qui ont l’air de rues de Venise ; on y circule en barque ; l’approvisionnement en vivres de Paris est difficile. Bref, c’est une catastrophe qui fera date dans l’histoire de Paris.
Semaine du 31 janvier 1910
Perpignan, lundi 31 janvier 1910
Je vais à Claira ; le matin, j’y suis en même temps que le vétérinaire Mulès qui me dit qu’il faut abattre le cheval, tout espoir de le sauver étant perdu. Je ne veux cependant pas m’y résigner ainsi et je retourne l’après-midi à Claira avec un vétérinaire de Perpignan M. Delhoste ; son avis est le même ; cependant il me conseille d’attendre encore quatre à cinq jours ; c’est ce que je vais faire. Le soir, nous dînons chez Tante Augustine. Maman vient passer la journée pour son cours à la Croix-Rouge et couche ici. À Paris, l’inondation décroît avec une très grande lenteur ; on a passé par les armes des pillards trouvés dans des maisons évacuées. Ma tante Civelli nous écrit donnant de très intéressants détails ; à sa paroisse les enterrements se font en barque ; un enfant est né dans une barque.
Février 1910
Semaine du 1er au 6 février 1910
Perpignan, mardi 1er février 1910
Papa et Maman partent pour la Bastide d’Anjou où Maman va faire constater son état par le curé-médecin et lui demander des instructions pour son traitement ; tous les deux mois environ, il faut qu’elle y revienne. Je continue la quête de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul : la crue continue à baisser à Paris, et partout, mais avec lenteur.
Perpignan, mercredi 2 février 1910
Le matin, je me confesse et fais la sainte communion à l’occasion de la fête de la Purification. Je continue la quête de Saint-Vincent-de-Paul. La Seine continue à baisser à Paris et aux environs.
Perpignan, jeudi 3 février 1910
Ce matin, je reçois un mot de Maurice Roger me disant que le cheval est mort cette nuit ; cette fin, que je croyais voir, m’évite de le faire abattre ; mais quelle perte ! Je regrette bien d’avoir acheté un cheval de ce prix. L’après-midi, je vais avec Bebelle au Mas Pardal faire une visite à Madame Fourcade, malgré un vent épouvantable ; en passant nous nous arrêtons un moment à la gare voir passer Maman qui rentre à Ille ; le curé de Labastide l’a trouvée bien mieux. Dieu soit loué ! Le soir, nous dînons chez les Lazerme, puis allons avec Marthe et Thérèse à une petite soirée chez les Bausil ; on y répète la nouvelle petite pièce d’Albert Bausil[8]La Blouse, qui est faite dans un excellent esprit ; il y a, à cette soirée, une vingtaine de personnes.
Albert Bausil (1881-1943), écrivain et journaliste des Pyrénées-Orientales – Cliché anonyme, s.d. [années 1910] (Archives L’Indépendant)
Perpignan, vendredi 4 février 1910
Le matin, je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi à 2 heures, je fais une petite conférence à l’Association des Jeunes filles royalistes présidée par Mlle Renée Despéramons[9] ; c’est cette dernière qui m’avait prié de faire cette conférence. Je parle à ces jeunes filles du « Comment faire la monarchie », autrement dit de l’inefficacité des élections et de la préparation du coup. Le soir, je vais à la conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Perpignan, samedi 5 février 1910
Je vais à Ille et Bouleternère en moto ; je déjeune à Ille et rentre ici vers 5 heures ; le soir, réunion du conseil au Panache ; la réunion Daudet-Vaugeois sera peut-être renvoyée.
Perpignan, dimanche 6 février 1910
Nous allons à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi avec les Lazerme, Passama, Massia, Larboust[10], nous assistons à la bataille de fleurs aux Platanes ; de toutes les attractions du carnaval, c’est certainement la plus réussie ; ensuite thé chez les Lazerme.
Semaine du 7 au 13 février 1910
Perpignan, lundi 7 février 1910
L’après-midi, nous offrons un petit thé ; nous avons comme invités les Lazerme, Passama, La Croix, Mme Delafosse, nos cousines de Blaÿ et de Llobet. Le soir, avec les Massia, nous allons entendre le célèbre chanteur Mayol[11].
Félix Mayol (1872-1941), chanteur français de la « Belle époque » – Cliché dans Paris qui chante n° 250, 5 novembre 1907, p.6 (Wikipédia)
Perpignan, mardi 8 février 1910
Dans l’après-midi, je vais à Claira ; le soir, nous dînons chez les Llobet et allons passer la soirée, pour finir le carnaval, chez les Passama.
Perpignan, mercredi 9 février 1910
Nous allons à la messe et à l’imposition des cendres ; l’après-midi, nous allons chez les Bonafos qui réunissent beaucoup d’invités pour voir défiler les masques dits de Mailloles[12] ; fâcheuse habitude ! Ensuite, nous allons à la cérémonie à Saint-Jean, puis à un bridge chez les Massia.
Perpignan, jeudi 10 février 1910
L’après-midi, réunion du comité royaliste ; on s’occupe d’une souscription pour Le Roussillon ; personnellement, je cherche des souscripteurs.
Ille, vendredi 11 février 1910
Je vais à Ille par le train de 8h50 ; à midi, je vais à Vinça où je déjeune ; je rentre à Ille en voiture et m’arrête à Boule, tout cela pour m’occuper de la nomination du successeur de M. Albert Batlle comme délégué mutualiste cantonal ; la Société Saint-Sébastien soutiendra le candidat des sociétés d’Ille ; je couche à Ille. Le matin, je fais la sainte communion à la messe de 7h 1/2 à Saint-Jean ; le soir à Ille, je vais à la cérémonie de Notre-Dame de Lourdes.
Perpignan, samedi 12 février 1910
Je rentre d’Ille par le train de 9h ½. Je vais à Claira en moto. Je poursuis dans plusieurs villages M. Henri Bertran qui fait une tournée de propagande dans la Salanque ; je le rejoins à Villelongue. C’est décidément le 20 février qu’aura lieu la conférence de Vaugeois et Daudet ; nous la préparons de notre mieux.
Perpignan, dimanche 13 février 1910
L’après-midi, je vais un moment au tennis, puis à l’ouverture de la station de carême à Saint-Jean. De 5h à 7h, nous allons au thé chez le ménage O’Byrne[13] et le soir à un autre thé chez nos cousins de Blaÿ.
Semaine du 14 au 20 février 1910
Perpignan, lundi 14 février 1910
L’après-midi, je vais à Claira. Je ne suis plus président de la Société Saint-Sébastien ; le bureau tout entier a démissionné et naturellement je joins ma démission à celle de mes collègues à la suite de ce qui s’est passé hier soir. À l’Assemblée générale de Vinça hier soir, M. Bouchède en son nom et au nom de tout le bureau (nous nous étions mis d’accord) a présenté M. Antoine Baux, notaire à Ille, pour le poste de délégué mutualiste cantonal ; nous avions décidé de présenter à la Société M. Baux parce qu’il était le candidat des sociétés d’Ille qui, la dernière fois, avaient assuré le succès de notre candidat M. Batlle et que, d’ailleurs, le candidat que présentait la société « La Fraternelle » de Vinça (qui avait positivement refusé de s’entendre avec nous) ne pouvait nous convenir ; c’était ce même Roca que « La Fraternelle » avait opposé, en 1906, à M. Albert Batlle. À l’Assemblée générale, M. Bouchède voyant que plusieurs sociétaires voulaient voter pour Rocca, a longuement exposé les motifs de notre choix et a insisté au nom du bureau tout entier pour que la société nomme M. Baux ; le résultat a été que M. Baux a eu 21 voix, Roca 33 voix (et 5 bulletins nuls). Devant ce résultat, qui est un désaveu formel pour le bureau, tous les membres du bureau présents ont immédiatement donné leur démission ; dès que j’ai été informé de la chose par une lettre de M. Bouchède, j’ai télégraphié que je me solidarisais entièrement avec mes collègues. Puisque nous n’avons pas la confiance des sociétaires malgré tout ce que nous avons fait pour la Société, qu’ils se choisissent de nouveaux chefs. Ils ne méritent pas que l’on s’occupe d’eux.
Ille, mardi 15 février 1910
Nous voici à Ille pour quelques jours, il y avait longtemps que nous n’étions venus ici en famille et il me tardait d’y faire un séjour. Nous venons par le train de 4 heures. Dès demain, j’irai à Vinça voir ces messieurs et me concerter avec eux.
Ille, mercredi 16 février 1910
Nous nous promenons, Tony est très bien ici au grand air. L’après-midi, je vais à Vinça ; la situation n’est pas tout à fait ce que je voyais. M. Bouchède n’a pas, comme il me l’avait écrit, donné la démission du bureau ; il a seulement manifesté, en-dehors de l’Assemblée générale, l’intention de la donner. Néanmoins, nous sommes tous d’accord pour convenir que nous ne pouvons pas rester à la tête de la Société après le désaveu qui nous a été infligé. D’autre part, beaucoup de vieux sociétaires nous supplient de ne pas abandonner l’œuvre. Nous réunirons donc la Société et nous lui demanderons si nous avons encore sa confiance ; elle se prononcera au scrutin absolument secret et nous ne resterons que si nous avons l’unanimité, ou au moins une unanimité morale. Nous mettrons ce plan à exécution, si tous les membres du bureau l’approuvent, dès que le résultat de l’élection sera connu, bien qu’il soit certain que M. Baux est élu.
Perpignan, jeudi 17 février 1910
L’après-midi, je me promène en voiture avec Bebelle ; nous emmenons Tony avec nous ; nous allons à Boule, Rodès et Vinça ; je fais de la propagande pour qu’il vienne du monde à la conférence de dimanche à Perpignan. Ce soir, je m’en vais par le dernier train pour assister à la réunion du comité royaliste chez M. Despéramons. Bebelle vient aussi pour voir ses cousines.
Ille, vendredi 18 février 1910
Je rentre en motocyclette ; j’arrive à 10 heures. Bebelle rentre par le train de midi. J’assiste aux obsèques du fils du granger de M. Trullès qui a été emporté en trois jours par une méningite ; ce jeune homme faisait partie de la Jeunesse Catholique d’Ille, qui assiste en corps à ses obsèques. Deux ans aujourd’hui de l’opération qui m’a sauvé la vie. Je n’étais pas fier alors !
Ille, samedi 19 février 1910
Le matin, nous assistons tous à la messe d’action de grâce que M. le curé célèbre pour remercier Dieu de ma guérison il y a 2 ans ; nous y communions tous. L’après-midi, nous allons en voiture à Bélesta où nous sommes très bien reçus par l’abbé Badrignans.
Perpignan, dimanche 20 février 1910
Aujourd’hui, magnifique manifestation royaliste à Perpignan ; bonne journée pour la cause du Roi qui est celle de la Patrie ! La conférence de Vaugeois et de Daudet a eu lieu au milieu d’un enthousiasme général et devant un magnifique auditoire de 1500 personnes ; la Salle des Œuvres était archibondée, beaucoup d’hommes ont dû rester dehors ; les démonstrations de Vaugeois, les appels énergiques de Daudet ont été vigoureusement applaudis. Les cris de « À bas la république » et de « Vive le Roi » sont sortis de 1500 poitrines. À 6 heures, réunion au Panache ; à 7 heures, banquet à l’Hôtel de la Loge, les dames y étaient admises ; Bebelle était à la table d’honneur à côté de Daudet. Après dîner, les conférenciers reviennent au Panache où la journée s’achève par des chants royalistes exécutés avec entrain. Réconfortante journée ! Papa et Maman, qui sont venus assister à la conférence, trouvent Daudet admirable.
Semaine du 21 au 27 février 1910
Ille, lundi 21 février 1910
Daudet, sa femme et Vaugeois allant en excursion à Port-Vendres et Collioure, quelques ligueurs du Panache les accompagnent. Bebelle et moi sommes de la caravane. Nous causons beaucoup en déjeunant et en allant à pied de Port-Vendres à Collioure par la belle route en corniche et ces messieurs nous disent dans l’intimité combien est grand leur espoir. Nous rentrons à Ille le soir.
Ille, mardi 22 février 1910
Ce matin, je vais à Vinça en moto ; l’après-midi, je me promène avec Bebelle.
Ille, mercredi 23 février 1910
Nous déjeunons à Vinça, puis allons en voiture à Molitg voir nos cousins de Massia ; nous passons avec eux la plus grande partie de l’après-midi.
Ille, jeudi 24 février 1910
Le matin, je me promène avec Bebelle à Reglelles ; l’après-midi, je vais en moto à Toulouges voir un cheval, puis à Perpignan faire quelques commissions ; je rentre à 5h 1/4.
Ille, vendredi 25 février 1910
L’après-midi, je vais un moment à Bouleternère, puis à Vinça où je réunis le bureau de la Société pour aviser aux mesures à prendre dans la situation actuelle ; nous décidons de tenir demain soir une Assemblée générale de la Société au cours de laquelle nous leur demanderons de nous dire, au scrutin secret, si nous avons ou non sa confiance. Si nous n’avons pas pour nous la quasi-unanimité (les 9/10 environ des voix) nous donnerons notre démission définitive. Papa reçoit de M. Beer confirmation de la vente des 9 ayminates de vigne à Claira. C’est une excellente opération que Papa vient de faire ; il a vendu pour 42.000 fr. la propriété de Corbère qui rapportait très peu et il a acheté pour 26.000 fr. (payables avec des délais échelonnés) 9 ayminates qui peuvent lui donner un millier d’hectolitres à Claira, plus un champ de 5000 fr. à Bouleternère ; je crois qu’il ne se repentira pas de cette opération. Pour l’exploitation des vignes de Claira, il s’est entendu avec mon granger Maurice Roger qui la surveillera.
Vinça, samedi 26 février 1910
Je suis venu à Vinça avec Bebelle en voiture jusqu’à demain soir pour l’Assemblée générale de la Société ce soir et pour assister à l’inauguration d’une statue du bienheureux curé d’Ars demain. L’Assemblée générale de la Société tourne tout à notre avantage. J’y prends la parole et je déclare qu’après le vote du 13 février, le bureau ne se reconnaît pas l’autorité morale nécessaire pour rester en fonctions, si la Société ne lui renouvelle pas sa confiance par un vote unanime. M. Bouchède prend aussi la parole et expose l’état prospère de la Société. On vote au scrutin absolument secret au moyen de boules blanches et noires ; chaque sociétaire reçoit une boule blanche et une noire et dépose dans l’urne celle qu’il veut ; les blanches sont « pour » nous et les noires « contre ». À l’ouverture de l’urne, nous trouvons toutes les boules blanches sauf deux noires ; c’est l’unanimité moins deux voix. La Société tient donc à nous garder. Elle l’a dit en toute liberté. Dans ces conditions, notre dignité est bien vengée et nous déclarons que nous resterons aux fonctions avec le même dévouement que par le passé. Je suis heureux de savoir d’une façon certaine ce que la Société pense de nous. Après ce vote, je reste un moment au café avec les autres membres du bureau.
Ille, dimanche 27 février 1910
Nous assistons à Vinça à la grand’messe et aux vêpres à l’issue desquelles a lieu la bénédiction d’une statue du bienheureux curé d’Ars ; c’est une jolie cérémonie ; nous rentrons ensuite en voiture.
Semaine du 28 février 1910
Ille, lundi 28 février 1910
L’après-midi, je vais me promener avec Bebelle à la propriété de M. Trulès qui nous fait visiter sa nouvelle cave en ciment armé.
Mars 1910
Semaine du 1er au 6 mars 1910
Ille, mardi 1er mars 1910
Papa rentre de Toulouse où il est allé assister à la réunion des anciens élèves du collège Sainte-Marie et du Caousou. Je vais me promener avec Bebelle dans une gorge de la garrigue.
Ille, mercredi 2 mars 1910
Le matin, je vais à Vinça à motocyclette ; l’après-midi, je vais me promener avec Bebelle à Casenove et Bellagre.
Ille, jeudi 3 mars 1910
Le matin, je vais avec Bebelle du côté de Reglelles ; l’après-midi, nous allons à Bouleternère.
Ille, vendredi 4 mars 1910
L’oncle Xavier, que nous n’avions pas vu depuis sa nomination de général, arrive le matin pour quelques jours. Nous sommes heureux de le revoir et de le féliciter. Je me promène avec Bebelle. Le matin, à l’occasion du premier vendredi du mois, nous faisons tous la sainte communion à la messe de 7 heures.
Perpignan, samedi 5 mars 1910
Nous voici de retour à Perpignan ; Bebelle, avec la nourrice et Tony, est rentrée par le train de 10 heures. Quant à moi, je suis allé en moto d’Ille à Claira, par Millas, Pézilla, Baixas, Rivesaltes, et, après avoir vu ce qui se faisait à Claira, je suis arrivé ici vers 5 heures.
Perpignan, dimanche 6 mars 1910
Nous sommes revenus à Ille entre deux trains (de 9 h à 4 heures) pour assister à un diner que donnent Papa et Maman en l’honneur de l’oncle Xavier pour fêter sa nomination ; Bonne Maman y assistait aussi. Nous allons à la grand’messe à Ille. Il pleut.
Semaine du 7 au 13 mars 1910
Perpignan, lundi 7 mars 1910
Papa et l’oncle Xavier viennent déjeuner ici et je vais avec eux à Claira et Pia ; Papa fait visiter ses nouvelles vignes à l’oncle Xavier à qui je fais voir aussi les miennes. Ils repartent le soir pour Ille. Maman, qui est venue pour le cours de la Croix-Rouge, couche ici. Nous allons ensemble, après dîner, chez les Bonafos.
Perpignan, mardi 8 mars 1910
Le soir, chez M. Despéramons, réunion du comité royaliste ; on y discute la candidature de M. Henri Bertran qui compte bien se présenter, dans un but de propagande, dans la 1ère circonscription de Perpignan si le comité réunit la somme nécessaire pour faire les frais de cette campagne. On ouvre une souscription.
Perpignan, mercredi 9 mars 1910
Je ne bouge pas de Perpignan ; je voulais aller à Trouillas où sont aujourd’hui Papa et l’oncle Xavier ; mais une petite avarie à la moto m’oblige à y renoncer ; je tâcherai d’aller demain à Ille.
Perpignan, jeudi 10 mars 1910
Allé à Ille à moto ; avant midi, reparti à 5 heures, vu l’oncle Xavier qui en repart demain. Tous vont bien.
Perpignan, vendredi 11 mars 1910
L’après-midi, je vais à Claira ; la moto ne marche plus à partir de Bompas et je suis obligé de rentrer en pédalant, il faut que je fasse bien réparer la pièce qui est endommagée. Nous avons l’oncle Xavier à diner.
Vinça, samedi 12 mars 1910
Je viens à Vinça pour les obsèques de Mlle Thérèse Escaro, membre honoraire de la Société, décédée hier ; je pars par le train de 11h10, déjeune à Ille et vais d’Ille à Vinça en voiture ; je trouve bonne Maman un peu fatiguée. Il fait très mauvais.
Perpignan, dimanche 13 mars 1910
Les obsèques de Mlle Escaro ont eu lieu le matin à 8h ; j’ai quitté Vinça à 11h10 et je suis arrivé à 2h ; allé à vêpres et au sermon à Saint-Jean ; à 5 heures, j’ai assisté avec Bebelle au Théâtre à une conférence de M. Jean Amade[14] (le fiancé de Marie-Thérèse Batlle) sur le catalanisme. Temps atroce.
Semaine du 14 au 20 mars 1910
Perpignan, lundi 14 mars 1910
Il pleut toute la journée ; le soir, commence à Saint-Jean la retraite des hommes qui durera toute la semaine ; j’y prendrai part. Papa et Maman viennent, Papa part le soir.
Perpignan, mardi 15 mars 1910
Le soir, je vais à la retraite des hommes.
Perpignan, mercredi 16 mars 1910
Le temps s’arrange un peu ; Papa vient coucher ici pour assister demain matin, à l’Évêché, à la réunion du comité de l’Œuvre de la conservation de la foi et déjeuner à l’Évêché. Il nous annonce la grossesse assez avancée de Marie-Thérèse qui attend un 3ème enfant pour juillet ; Pilomène ces jours-ci, Marie-Thérèse dans quatre mois, ça va vite ! Sans compter que, moi aussi, je commence à me demander si Bebelle n’en aura pas un second en septembre, ça ferait trois dans le courant de l’année ; ma belle-sœur du Lac, la femme d’Albert, en attend un aussi en septembre ; quelle fournée ! Le soir je vais à la retraite des hommes à Saint-Jean ; Papa y vient aussi. À 5 heures, j’assiste à la réunion du comité royaliste ; on décide de rendre publique la nouvelle de la candidature de M. Bertran décidée, en principe, depuis plusieurs jours, et de commencer la campagne. Cette candidature du président de l’Action française se produit uniquement dans un but de propagande ; M. Bertran se présente comme candidat catholique et royaliste avec un programme aussi nettement royaliste qu’il soit possible de le concevoir ; c’est la seule utilité de l’action électorale.
Perpignan, jeudi 17 mars 1910
Je me promène avec Bebelle ; il fait un temps superbe ; le soir, je vais à la retraite des hommes.
Perpignan, vendredi 18 mars 1910
Je vais à la messe de 9h, avec Bebelle ; l’après-midi, j’accompagne M. Henri Bertran à Claira pour lui faire prendre contact avec les chefs conservateurs de cette commune ; je les avais avertis de cette visite. On fait le meilleur accueil à M. Bertran, le maire M. Besombes nous accompagne lui-même dans nos visites et nous promet un appui. Cependant, à Claira, la plupart des conservateurs sont bonapartistes ; mais ils sont enchantés d’avoir un candidat nettement catholique et antirépublicain et voteront pour lui en masse. M. Bertran revient enchanté de sa visite à Thuir. Le soir, je vais à la retraite.
C’est aujourd’hui la fête de Bebelle et aussi celle de l’oncle Gabriel et de Gabrielle de Llobet, qui est ici ; souhaits et échange mutuel de bouquets et petits cadeaux.
Perpignan, samedi 19 mars 1910
Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures en l’honneur de la fête de Saint Joseph ; à la grand’messe, à laquelle la Société de secours mutuels Saint-Joseph assiste en corps, Bebelle quête, accompagnée de M. Despéramons. Le soir, j’assiste à la Salle des Œuvres à la réunion de la Société Saint-Joseph où j’entre à titre de membre honoraire ; cette réunion tient lieu de clôture de la retraite, car le prédicateur y prend la parole.
Perpignan, dimanche 20 mars 1910
Le matin, nous assistons à la grand’messe des Rameaux ; l’après-midi, avec M. Bertran et Massé nous allons à Villelongue préparer les voies à la candidature royaliste de M. Bertran (nous prenons la parole dans deux cafés) et à Bompas fonder un groupe d’Action française. L’oncle Xavier est nommé commandant de la 36ème brigade à Angers ; si nous habitions encore cette ville ce serait bien agréable !
Semaine du 21 au 27 mars 1910
Perpignan, lundi 21 mars 1910
Papa et Maman viennent passer l’après-midi de 2h à 7 heures. Un gros événement qui intéresse au plus haut point les royalistes vient de se produire. Le Gaulois d’hier dimanche publiait sous le titre « Déclarations du duc d’Orléans » un article de M. de Maizières qui contenait, au milieu d’excellentes choses sur la politique républicaine et sur la monarchie et même au milieu d’éloges pour l’ardeur, pour le dévouement de l’Action française et des Camelots du Roi, un véritable blâme à leur manière de faire, à leur tactique. Si cet article était le reflet de la pensée du duc d’Orléans, ce serait très pénible pour l’Action française ; mais tout porte à croire que les déclarations du Prince ont été dénaturées pour les besoins de la politique, un peu molle et équivoque de ce Gaulois qui se dit royaliste mais qui est surtout ami de sa tranquillité. D’ailleurs, l’Action française se sentant visée, a couru au bureau politique de Mgr le duc d’Orléans où on lui a déclaré que l’article du Gaulois qui n’a même pas été communiqué au bureau politique, n’a aucun caractère officiel et n’engage que la responsabilité de M. de Maizières ; une note dans ce sens paraîtra dans le prochain numéro de la Correspondance nationale, organe officiel du bureau politique. Je sais pertinemment que le Prince est partisan des méthodes d’Action française ; je suis donc convaincu que dans ce regrettable conflit avec Le Gaulois, il donnera finalement raison à l’Action française ; mais si je me trompais, si le Roi devait blâmer l’Action française, celle-ci, j’en suis convaincu, s’inclinerait devant l’autorité royale et se soumettrait. Mais enfin, il faut envisager toutes les éventualités et supposer, chose invraisemblable, que le Roi blâmant l’Action française, celle-ci ne s’inclinerait pas devant le Roi. Dans ce cas, le devoir des royalistes qui suivent l’Action française est tout tracé, et quelque pénible qu’il soit, ils devraient abandonner l’Action française et suivre le Roi. Pour moi, je n’aurais pas une minute d’hésitation. In petto, je déplorerais, mais j’obéirais ; en bon Français, je suivrais mon Roi dont le principe seul peut sauver la France. Heureusement que nous n’avons pas à choisir et que la manœuvre du Gaulois lui retombera sur le nez. Arthur Meyer, Juif converti, a fait un coup de Juif !
1ère page du Gaulois du dimanche 20 mars 1910 avec l’article intitulé « Déclarations de Monseigneur le duc d’Orléans » – Gallica
Perpignan, mardi 22 mars 1910
L’article du Gaulois fait le tour de la presse ; les républicains s’en réjouissent, cela suffit à le juger. L’après-midi, je vais à Claira ; on laboure le Lloucati. Le soir, nous assistons, à Saint-Jacques, à la procession des pénitents.
Perpignan, mercredi 23 mars 1910
Le soir, nous avons, chez M. Despéramons, réunion du comité royaliste ; on y prend des mesures pour assurer le plus d’effet utile possible à la campagne de M. Henri Bertran. On y parle de l’article du Gaulois qui fait tant de bruit. Il n’est pas possible que les critiques contre l’Action française soient le reflet de la pensée du Prince.
Perpignan, jeudi 24 mars 1910
Le matin, nous assistons à l’office à Saint-Jean. L’après-midi, après la visite des églises, je pars avec Bebelle pour Ille par le train de 3 heures ; nous assistons à Ille à la belle procession du Jeudi saint ; nous rentrons par le dernier train et nous allons au chant du Stabat à Saint-Jean.
Perpignan, vendredi 25 mars 1910 (vendredi saint)
Nous assistons tous à l’office du matin à Saint-Jean ; puis à 3 heures, au sermon de la Passion. Nous apprenons par une dépêche d’Henri de Lavergne que Philomène est accouchée d’une fille ; la voilà affublée de deux filles ! Elle aurait probablement préféré un garçon, mais on ne choisit pas. Marie-Thérèse attend un bébé pour fin juillet ; quant à Bebelle, je crois que nous nous étions trompés ; le docteur de Lamer l’a examinée et croit qu’il n’y a rien ; certains symptômes nous avaient induits en erreur. Le soir après diner, nous assistons à la cathédrale à une belle cérémonie de réparation ; sur l’invitation de M. l’archiprêtre, je suis l’un des quatre porteurs du Christ que l’on porte en procession, couché sur un lit, à travers la cathédrale ; les autres porteurs sont l’oncle Joseph de Lazerme, M. Despéramons et M. Vergès de Ricaudy. Après cette cérémonie, je vais avec M. Despéramons assister à une réunion socialiste donnée par le candidat socialiste Deslinière ; comme c’est une réunion contradictoire, M. Bertran y prend la parole et expose tout le programme royaliste et insistant surtout sur la partie sociale de ce programme. Il réussit à se faire écouter très attentivement par cet auditoire socialiste. Voilà de la bonne propagande !
Perpignan, samedi 26 mars 1910
Nous assistons à l’office à Saint-Jean.
Perpignan, dimanche de Pâques 27 mars 1910
Je gagne mes Pâques à la communion générale des hommes à Saint-Jean à 7 heures ; il y a environ 600 hommes ; c’est un beau spectacle. Bebelle, avec les dames, les gagne à la messe de 8 heures. Nous revenons à la grand’messe à vêpres ; les cérémonies sont très solennelles. Nous avons les cousines de Llobet et de Lazerme à déjeuner.
Semaine du 28 au 31 mars 1910
Ille, lundi 28 mars 1910
Je vais à Ille par le train de 11h10 et j’assiste à une séance récréative offerte par le groupe Saint-Maurice ; je couche à Ille.
Perpignan, mardi 29 mars 1910
Les journaux publient une note extraite de L’Action française ; dans cette note, Maurras, Pujo, le commandant Cuignet, Moreau, qui sont allés à Séville et ont été reçus par le duc d’Orléans, affirment que Monseigneur leur a donné les plus formelles assurances d’approbation ; il a dit que ses paroles n’avaient pas été comprises, qu’il n’avait pas entendu blâmer l’Action française et qu’il était en « complète communion d’idées » avec elle. Cette note, avant d’être publiée, a été soumise au Prince qui en a approuvé les termes, ce qui n’avait pas été fait pour l’article du Gaulois qui a eu un si grand retentissement. Voilà clos ce pénible incident ; il se termine à l’avantage de l’Action française qui va continuer, avec toute la confiance du Roi, son admirable propagande. Quant aux conservateurs genre Gaulois, amis surtout de leur tranquillité, ils doivent être bien attrapés ; leur manœuvre a échoué ! Dans la matinée, je vais à Bouleternère, puis j’assiste à Ille au mariage de Marie-Thérèse Batlle-Delcros avec M. Jean Amade ; la cérémonie est des plus simples à cause du grand deuil de la famille Batlle ; M. le curé[15], poète catalan comme M. Amade, prononce une charmante allocution en catalan. Je rentre à Perpignan à 4h ½. Le soir, nous dînons chez les Llobet avec le jeune ménage de Lamerville, un peu parent des Llobet, et de nous par conséquent.
Jean Amade (1878-1949), écrivain, poète et auteur d’une anthologie de la poésie catalane – Cliché tiré de la Revue catalane, n°14, 1920 (Wikipédia)
Perpignan, mercredi 30 mars 1910
Nous avons l’abbé Berdaguer, curé d’Estoher, à déjeuner. L’après-midi, je vais à Claira avec la moto ; la végétation est très avancée ; gare aux gelées ! Le soir, nous assistons à une conférence, assez ennuyeuse, sur Chantecler[16], à la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales ; puis je vais un moment au Panache où je vois M. Bertran.
Perpignan, jeudi 31 mars 1910
La petite de Lavergne a été baptisée lundi ; on l’a appelée Suzanne, comme Maman.
Avril 1910
Semaine du 1er au 3 avril 1910
Perpignan, vendredi 1er avril 1910
Le matin, à l’occasion du premier vendredi du mois, nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures à Saint-Jean. Il fait froid et sombre et vers trois heures, il commence à neiger, ce qui est rare à Perpignan, surtout dans cette saison ; peu à peu la chute de neige augmente d’intensité et le soir, c’est une tourmente ; il y a, vers minuit, six ou sept centimètres de neige dans les rues. Je vais tout de même à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul et ensuite, avec Bebelle, à un thé intime chez les Passama. Je redoute beaucoup des gelées quand la neige cessera et que le temps se découvrira ; nous ne les éviterons que si le vent tourne au Sud ou à l’Est et amène la pluie. S’il gèle, ce sera terrible pour les vignes, surtout pour les aramons qui sont très avancés.
Perpignan, samedi 2 avril 1910
Il neige encore toute la matinée et une partie de l’après-midi ; en ville on patauge dans une boue atroce ; à la campagne, il y a une épaisse couche de neige. L’après-midi, je vais à Villelongue-de-la-Salanque avec M. Bertran et l’oncle Joseph de Lazerme ; M. Bertran donne une réunion électorale dans la salle de la mairie, il expose avec une netteté absolue et en même temps avec une grande modération de langage les critiques que la doctrine royaliste fait à l’adresse de la république et du système républicain et expose aussi le programme royaliste. Il est écouté avec beaucoup d’attention.
Perpignan, dimanche 3 avril 1910
Le matin, nous allons à la grand’messe à Saint-Jean. L’après-midi, tournée de conférences ; Massé et moi nous accompagnons M. Bertran à Claira, Saint-Hippolyte et Torreilles. À Claira, et Torreilles, ce sont de magnifiques réunions admirablement organisées ; à Saint-Hippolyte, par suite d’une confusion, on ne nous attendait pas ; néanmoins, la réunion a pu avoir lieu ; à Claira et Torreilles, après l’exposé par M. Bertran de son programme, Massé et moi faisons un petit laïus. Bref, très belle journée ; le candidat royaliste est admirablement accueilli dans toute la Salanque ; c’est un enthousiasme de bon augure. À Saint-Hippolyte et Torreilles, où la réunion était publique à la mairie, des républicains y assistaient et ont fait quelques objections ; à Torreilles, un « citoyen » croit nous embarrasser beaucoup en demandant le livre, combien vieux, de la Saint-Barthélemy ! Un autre dit que Jeanne d’Arc a été brûlée par l’Église ; il faut avouer que ces questions n’ont qu’un lointain rapport avec le programme politique et social de M. Bertran ; nous dînons à Saint-Laurent et, après la réception de Torreilles, rentrons à Perpignan à 11 heures du soir ; nous étions partis à 1 heure.
Semaine du 4 au 10 avril 1910
Perpignan, lundi 4 avril 1910
Le Roussillon d’aujourd’hui raconte tout au long notre tournée de propagande d’hier. Papa et Maman arrivent à 10 heures ; Papa part le soir, Maman couche ici ; nous allons passer la soirée chez les Lazerme. Il a un peu gelé la nuit dernière, j’espère que nos vignes n’auront pas souffert.
Perpignan, mardi 5 avril 1910
Maman repart à 3 heures ; je vais un moment au Panache le soir.
Perpignan, jeudi 7 avril 1910
Je suis parti hier matin pour Vinça à motocyclette, la moto ayant eu une panne, je l’ai menée à Prades pour la faire réparer chez Rozé ; quand je suis revenu, le temps se gâtant, je n’ai pas osé rentrer ici et j’ai couché à Vinça ; j’ai bien fait, car une pluie assez violente s’est mise à tomber un moment après. Je suis rentré ce matin en m’arrêtant à Bouleternère et Ille. L’après-midi, avec M. Carbou, trésorier du Panache, je vais présenter à plusieurs personnes une liste de la souscription ouverte pour couvrir les frais de la campagne électorale royaliste ; on a déjà souscrit plus de deux mille francs, mais si nous pouvons faire monter davantage la souscription, nous présenterons un second candidat (dans la 2ème circonscription de Perpignan). Le soir, j’accompagne M. Bertran à Salces où il donne une réunion publique devant un nombreux auditoire de 400 à 500 hommes, pour la plus grande partie composé d’adversaires, les socialistes y dominent. On écoute très bien le discours royaliste de M. Bertran ; ce sont des idées nouvelles pour ces gens-là, elles germeront peut-être ! Il y a quelques objections aussi bêtes que celles de Torreilles. Nous rentrons à 10h ½ par le train.
Le bureau politique de Mgr le duc d’Orléans vient de publier dans la Correspondance nationale une dernière note officielle sur le différend entre L’Action française et Le Gaulois, qui donne, une fois de plus, complète satisfaction à l’Action française. Décidément, cet incident a tourné à la confusion du Gaulois. Voici ce communiqué que publient tous les journaux royalistes :
« Communication du bureau politiqu », Correspondance nationale – Coupure de presse collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal au 7 avril 1910
Perpignan, vendredi 8 avril 1910
Le soir, belle cérémonie à la cathédrale, en l’honneur de Saint François de Paule, procession dite du Vœu des consuls. Bonne Maman vient passer la journée et coucher ici.
Perpignan, samedi 9 avril 1910
Le soir, je vais assister à la belle réunion que donne M. Bertran à Rivesaltes devant un superbe auditoire de 7 à 800 hommes, presque tous socialistes. Ils écoutent avec beaucoup d’attention l’exposé de la doctrine royaliste fait par M. Bertran et par M. Despéramons ; ils font des objections auxquelles répondent les orateurs ; tout se passe d’une façon très courtoise. On n’avait pas vu, de mémoire d’homme, une réunion royaliste à Rivesaltes, qui est une des citadelles des idées républicaines et révolutionnaires en Roussillon et on craignait des bagarres ; il y a dix ans, il eût été impossible à des orateurs royalistes de se faire écouter ; on les aurait assommés ; aujourd’hui on les écoute avec courtoisie, on applaudit même certains passages de leurs discours ; c’est un progrès. En tout cas, cette campagne détruira certainement bien des préjugés ; on se fera de la doctrine royaliste une idée nouvelle. En rentrant, je vais chercher Bebelle qui est allée passer la soirée chez Mme Passama ; j’y passe un moment.
Perpignan, dimanche 10 avril 1910
Nous assistons à toutes les cérémonies de l’Adoration perpétuelle à la cathédrale ; elles sont très solennelles. L’après-midi, aux vêpres, l’oncle Gabriel prononce un très beau sermon sur l’Eucharistie.
Semaine du 11 au 17 avril 1910
Perpignan, lundi 11 avril 1910
Papa et Maman viennent passer la journée et couchent ici. L’après-midi, je vais à l’ancien Sacré-Cœur avec Bebelle ; je vois l’abbé Nuixa et le petit Batllot.
Perpignan, mardi 12 avril 1910
L’après-midi réunion du comité royaliste. On y décide de présenter Alphonse Massé, rédacteur en chef du Roussillon, dans la deuxième circonscription de Perpignan, siège occupé aujourd’hui par le radical-socialiste Dalbiez, successeur de feu Bourrat. L’état de notre caisse nous permet un nouvel effort de propagande, la souscription ouverte parmi nos amis arrive à peu près à 3000 francs, et le comité électoral royaliste, constitué par les soins du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans, nous a envoyé une somme de sept mille francs ; nous avons donc environ 10.000 francs ; c’est plus qu’il n’en faut pour deux candidatures. Quelle belle campagne royaliste ! Comme nos amis vont être heureux !
Perpignan, mercredi 13 avril 1910
Je vais à Claira et j’examine de près toutes les vignes ; la végétation a été très retardée par le temps, mais il n’y a pour ainsi dire pas de bourgeons gelés.
Perpignan, vendredi 15 avril 1910
Je rentre d’une longue tournée électorale de 48 heures ; hier matin, je suis parti en auto avec M. Henri Bertran, son frère M. Jean Bertran et M. Tribillac ; nous avons visité Montalba, Bélesta, Cassagnes, Caramany (où nous avons déjeuné), Ansignan et nous avons couché à Saint-Paul-de-Fenouillet ; dans toutes ces communes, M. Bertran a donné des réunions publiques dans lesquelles il a développé le programme royaliste ; il a été applaudi partout ; la réunion de Saint-Paul devant 7 à 800 personnes, a été superbe. Ce matin, nous sommes allés à Caudiès voir M. de Ferluc, puis à Maury, où M. Bertran a donné une réunion en plein air ; il a été applaudi par cette population si rouge de Maury ; et enfin, ce soir, à 8 heures, a eu lieu la grande réunion politique d’Estagel ; Estagel, la citadelle des idées républicaines ; eh bien, cette conférence, présidée par le maire socialiste Soubielle, a été écoutée dans le plus grand silence et même applaudie ; c’est inouï ! Il y a quelques années, on se serait fait écharper en parlant du roi à Estagel. Cette campagne royaliste produira certainement des fruits ; bien des préjugés seront détruits ; on connaît désormais le programme royaliste ; et on sait qu’il est exposé par un homme de conviction, par un homme désintéressé qui ne dit pas cela pour capter des voix ; M. Bertran dit partout qu’il ne vient pas mendier des voix, qu’il sait très bien qu’il ne sera pas élu ; cela lui donne une grande force !
Perpignan, samedi 16 avril 1910
Aujourd’hui, je me repose ; je m’occupe de ma correspondance personnelle.
Perpignan, dimanche 17 avril 1910
Je vais à la grand’messe et à vêpres à Saint-Jean.
Semaine du 18 au 24 avril 1910
Perpignan, lundi 18 avril 1910
L’après-midi, je vais à Ille en moto ; je rentre à six heures. Maman est un peu souffrante, mais j’espère que ce ne sera rien. Le soir, ici, grande réunion publique et contradictoire entre royalistes et socialistes, à la salle des Tanneries ; je fais partie du bureau. Au début, l’assistance (2000 personnes environ) est assez houleuse ; le calme renaît ensuite et M. Bertran expose les doctrines sociales de la monarchie ; Deslinières[17] l’organisation socialiste de la société. Despéramons répond à Deslinières et fait une critique très serrée et très spirituelle du collectivisme ; il expose, à son tour, les doctrines royalistes et donne lecture de la « Lettre aux ouvriers » de Mgr le comte de Chambord en 1865 ; Despéramons est écouté dans le plus grand silence, il remporte un vrai succès ; Deslinières riposte, Despéramons reprend de nouveau la parole et la réunion se termine à 11h ½. C’est un acte de propagande.
Lucien Deslinières (1857-1937), secrétaire général de la fédération SFIO des Pyrénées-Orientales – Cliché anonyme, Les Hommes du jour, 15 novembre 1919 (Gallica)
Perpignan, mardi 19 avril 1910
Je pars à 2h en auto avec Jacques Passama et nous visitons les villages de Llupia, Terrats, Passa, Tresserres et Saint-Jean-Lasseille où nous faisons de la propagande pour Massé ; en même temps, Massé parle à Canohès, Despéramons à Corneilla, Théza et Alénya, et M. Bertran (pour son compte personnel) à Baixas et Calces ; tous nous rentrons au Panache vers 10h du soir. Il n’y a pas à se faire d’illusions, Massé aura fort peu de voix ; beaucoup de conservateurs, même des royalistes, bien indisciplinés, voteront pour l’opportuniste Chauvet dans le but de faire échec au radical-socialiste Dalbiez ; c’est très fâcheux, mais ce sera ; par contre, M. Bertran aura certainement une belle minorité. Mais nous ne nous préoccupons pas beaucoup du chiffre de voix qu’obtiendront nos candidats ; ce que nous voulons, c’est faire de la propagande et nous en faisons. Ces tournées sont fatigantes, il me tarde d’être au bout.
Perpignan, mercredi 20 avril 1910
Je vais à Trouillas et Toulouges avec Jacques Passama et Henri Jonquères d’Oriola ; nous ne donnons pas de réunion, nous nous contentons de voir quelques amis.
Perpignan, jeudi 21 avril 1910
Je vais, avec Bebelle, voir Papa et Maman passer à la gare ; ils vont à Labastide d’Anjou. Le soir, je vais avec M. Cambres, maire royaliste de Théza, à Montescot, Brouilla et Villeneuve-de-la-Raho ; nous donnons une réunion et je laïusse dans chacune de ces trois communes ; à Brouilla, on nous fait mauvais accueil ; on hurle à « la cocarde blanque » etc… ; dans la salle, on affecte de causer et de ricaner pour couvrir ma voix ; je ne m’en émeus pas et je vais jusqu’au bout de mon discours, ne voulant pas qu’il soit dit que j’ai cédé.
Perpignan, vendredi 22 avril 1910
Je devais aller ce soir à Trouillas et Ortaffa, mais les maires refusent de prêter la salle de la mairie et on ne trouve pas de salles privées ; nous voilà donc forcés d’y renoncer ; j’accompagne M. Bertran à Bompas où il donne une belle réunion, en collaboration de M. Despéramons.
Perpignan, samedi 23 avril 1910
Je vais en auto dans plusieurs communes de la circonscription de Massé voir quelques amis au Soler, Ponteilla, Fourques, Canohès, Llauro, Tordères etc. ; je déjeune à Saü chez les Passama ; avec Henri Passama, nous décidons qu’une réunion à Thuir est nécessaire le soir ; nous revenons à Perpignan prendre Massé et allons avec lui à Thuir où la réunion, très bruyante, a lieu à 7h 1/2 ; au retour, nous assistons à la réunion de la Salle des Œuvres où parlent les deux candidats de M. Despéramons.
Perpignan, dimanche 24 avril 1910
J’assiste à la messe des hommes puis je vais voter à Claira ; je suis inscrit à Bouleternère, Claira et Perpignan, c’est-à-dire dans trois circonscriptions (Prades, la 1ère et la 2ème de Perpignan) ; je préfère voter pour Bertran que pour Massé parce que j’estime qu’il faut concentrer nos voix sur Bertran ; c’est pourquoi je vais à Claira. L’après-midi, je vais à vêpres. Le soir, à 6h, je suis scrutateur ici à la section du Tribunal de commerce. On connaît les résultats dans la soirée ; M. Bertran a 1600 à 1700 voix ; Massé 800 environ ; c’est peu pour M. Bertran ; je comptais sur 2000 ; il faut donc que beaucoup de nos amis aient fait preuve d’indiscipline en votant, par peur du pire, pour le franc-maçon Bartissol ou l’anticlérical Chauvet ; drôle de mentalité ! Nous verrons demain, à la réunion du comité royaliste, ce qu’il y a à faire pour le deuxième tour. À Prades, Brousse est élu contre le Dr Batlle, maire d’Ille[18] ; ce petit homme renégat doit être furieux ! Ici, Bartissol a perdu énormément de terrain, c’est le radical socialiste Manaut qui arrive en tête. Tous ces calculs me laissent d’ailleurs assez froid ; ce que nous nous proposions, c’était de faire de la propagande ; nous y avons réussi je crois, quant au résultat électoral, nous étions sans illusions ; nous n’avons donc aucune déception !
Semaine du 25 au 30 avril 1910
Perpignan, lundi 25 avril 1910
Toute la journée des négociations ont lieu entre différents partis ; on fait de la basse cuisine électorale ; nous restons au-dessus de ces misérables combinaisons ; le soir, le comité royaliste se réunit et, à l’unanimité, décide que nos candidats se représenteront dans un but de propagande ; l’hypothèse d’un désistement ne pourrait être envisagée que dans le cas où on viendrait à se produire une candidature catholique ou une candidature d’ordre économique (c’est-à-dire viticole) en dehors de toute thèse constitutionnelle ; si aucune de ces deux hypothèses ne se produit, Bertran et Massé continueront leur campagne. À Ille, on est généralement très attrapé de l’écrasement du petit docteur Batlle ; le plus attrapé, ce doit être cet ambitieux sans scrupule !
Perpignan, mardi 26 avril 1910
On parle de candidatures viticoles, mais il n’y a rien de certain ; ce qui est certain, c’est que Bartissol abandonne la lutte ; bonne affaire pour nous ! M. Bertran va se trouver en présence du radical-socialiste Manaut et du socialiste unifié Deslinières ; j’espère que tous les Catholiques comprendront leur devoir !
Perpignan, mercredi 27 avril 1910
Nous assistons au mariage de notre cousine Hélène de Lamer avec M. Paul Ducup de Saint-Paul[19] ; la cérémonie religieuse a lieu à Saint-Jean, le lunch très élégant au Grand Hôtel ; je donne le bras à Mlle Cristau ; on danse un peu après le lunch.
Perpignan, jeudi 28 avril 1910
Je vais à Ille, Bouleternère et Vinça avec la moto ; je vois les vignes de Bouleternère et je déjeune à Ille. Le soir, je vois M. Bertran au Panache. Toute idée d’une candidature viticole est abandonnée ; on n’a pas trouvé de candidat. Ce qu’il y a de vraiment navrant, c’est que dans les deux circonscriptions, ceux qui se disent nos amis les Catholiques, même royalistes, au lieu de soutenir les candidats que nous leur présentons, vont se ruer derrière des cuistres cherchant à la loupe une différence entre les uns et les autres ; dans la 1ère circonscription, le socialiste Deslinières, un aventurier qui a subi des condamnations pour des affaires délicates, viole un engagement d’honneur pris par lui et pose sa candidature contre le nommé Manaut à qui il avait publiquement promis de se retirer s’il avait moins de voix que lui au 1er tour ; eh bien, une grosse majorité des royalistes de la Salanque même va voter pour celui-là afin de faire échec à Manaut ; dans la 2ème circonscription, au lieu de voter pour Massé, ceux qui se disent nos amis vont voter pour un chanteur d’Alcazar et de café-concert, un nommé Rameil, pour faire échec à Dalbiez ; voilà ce que c’est que la politique électorale. Ah vraiment, il faut, comme nous le faisons, se tenir bien haut au-dessus de ces saletés, dans la région sereine des principes, pour ne pas se laisser envahir par le découragement !
Perpignan, vendredi 29 avril 1910
Dans l’après-midi, je vais à Claira voir les vignes qui sont belles. Les nouvelles ne sont pas meilleures qu’hier ; ceux qui se disent nos amis nous lâchent en grand ; une partie du clergé a été contre nous, c’est écœurant ! Ce soir, nous allons prendre le thé chez les Passama.
Perpignan, samedi 30 avril 1910
Nous faisons différentes commissions et nous commençons nos préparatifs de départ, car nous devons partir ces jours-ci pour très longtemps ; tout d’abord nous passerons une huitaine de jours à Vinça et Ille, puis nous irons passer un mois au chalet Saint-Michel, ensuite un mois à Biarritz, à la villa Sainte-Cécile, puis enfin un mois à six semaines à la Métairie Grande ; nous serons donc absents du pays jusqu’à la fin d’août, presque jusqu’au moment des vendanges.
Mai 1910
Semaine du 1er mai 1910
Perpignan, dimanche 1er mai 1910
Nous assistons à la grand’messe à Saint-Jean ; l’après-midi, avec MM. Bertran et Despéramons, Henri Passama et les jeunes gens d’Arexy, nous faisons une tournée dans la Salanque pour chauffer le zèle de nos amis, c’est bien nécessaire ! Nous nous arrêtons à Villelongue, Torreilles, Saint-Laurent et Claira ; nous donnons des réunions à Saint-Laurent et Torreilles ; nous dînons à Saint-Laurent chez M. Parès-Bertholat.
Semaine du 2 au 8 mai 1910
Perpignan, lundi 2 mai 1910
Nous faisons des préparatifs de départ ; les nouvelles sur les dispositions de nos amis, dans la Salanque, sont meilleures depuis notre tournée d’hier. Ce soir, réunion du comité royaliste.
Perpignan, mardi 3 mai 1910
Nous achevons nos préparatifs de départ. Le soir, avec Henri Jonquères et Henri Passama, je donne une réunion à Claira en faveur de la candidature de M. Bertran ; j’espère que nous aurons obtenu un résultat.
Vinça, mercredi 4 mai 1910
Nous arrivons à Vinça par le train de midi ; nous trouvons Bonne Maman en bonne santé ; nous passerons 48 heures ici et nous irons à Ille vendredi. Le soir, nous allons au Mois de Marie et nous nous confessons ensuite.
Vinça, jeudi 5 mai mai 1910 (Ascension)
Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures ; nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons un peu.
Ille, vendredi 6 mai 1910
Cette nuit à Vinça j’ai vu la fameuse comète de Halley qui dans quelques jours rencontrera la terre ; ce sera un curieux phénomène astronomique. Le matin, nous faisons la sainte communion ; nous allons à Donna Nova et à la Balme. L’après-midi nous venons de Vinça à Ille en voiture, nous nous arrêtons à Bouleternère. Le soir, j’apprends par Le Roussillon le désistement de Massé ; voilà une nouvelle à laquelle je ne m’attendais ; je saurai à Perpignan ce qui s’est passé.
Perpignan, samedi 7 mai 1910
Nous passons la matinée à Ille et venons à Perpignan par le train de 4 heures. Bebelle fait quelques commissions ; moi, je vais avec Henri Jonquères et Jacques Passama à Bompas et Claira ; tandis qu’ils vont à Opoul, je reste à Claira où je parle au cours d’une réunion organisée par des ouvriers en faveur de la candidature Bertran ; malgré la défection de certains chefs, M. Bertran aura un succès à Claira dimanche.
Ille, dimanche 8 mai 1910
Le matin, après la messe, je reviens à Claira ; je vote et je fais voter pas mal de gens, je fais beaucoup de propagande ; je vais aussi à Saint-Hippolyte. Je rentre à Perpignan à 10h ½ et rentre à Ille à midi ; l’oncle Gabriel et Monseigneur sont arrivés à dix heures. À vêpres, a lieu la cérémonie de la Confirmation ; Monseigneur est à Ille pour 3 jours. Le soir, on apprend le résultat de l’élection ; les blocards, comme il fallait s’y attendre, sont élus à Perpignan et à Céret ; dans la 1ère de Perpignan, cependant, j’aurais cru que le socialiste Deslinières serait élu.
Semaine du 9 au 15 mai 1910
Ille, lundi 9 mai 1910
M. Bertran a eu 1593 voix, c’est-à-dire 52 de moins que le 24 avril ; nos partisans du 1er tour sont donc restés fidèles, mais qu’ils sont peu ! Beaucoup de conservateurs et de Catholiques sont des fumistes, des lâcheurs ; si nous comptions sur le moyen électoral, ce serait décourageant ; heureusement que nous ne comptons pas là-dessus ! Dans l’ensemble de la France les élections ont été carrément mauvaises ; c’est fatal ! Le soir, nous allons au Mois de Marie.
Perpignan, mardi 10 mai 1910
Nous arrivons ici à 8h du soir pour faire nos derniers préparatifs de départ et partir demain matin. Ce matin, à Ille, très beau déjeuner que Papa et Maman offraient à Monseigneur à l’occasion de son passage à Ille ; les autres invités étaient l’oncle Gabriel et Tante Augustine de Llobet, le clergé d’Ille et le curé de Vinça, plus, bien entendu, nous deux et Bonne Maman. Maman est enchantée parce que Monseigneur lui a donné spontanément la permission de faire célébrer quelquefois la messe dans la chapelle de la maison.
Toulouse, mercredi 11 mai 1910
Nous voici hors du Roussillon pour plus de 3 mois. Laissant Bebelle et Tony arriver, avec la nourrice, au chalet ce soir ; je m’arrête un jour à Toulouse pour voir où en est mon affaire contre « Les Prévoyants de France ». Je vois Emmanuel de Saint-Jean[20] qui est mon avoué, mon avocat M. de Laportalière ; l’affaire se plaidera bientôt. Le soir, je vais voir jouer Madame Sans-Gêne.
Chalet Saint-Michel, jeudi 12 mai 1910
Je quitte Toulouse à 1h18 et j’arrive à 5h ½ au chalet[21] ; je trouve tout le monde en bonne santé ; il fait un temps détestable une pluie froide qui dure depuis longtemps.
Chalet Saint-Michel, Saint-Michle-de-Castelnau (Gironde), propriété de la famille du Lac – Carte postale, s.d. [années 1910] (Site delcampe.net)
Chalet Saint-Michel, vendredi 13 mai 1910
Il fait mauvais temps, et nous ne pouvons pas nous promener.
Chalet Saint-Michel, samedi 14 mai 1910
Nous allons à Casteljaloux en auto ; nous faisons quelques commissions.
Chalet Saint-Michel, dimanche 14 mai 1910 (Pentecôte)
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Saint-Michel ; après vêpres, nous allons à Casteljaloux voir les Lamothe de Mondion.
Semaine du 16 au 22 mai 1910
Chalet Saint-Michel, lundi 16 mai 1910
Je vais à la chasse au sanglier avec Henry, le régisseur Maubaret et un autre homme ; nous voyons des traces, mais ne trouvons pas le gibier.
Bordeaux, mardi 17 mai 1910
Nous voici à Bordeaux où nous sommes venus pour assister à Chantecler[22]. Nous avons fait le trajet en auto ; l’après-midi, nous nous promenons en ville ; le soir, nous allons à Chantecler ; c’est une œuvre bizarre, qui contient d’assez jolis passages, mais aussi des trivialités incroyables ; je ne crois pas que cette pièce reste ; elle est bien jouée. Demain nous irons à Saintes voir Marie-Thérèse et Max.
Saintes, mercredi 18 mai 1910
Laissant Henry à Bordeaux, nous sommes venus à Saintes surprendre Marie-Thérèse et Max que nous n’avions pas vus depuis plus d’un an ; ils ont été ahuris de nous voir arriver et j’ai été bien heureux de les revoir ; leurs enfants ont bien grandi. Nous couchons ce soir chez eux.
Chalet Saint-Michel, jeudi 19 mai 1910
C’est la nuit dernière que la terre et la queue de la comète de Halley se sont rencontrées ; cette rencontre est passée inaperçue ; aucun phénomène naturel n’est venu la révéler ; nous n’avons pas encore vu la fin du monde que certains avaient annoncée. Nous quittons Saintes à 9 heures, enchantés du trop court séjour que nous y avons fait ; nous sommes à Bordeaux à midi et rentrons ici en automobile dans l’après-midi.
Chalet Saint-Michel, vendredi 20 mai 1910
L’après-midi, nous allons nous promener à la métairie du Pont.
Chalet Saint-Michel, samedi 21 mai 1910
Le matin, nous allons voir faire des coupes dans la direction du Biret ; l’après-midi, nous allons nous confesser à Saint-Michel. Les journaux racontent les majestueuses funérailles que l’Angleterre a faites hier à son Roi Edouard VII ; c’est un deuil national pour nos voisins d’outre-Manche ; mais comme ils se serrent autour de leur nouveau roi Georges V, le décès du grand souverain que fut Edouard VII n’aura pas de conséquences malheureuses pour eux. Depuis la mort du roi d’Angleterre, comme au moment de celle du roi des Belges, il semble que le bon sens soit revenu dans les cervelles françaises ; tous les journaux républicains depuis les républicains conservateurs genre Éclair (de Paris) jusqu’aux plus avancés ont fait un éloge enthousiaste, non seulement du roi défunt, mais de l’institution monarchique ; ils reconnaissent que c’est à cette institution que l’Angleterre doit sa grandeur etc. etc. Voilà qui est parfait, qui est admirablement raisonné. Mais pourquoi faut-il que les mêmes journaux soient les ennemis, dans leur propre pays, de cette institution qui, ils le proclament, fait la grandeur de nos rivaux ? Démence ou trahison ? Vraiment la postérité aura de la peine à s’expliquer ces contradictions ! Ce qui est humiliant pour nous, c’est que l’envoyé français aux obsèques du roi avait un rang tout à fait inférieur ; les plus petits pays, parce qu’ils étaient représentés par leur roi ou un prince de la famille régnante, comme le Portugal, le Danemark etc., avaient le pas sur la France républicaine ; il y avait là, outre le roi d’Angleterre, 8 autres rois et 4 reines ; si le roi de France eût été là, il aurait accompagné le roi d’Angleterre, comme Guillaume II ; hélas, au milieu de cette revue de l’Europe monarchique et militaire, nous faisions bien piètre figure.
Chalet Saint-Michel, dimanche 22 mai 1910
Nous allons à la messe de 8 heures qui est la messe de 1ère communion, et nous faisons tous la sainte communion. L’après-midi nous allons à vêpres.
Semaine du 23 au 29 mai 1910
Chalet Saint-Michel, lundi 23 mai 1910
Il fait mauvais temps et je ne sors pas, sinon pour aller au Haou.
Chalet Saint-Michel, mardi 24 mai 1910
Il fait encore mauvais temps et nous sortons très peu ; je lis beaucoup.
Chalet Saint-Michel, mercredi 25 mai 1910
Le temps est encore pire que ces jours derniers ; il pleut à verse ; nous restons dedans et passons notre temps à lire.
Chalet Saint-Michel, jeudi 26 mai 1910
Henry est à la chasse avec Maubaret ; ils tuent un sanglier, une laie, et rapportent vivant un de ses petits ; on va essayer de l’élever.
Chalet Saint-Michel, vendredi 27 mai 1910
Le matin, je vais avec Maubaret au Loupigal à la partie incendiée au mois d’août dernier voir ce qui a été fait pour remettre les choses en état ; on a resemé et les pins commencent à sortir de terre ; je reviens par le Haou et le Llugatet où on a fait une pépinière de jeunes pins.
Chalet Saint-Michel, samedi 28 mai 1910
Le mauvais temps persiste ; nous restons dedans presque tout le temps, nous lisons et jouons aux cartes.
Chalet Saint-Michel, dimanche 29 mai 1910 (Fête-Dieu)
Nous allons à la messe et à vêpres à Saint-Michel ; après vêpres a lieu la procession du Très-Saint-Sacrement ; Henry et moi portons le dais. Nous avons la visite des Lamothe.
Semaine du 30 au 31 mai 1910
Chalet Saint-Michel, lundi 30 mai 1910
Il fait encore mauvais temps ; quel atroce printemps. J’ai appris ces jours-ci la mort de M. Henry à Angers ; c’est le troisième professeur de la faculté de droit qui meurt depuis notre départ d’Angers ; comme les morts se multiplient !
Chalet Saint-Michel, mardi 31 mai 1910
Le matin, nous allons à Casteljaloux en auto faire diverses commissions ; il fait enfin beau temps.
Juin 1910
Semaine du 1er au 5 juin 1910
Chalet Saint-Michel, mercredi 1er juin 1910
Il fait beau, et presque chaud ; nous pouvons enfin nous promener.
Chalet Saint-Michel, jeudi 2 juin 1910
Dans l’après-midi, il fait un violent orage qui dure jusqu’au soir.
Chalet Saint-Michel, vendredi 3 juin 1910
Dans la nuit l’orage a redoublé ; la foudre a mis le feu au hangar de la métairie de La Sègue à Cap Chicot, il a été, je crois, entièrement consumé ; le tonnerre et les averses violentes continuent à peu près toute la journée. Quel été si mouillé jusqu’à présent !
Chalet Saint-Michel, samedi 4 juin 1910
Il pleut encore toute la journée presque sans discontinuer ; si nous étions près d’une rivière un peu importante, je craindrais une inondation.
Chalet Saint-Michel, dimanche 5 juin 1910
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, nous allons à Cap Chicot voir le hangar incendié de la métairie de La Sègue ; puis à Houeillès savoir si un aéroplane que l’on expérimente fera un vol aujourd’hui, et enfin à Lavance que je ne connaissais pas encore.
Semaine du 6 au 12 juin 1910
Chalet Saint-Michel, lundi 6 juin 1910
Le temps parait fixé au beau, il fait même presque chaud ; le soir, nous allons à la pêche aux grenouilles, nous en attrapons quelques-unes.
Chalet Saint-Michel, mardi 7 juin 1910
Il fait tout à fait chaud ; c’est enfin l’été ; il était grand temps. Il faut espérer que nous aurons beau temps à Biarritz, où nous arriverons lundi pour un mois ou un mois et demi, suivant le moment où se louera la villa.
Chalet Saint-Michel, mercredi 8 juin 1910
Il fait très chaud ; nous passons la plus grande partie de la journée à lire sous les arbres, à l’ombre, et nous ne sortons que le soir.
Chalet Saint-Michel, jeudi 9 juin 1910
Je lis dans les journaux de ce jour, une statistique terriblement attristante pour un cœur de patriote, celle des naissances et des décès en 1909 ; jamais le chiffre des naissances qui, depuis 40 ans, décroît régulièrement, n’avait été aussi bas : 770.000, dépassant seulement de 13.000 celui des décès ; encore quelques années et notre population décroîtra pendant que celle de tous les autres pays augmente dans des proportions colossales. L’Allemagne gagne chaque année près d’un million d’habitants, l’Autriche-Hongrie et l’Angleterre près d’un demi-million. À méditer ces chiffres, on est saisi par une inquiétude mortelle sur l’avenir de notre pauvre France. Si les choses ne changent pas, nous allons fatalement tomber, comme l’Espagne, au rang de puissance de 2ème ordre ; déjà, nous ne sommes plus, parmi ce qu’on appelle les grandes puissances, que le 5ème ou la 6ème ! Que sera-ce dans un demi-siècle ? On ne peut y penser sans frémir. Si Dieu me permet de devenir vieux, quelles choses désolantes je verrai dans ma vieillesse ! Le seul remède à ce mal est le retour à la morale chrétienne ; pour arriver à ce résultat, il faut que l’Église puisse librement remplir sa mission de conductrice des âmes ; il faut donc un régime politique qui laisse la liberté à l’Église ; ce régime ne peut être que la Monarchie. La condition du salut, dans cette question comme dans toutes les autres, c’est le retour du Roi. Sinon, la France est perdue !
Chalet Saint-Michel, vendredi 10 juin 1910
Nous nous promenons du côté du Biret ; le temps est incertain.
Chalet Saint-Michel, samedi 11 juin 1910
L’après-midi, nous allons à Casteljaloux chercher, chez un notaire, une pièce qui nous est nécessaire pour une affaire.
Chalet Saint-Michel, dimanche 12 juin 1910
Il pleut toute la journée sans répit ; nous allons à la grand’messe à Lartigue. Nous voici à la veille de notre départ. Demain soir, s’il plaît à Dieu, nous serons à Biarritz. Le soir, on me souhaite ma fête ; Tony me porte un gros bouquet ; pauvre chéri, c’est sa fête à lui aussi, et sa première fête !
Semaine du 13 au 19 juin 1910
Biarritz, lundi 13 juin 1910
Partis du chalet à 7h ¼ et de Casteljaloux à 8h, nous arrivons ici à 4h40 du soir ; nous sommes vers 5h ½ à la villa Sainte-Cécile où nous retrouvons Papa et Maman arrivés à midi d’Ille et de Lourdes. Voici dix ans que je n’avais habité cette charmante villa Sainte-Cécile et c’est pour moi une grande satisfaction que de m’y retrouver. Je me promène un peu avant l’heure du dîner ; que de transformations à Biarritz ! Chaque fois que j’y reviens, je vois du nouveau ; c’est une station de féerie ! Impossible, à cause du voyage, d’assister à la messe ce matin ; je le regrette à cause de la fête de mon saint patron ; mais j’y assisterai un autre jour à la même intention.
Biarritz, mardi 14 juin 1910
Je passe la plus grande partie de la journée au bord de la mer, soit sur les falaises, soit sur la plage ; quel site enchanteur que ce Biarritz ! Et surtout que de charmants souvenirs de mon enfance et de mon adolescence Biarritz me rappelle ! Le Roussillon d’hier, arrivé ici aujourd’hui, publie une lettre de M. Henri Bertran racontant l’audience qu’il a obtenue de Mgr le duc d’Orléans à Bruxelles ; le Roi l’a remercié avec effusion de sa campagne royaliste, l’a embrassé et l’a retenu à déjeuner. Comme M. Bertran a dû être heureux, mais aussi comme il méritait cette récompense !
Le vieux port de Biarritz – Carte postale, 1910 (Wikipédia)
Biarritz, mercredi 15 juin 1910
Le matin, nous faisons quelques commissions et passons un moment sur la plage. L’après-midi, je vais avec Bebelle voir ma vieille nourrice Didia à Anglet ; ensuite, nous allons à la plage. Ce séjour à Biarritz est bien agréable, mais je vais être obligé de l’interrompre trois ou quatre jours pour aller mettre en train la construction de nouvelles cuves en ciment qui me sont nécessaires à Claira et pour jeter un coup d’œil sur les vignes. Je partirai samedi matin, en même temps que Bebelle qui accompagnera la nourrice à la 1ère communion de sa fille à Saint-Girons, et je tâcherai d’être de retour mercredi soir. Ce déplacement ne m’amuse pas, mais il est nécessaire.
Biarritz, jeudi 16 juin 1910
Nous passons sur la plage la plus grande partie de la journée ; il fait chaud.
Biarritz, vendredi 17 juin 1910
Le matin, nous nous promenons autour du phare ; l’après-midi, nous allons à la plage. Ces jours derniers, a paru à L’Officiel la mise à la retraite de l’oncle Paul ; lui-même avait demandé cette mesure à cause de sa santé. Du reste, il n’avait plus que pour 9 mois de service avant la limite d’âge. Sans son accident de l’année dernière, il aurait pu devenir général de division ; c’est la fin d’une belle carrière.
Perpignan, samedi 18 juin 1910
Me voici arrivé à Perpignan après une journée complète de voyage (de 8h57 le matin à 10h4 du soir) par la chaleur. Jusqu’à Boussins, j’ai voyagé avec Bebelle, Tony et la nourrice qui allaient à Saint-Girons.
Antoine d’Estève de Bosch dit « Tony » et sa nourrice ariégeoise à Saint-Girons (Ariège) – Cliché anonyme, vers juin 1910 (Collection Pierre Lemaitre)
Vinça, dimanche 19 juin 1910
Le matin je vais à la grand’messe Saint-Jean ; je déjeune chez les Lazerme. L’après-midi, je vais à Claira en auto avec M. Charpeil et M. Caseponce qui examine[nt] le jardin attenant à ma cave et voient comment ils pourront construire mes cuves. Je rentre à Perpignan à 6 heures, et j’en repars à 7h ¼ pour venir coucher ici. Bonne Maman est en très bonne santé ; elle m’attendait à la gare ainsi que tante Augustine de Llobet qui est ici.
Semaine du 20 au 26 juin 1910
Perpignan, lundi 20 juin 1910
Le matin, je vais en voiture à Bouleternère et à Ille ; je vois les propriétés et m’occupe de différentes choses. Je passe l’après-midi à Vinça et rentre ici par le dernier train. Il a fait très chaud toute la journée.
Perpignan, mardi 21 juin 1910
Toute la matinée, je fais des commissions en ville ; l’après-midi, je vais à Claira à motocyclette ; je continue ma tournée dans les vignes qui sont très belles ; j’examine avec M. Charpeil le plan des cuves à exécuter. Je dîne chez les Lazerme.
Biarritz, mercredi 22 juin 1910
Me voici de retour à Biarritz après trois jours bien occupés et après un jour complet de voyage (de 8h11 matin à 9h 40 soir) pendant lequel, heureusement, le temps n’a pas été trop chaud. Je retrouve Bebelle, revenue avec Tony et sa nourrice de son rapide voyage à Saint-Girons.
Biarritz, jeudi 23 juin 1910
Matin et soir, je vais sur la plage, je me repose. Il fait bien moins chaud que pendant les trois jours passés en Roussillon ; il est vrai que, là-bas aussi, le temps a dû changer.
Biarritz, vendredi 24 juin 1910
Le matin, nous allons à la messe de 8h à Sainte-Eugénie et nous faisons la sainte communion pour célébrer la clôture de la neuvaine à Saint-Antoine et parce que nous n’avions pas pu célébrer la fête le jour même. L’après-midi, avec Bebelle et Maman, je vais à Bayonne à tramway.
Biarritz, samedi 25 juin 1910
La mer est agitée et, pour la bien voir, je vais avec Bebelle au rocher de la Vierge et à la Côte des Basques.
Biarritz, dimanche 26 juin 1910
Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles ; l’après-midi, nous allons faire une visite aux Laugier dans leur nouvelle villa ; il fait mauvais, une vraie tempête, il pleut presque toute la journée. Tony a aujourd’hui un an, déjà ! Le pauvre chéri, il devient bien mignon ; précisément, il a une espèce de petite indigestion dans la nuit ; il avait avalé, à la plage, des galets sans que nous nous en apercevions ; il les a rendus, et à partir de ce moment-là, s’est très bien trouvé.
Semaine du 27 au 30 juin 1910
Biarritz, lundi 27 juin 1910
Le matin, je vais me promener avec Bebelle à Miramar ; l’après-midi, nous allons à la plage.
Plage Miramar à Biarritz – Carte postale, s.d. [années 1910] (Site paysbasque1900.fr)
Biarritz, mardi 28 juin 1910
Nous allons sur la plage, matin et soir.
Biarritz, mercredi 29 juin 1910
Le matin, nous allons à la messe à Saint-Charles ; l’après-midi, nous avons la visite de M. de Mauvaisin ; ensuite nous allons voir Mme de Mollans, puis allons à la plage.
Biarritz, jeudi 30 juin 1910
Il pleut toute la matinée, nous ne sortons pas ; l’après-midi, nous allons à la plage, puis au rocher de la Vierge. Le duc d’Alençon est mort hier, c’est un deuil pour la France catholique et royaliste ; comme son père, le duc de Nemours, le duc d’Alençon avait toujours été légitimiste, même avant 1873 et il avait facilité l’entrevue de Frohsdorf, rendant ainsi un éminent service à la France traditionnelle ! L’année dernière, le Roi l’avait chargé de le représenter à la cérémonie de la béatification de Jeanne d’Arc à Saint-Pierre de Rome et le Saint-Père lui avait réservé une place d’honneur, dans la tribune royale ; le duc était là le représentant de la vraie France ; c’était un grand chrétien et un grand Français. Une triste nouvelle nous arrive d’Ille : Philippe Baux est mort ; la mort de cet homme que nous avions tant connu quand il faisait les grandes réparations de notre vieille maison de famille nous fait un vrai chagrin.
Juillet 1910
Semaine du 1er au 3 juillet 1910
Biarritz, vendredi 1er juillet 1910
Le matin, je me promène avec Bebelle ; l’après-midi, nous restons longtemps sur la plage. En l’honneur du premier vendredi du mois, nous assistons à la messe de 7h ½ à Saint-Charles et y faisons la sainte communion. Un courtier de Torreilles, nommé Tiffou, m’offre déjà (avant le 1er juillet !) de m’acheter ma prochaine récolte de vin pour une bonne maison au prix de 2 fr. le degré ; c’est bien beau ! Cependant, j’ai rapporté de mon voyage en Roussillon que la hausse n’a pas dit son dernier mot ; aussi, je réponds que je ne veux pas vendre encore.
Biarritz, samedi 2 juillet 1910
Il fait mauvais temps presque toute la journée ; le soir, nous dînons chez les Laugier.
Biarritz, dimanche 3 juillet 1910
Nous allons à la grand’messe et à la bénédiction à Sainte-Eugénie ; nous passons la plus grande partie de notre temps sur la plage, et y rencontrons une dame que nous connaissions à Angers, la comtesse du Reau.
Semaine du 4 au 10 juillet 1910
Biarritz, lundi 4 juillet 1910
Le matin, le docteur Augey, qui remplace le Dr de Lostalot absent, vient voir Bebelle ; je l’ai fait appeler afin de savoir si une saison de bains salins ferait du bien à Bebelle qui, depuis 7 mois, n’a plus ses règles ; c’est très curieux et cela m’inquiète ; au début j’ai cru à une grossesse, mais les médecins qui ont examiné Bebelle m’ont dit qu’il n’en était rien ; quelque beau jour, ça reviendra ; le Dr Augey nous déconseille les bains salins ; Bebelle ne les prendra donc pas. L’après-midi, en revenant de la grande plage où nous sommes restés très peu de temps à cause du mauvais temps, nous voyons tout à coup le Roi d’Espagne accompagné de quelques personnes de sa suite et de la colonie espagnole de Biarritz ; Alphonse XIII est venu de Saint-Sébastien en automobile ; il se dirige précisément du même côté que nous, nous le voyons donc pendant une dizaine de minutes ; il entre au Carlton hôtel et en ressort un moment après, et repart en auto. Il vient souvent à Biarritz pendant sa villégiature à Saint-Sébastien. Le roi est très gracieux ; quand il passe devant nous, nous le saluons, et il répond gracieusement à notre salut.
Biarritz, mardi 5 juillet 1910
Nous allons à Saint-Jean-de-Luz voir la famille de Mauvaisin[23] que nous ne connaissions pas encore ; ils passent l’été à Saint-Jean-de-Luz à la villa Magenta où nous les voyons et où ils nous offrent le thé et ils viendront l’hiver prochain ici ; ils retiendront la villa Sainte-Cécile pour l’hiver prochain. Saint-Jean-de-Luz, où je n’étais pas venu depuis 10 ou 12 ans, est loin de valoir Biarritz ; c’est bien moins brillant, mais c’est plus original.
Biarritz, mercredi 6 juillet 1910
Le matin, comme il fait bien, je me donne le plaisir d’un bain de mer ; je nage comme un poisson pendant un quart d’heure. C’est un plaisir défendu à cause de mon tempérament rhumatisant ; et dire que j’en ai tant pris autrefois ! Et que je les aimais tant ! Maintenant, je ne peux pas m’en permettre plus d’un ou deux. Nous passons la journée sur la plage.
Biarritz, jeudi 7 juillet 1910
Nous passons la journée sur la plage ; le soir, nous avons à dîner notre cousine Mme Rivals[24].
Biarritz, vendredi 8 juillet 1910
Il est arrivé une bien bonne aventure à la nourrice ; la Reine-mère d’Espagne était ici ce matin ; elle est venue en automobile, avec les mêmes voitures que le Roi l’autre jour, et la nourrice qui avait fait lundi la causette avec les chauffeurs des automobiles du roi, a été reconnue par eux alors qu’elle se promenait avec Tony ; les chauffeurs lui ont parlé pendant que la Reine se promenait sur la plage, et comme ils devaient aller attendre cette dernière sur la place de la mairie, ils ont invité la nourrice à monter en voiture jusque-là ; celle-ci a accepté avec empressement ; de sorte que Tony et sa nounou se sont prélassés dans l’auto du Roi d’Espagne ; quand ils sont descendus de voiture sur la place de la mairie, on a dû prendre Tony pour un jeune prince. La nourrice est joliment fière de son aventure, et il faut avouer que les chauffeurs du Roi sont bien complaisants ; il est probable qu’on ne pourrait pas se promener aussi facilement dans une voiture de l’Élysée ! Le soir, nous restons sur la plage.
Le roi d’Espagne Alphonse XIII et son épouse la reine Victoria dans leur voiture à Biarritz – Carte postale, s.d. [années 1910] (Site paysbasqueavant.blogspot.com)
Biarritz, samedi 9 juillet 1910
Le matin, nous allons pêcher les crevettes près du port des pêcheurs ; l’après-midi, nous faisons diverses commissions.
Biarritz, dimanche 10 juillet 1910
Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et à vêpres à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, avant vêpres, nous restons sur la plage. Le soir, nous avons les Laugier à dîner.
Semaine du 11 au 17 juillet 1910
Biarritz, lundi 11 juillet 1910
On m’offre 2 fr. 25 le degré de ma future récolte ; je veux encore attendre, car j’espère bien arriver au prix de 2 fr. 50 ; c’est égal, c’est un bien beau début ! Si, comme j’y compte, je fais 2500 h à 8 degrés, j’ai gagné 5000 fr. entre le prix offert il y a dix ou douze jours (2 fr. le degré) et le prix offert aujourd’hui ; si on arrive à 2,50, ce sera encore un gain de 5000 fr. ; espérons que j’y arriverai. Nous avons aujourd’hui une histoire désagréable ; la nourrice a failli s’en aller parce qu’elle s’est disputée avec Jeanne ; c’est-à-dire que c’est elle qui lui a cherché querelle, elle l’a même battue, et j’ai dû intervenir ; je l’aurais certainement renvoyée si je n’avais craint pour la santé de Tony qui pourrait se ressentir d’un sevrage en plein été ; elle menace de partir, mais je crois qu’elle restera ; quelles femmes embêtantes que ces nourrices ! Le Roi et la Reine d’Espagne sont venus aujourd’hui encore à Biarritz ; ils sont descendus de voiture sur la grande plage et ont été salués par plusieurs personnes ; ils ont caressé des enfants et notamment Tony ; décidément cet enfant a des accointances avec Sa Majesté Catholique ! Je ne les ai pas vus, ne m’étant pas trouvé sur leur passage ; je regrette de n’avoir pas vu la Reine.
Biarritz, mardi 12 juillet 1910
C’est aujourd’hui le 4ème anniversaire de la forfaiture et de la trahison de la plus haute magistrature de France qui n’a pas craint de violer et falsifier la loi pour sauver un traître juif, sacrifiant ainsi la Justice et la Patrie à la raison d’État juive. Ce crime, la Cour infâme de Cassation l’a déjà payé puisqu’il lui est rappelé publiquement tous les jours et qu’elle est incapable de poursuivre ses accusateurs qui ont trop raison ; elle le paiera encore bien plus quand le Roi sera revenu et vengera les injures faites à la Patrie. Il pleut toute la matinée ; il fait beau l’après-midi, nous allons nous promener à la Côte des Basques, au rocher de la Vierge et sur la grande plage. La nourrice ne parle plus de partir ; c’est heureux à cause de Tony, mais il me tarde bien qu’il soit assez grand pour être sevré ; nous serons alors débarrassés de cette femme et ce ne sera pas trop tôt !
Biarritz, mercredi 13 juillet 1910
Je croyais l’affaire de la nourrice arrangée et voici que son mari, qui ignore du reste la scène de lundi, exige son retour parce que, dit-il, son enfant dépérit ; plusieurs fois déjà, il l’avait rappelé et avait ensuite changé d’idée ; cette fois-ci la chose paraît sérieuse ; puisque son enfant dépérit je ne peux en conscience exercer aucune pression sur la nourrice pour la faire rester, car le mari, si cet enfant venait à mourir, pourrait me le reprocher ; je la laisserai donc libre et elle fera comme elle voudra. Nous verrons, d’après ce que dira le médecin que nous consulterons, si nous devons sevrer Tony ou chercher une autre nourrice.
Biarritz, jeudi 14 juillet 1910
La Fête nationale, qui n’est que l’anniversaire d’un faux fait d’armes, d’une insurrection faite par des Allemands (de l’aveu même de Marat), passe ici entièrement inaperçue Dieu merci ! Il fait très chaud, surtout le matin. Tony marche seul pour la première fois.
Biarritz, vendredi 15 juillet 1910
Nous allons à la messe de 8 heures à l’occasion de la Saint Henri. On m’offre maintenant 2,40 le degré ; 15 centimes de gain (c’est-à-dire 3000 francs en quatre jours !) ; je suis décidé à ne pas vendre au-dessous de 2,50 et même je ne suis pas décidé à vendre à ce prix, je réfléchirai. Pour moi (avec 2500 hectos à 8 degrés), chaque augmentation de un sou par degré fait mille francs de différence ; j’ai donc gagné 8000 francs depuis le 1er juillet et 12.000 fr. depuis l’offre de 1,80 qu’on me fit à Perpignan le 21 juin. Voyons jusqu’à quel point les vins vont monter. Le matin, nous allons consulter le docteur de Lostalot qui nous conseille de sevrer Tony au départ de sa nourrice et nous indique les aliments à lui donner. À l’encontre du Dr Augey, M. de Lostalot conseille fortement à Bebelle les bains salins ; elle commence aujourd’hui même et elle aura le temps d’en prendre 13 avant notre départ. Comme les médecins se contredisent ! Nous passons l’après-midi sur la plage ; le soir, je vais me promener avec Papa dans la direction d’Anglet sur la route qui fait suite au phare.
Biarritz, samedi 16 juillet 1910
Je fais la sainte communion le matin à 8 heures. La nourrice reçoit une dépêche de son mari la rappelant immédiatement ; ainsi, nos diverses tentatives pour la faire rester, même l’offre d’une augmentation n’ont pas réussi ; elle partira donc demain. Cette nouvelle l’émotionne tant qu’elle se trouve mal ; nous sommes obligés de la faire revenir en lui faisant respirer des sels, de l’éther etc. Quel ennui ! Ensuite, nous allons sur la plage. Le soir, nous dînons chez Mme Rivals avec sa sœur Courbebaisse et sa mère.
Biarritz, dimanche 17 juillet 1910
Voici une nouvelle nièce ! Une dépêche de Max nous annonce l’heureuse naissance d’une fille ; Marie-Thérèse va bien, dit-il, malgré une légère complication ; espérons que ce ne sera rien. Mais que de filles dans la famille à cette génération ! Nous nous associons à la joie de Marie-Thérèse. Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et à vêpres à Sainte-Eugénie. Nous faisons une promenade en voiture. La nourrice de Tony étant partie ce matin, nous sevrons le petit ; la première journée est assez pénible pour lui et pour nous ; la nuit ne le sera pas moins car nous allons le prendre dans notre chambre.
Semaine du 18 au 24 juillet 1910
Biarritz, lundi 18 juillet 1910
Tony s’habitue somme toute assez facilement à son nouveau régime. Marie-Thérèse a eu une petite déchirure ; sa fille, qu’on appellera Bernadette, va bien. L’après-midi, nous voyons admirablement bien, dans la rue Gambetta, le roi Alphonse XIII et la reine Victoria sa femme.
Biarritz, mardi 19 juillet 1910
Tony s’habitue de plus en plus à se passer de sa nourrice ; heureusement le temps n’est pas chaud. On m’offre aujourd’hui d’une façon très ferme 2 fr. 50 le degré ; j’hésite beaucoup ; finalement, comme les nouvelles de la récolte sur l’ensemble du vignoble français sont très mauvaises, et comme la hausse semble devoir s’accroître encore, je refuse ; je demande 2,60 ; si on m’offre 2,60 dans un délai limité, je vendrai ; passé ce délai, je reprendrai ma liberté d’action ; c’est dans ce sens que je réponds. Ainsi, en 4 jours j’ai gagné 10 centimes, c’est-à-dire 2000 francs ; en 8 jours, 25 centimes, soit 5000 francs ; en moins de trois semaines, 50 centimes, soit 10.000 francs ; et en un mois (le 21 juin à Perpignan on m’offrait 1,80) 70 centimes, soit 14.000 francs ; espérons que l’on montera encore.
Biarritz, mercredi 20 juillet 1910
Nous passons l’après-midi sur la plage avec Mmes du Reau, Rivals et Courbebaisse. Les nouvelles de Marie-Thérèse sont excellentes. Je reçois une autre offre de 2,50 le degré ; je refuse encore. Même, ayant reçu de Perpignan des nouvelles faisant prévoir une nouvelle hausse, je télégraphie aux courtiers avec qui j’ai été en pourparlers que je ne suis pas vendeur même à 2,60.
Biarritz, jeudi 21 juillet 1910
Je reçois un télégramme m’offrant 21 francs l’hecto ; c’est-à-dire une augmentation de 0,12 sur hier, donc plus de 2000 francs ; 21 fr. l’hecto à 8 degrés, cela fait 2,62 ; je réponds que je prendrai une décision lors de mon prochain voyage à Perpignan. Nous allons voir une Allemande, une Westphalienne que nous avons en vue pour Tony comme bonne d’enfant ; nous prenons des renseignements, s’ils sont bons nous l’arrêterons. Le soir avec Bebelle, je vais au casino voir jouer La petite chocolatière[25], comédie qui a eu beaucoup de succès cet hiver à Paris.
Biarritz, vendredi 22 juillet 1910
Aujourd’hui, j’ai une offre ferme à 2 fr. 75 le degré, soit encore une augmentation de 13 centimes soit 2600 fr. sur le prix d’hier ; je ne sais où cette augmentation s’arrêtera ; peut-être arriverons-nous bientôt au prix fantastique de trois francs le degré. Si je veux garantir le poids de 8 degrés pour mon vin, on m’offre même 23 francs l’hecto ; mais je ne veux pas donner cette garantie ; 23 francs l’hecto, cela ferait 2 fr. 87 le degré ; je crois que j’arriverai à trois francs ! La mer est grosse et très belle à voir du rocher de la Vierge, où je vais plusieurs fois.
Biarritz, samedi 23 juillet 1910
Il fait mauvais temps toute la journée ; la mer est très grosse, je vais la voir plusieurs fois du phare et du rocher de la Vierge. L’offre ferme, la dernière en date, est de 2,75 ; voyons la suite. Le soir, nous avons à dîner Mme Courbebaisse et sa fille, Mme Rivals et la comtesse du Reau.
Biarritz, dimanche 24 juillet 1910
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous passons une partie de la matinée et de l’après-midi sur la grande plage. Voici huit jours que Tony est sevré, il a supporté à merveille ce changement de régime ; il mange bien et dort passablement ; nous le gardons, la nuit, dans notre chambre.
Semaine du 25 au 31 juillet 1910
Biarritz, lundi 25 juillet 1910
Je vais à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; je prends un bain de mer, mon second et dernier, car malgré l’agrément immense que je trouve aux bains de mer, je dois m’abstenir d’en prendre à cause de mon tempérament un peu rhumatisant ; quel dommage ; j’en ai pris deux avec plaisir, mais c’est tout pour cette année. L’après-midi, Mme Courbebaisse nous invite à un goûter five-o-clock chez Miremont. Je reçois une offre d’achat à 23 fr. 50 ; je réponds en demandant 24 fr. ; je crois que je vais vendre à ce prix ; ce sera un prix inespéré puisque, à 8 degrés, cela fera 3 fr. le degré ; qui m’aurait dit cela il y a un an ?
Biarritz, mardi 26 juillet 1910
J’ai vendu la future récolte à 24 francs l’hecto ; ce matin, on n’accordait ce prix si je garantissais que le vin pèserait 9° ; j’ai répondu que je ne pouvais rien garantir et j’ai tenu bon en demandant 24 fr. sans condition de degré ; finalement, on m’a répondu que le négociant acceptait mon prix et mes conditions ; c’est donc une affaire faite et je puis remercier Dieu car, à l’heure actuelle encore, c’est un prix inespéré ; peut-être le mouvement de hausse ira-t-il encore plus loin, mais vraiment il n’aurait pas été raisonnable de refuser un pareil prix. Je recevrai sans doute demain la confirmation de la vente. Si mon vin pèse 8°, cela fait 3 francs le degré ; s’il pèse 8,5, ça fait 2 fr. 82. Si, comme je l’espère, j’ai à Claira 2500 hectos, ça fait 60.000 francs ; avec 3500 ou 4000 francs que je compte faire à Boule, je peux donc espérer avoir 63 à 64.000 francs de vin ; ce sera bien beau ! En attendant, j’ai donc gagné, depuis le 21 juin, 24.000 fr., et depuis le 1er juillet 20.000.
Les renseignements sur l’Allemande ne sont pas bons, nous ne la prendrons donc pas. Mme Courbebaisse vient déjeuner avec nous. C’est par l’intermédiaire du courtier qui m’offrait jeudi dernier 21 fr. que j’ai vendu ; en six jours, il a donc monté de 3 francs.
Biarritz, mercredi 27 juillet 1910
Avant-dernier jour de notre villégiature à Biarritz ; avec quel regret je vois s’achever cet agréable séjour ! Nous passons une partie de la matinée et de l’après-midi à la plage.
Biarritz, jeudi 28 juillet 1910
Voici notre dernière journée à Biarritz ; nous faisons beaucoup de commissions et je fais, pour quelques mois, mes adieux à l’Océan.
Lourdes, vendredi 29 juillet 1910
Nous avons quitté Biarritz à 8h55 ce matin ; nous avons passé l’après-midi ici et consacré Tony à la Sainte Vierge ; il y a foule à Lourdes.
Vinça, dimanche 31 juillet 1910
Pas de journal hier soir parce que j’étais en chemin de fer. Après la messe à Lourdes hier matin, nous sommes partis ; j’ai quitté Bebelle à Toulouse après l’avoir embarquée pour la Métairie Grande. Je passe l’après-midi à Toulouse pour voir le meeting d’aviation au Polygone ; mais les aéroplanes ne volent pas à cause d’un fort vent d’est et c’est moi qui suis volé… Je passe l’après-midi et la soirée avec Albert, sa femme, Henry et François et je pars à 11h9 du soir par le rapide ; j’arrive à Vinça à 6h40 du matin. Je trouve Bonne Maman en excellente santé. Les Magué doivent arriver demain. Je vais à la grand’messe et à vêpres.
Août 1910
Semaine du 1er au 7 août 1910
Perpignan, lundi 1er août 1910
Ce matin, je vais à Boule où je fais la tournée des vignes qui sont belles. Les Magué arrivent à midi ; je vais les attendre à la gare et les vois une heure ; l’oncle Paul marche bien difficilement ! Comme Nénette a grandi ! Je pars à 1 heure parce que j’ai donné rendez-vous à un courtier, celui qui m’a télégraphié lundi et mardi à Biarritz. Je le trouve ici, il m’amène chez le négociant M. Fourcade frères sur lequel j’ai eu d’excellents renseignements, et, séance tenante, nous ratifions notre convention ; je lui vends ma future récolte de Claira, sans aucune garantie de degré, à 24 fr. l’hecto ; il accepte mes conditions qui sont serrées. Il me remet un acompte de dix mille francs. En général, on me félicite de cette affaire ; le prix de 3 francs le degré que j’ai ainsi atteint est encore tout à fait exceptionnel ; on s’accorde à dire que c’est le maximum possible. Si j’ai 2500 hectos (et Maurice Roger croit que je dépasserai) je ferai soixante mille francs à Claira ; quatre mille à Boule, en tout 64.000 de vin ; ce sera bien beau et je pense remercier le Bon Dieu. Je dîne chez les Llobet.
Vinça, mardi 2 août 1910
Je vais à Claira en moto, je déjeune à Saint-Laurent ; je visite toutes les vignes sauf le Lloucati, elles sont superbes et j’espère bien dépasser 2500 h. Je vais de Claira à Vinça avec la moto qui marche à merveille.
Vinça, mercredi 3 août 1910
Je vais, avec Nénette, à Ille assister à la fête de la paroisse ; je prends part à la procession ; nous nous arrêtons un moment à Boule. Marie Thérèse nous annonce la triste nouvelle de la mort très rapide de Louise de la Bordonne ; pauvre jeune femme ; quel affreux malheur ! Je reçois une lettre du docteur de Lostalot qui m’inquiète beaucoup ; Lostalot me dit qu’après avoir causé avec le Dr Augey qui avait examiné Bebelle et lui avait déconseillé les bains salins, il regrette de lui avoir conseillé de les prendre ; il est vrai qu’il ne l’avait pas examinée et c’est ce qu’il regrette ! Le Dr Augey croit que Bebelle a une tumeur dans le ventre, à moins qu’on ne se trouve en présence d’une grossesse nerveuse ; c’est bien inquiétant et combien je regrette que, dans ces conditions, Bebelle ait pris les bains salins ! Mais aussi, Lostalot les lui ordonnait ! J’espère que ces bains ne lui auront pas fait grand mal ; je vais la faire examiner à fond, le plus tôt possible, par un spécialiste !
Vinça, jeudi 4 août 1910
Je fais une foule de commissions dans Vinça. Je vais à Ille et à Boule ; l’oncle Paul et moi avons décidé de séparer en deux parties la cave, jusqu’ici indivise, de Bouleternère ; cela nécessite quelques travaux ; j’examine les lieux avec un maçon. Je ne fais que penser à la lettre du Dr de Lostalot ; je lui réponds. Il me semble impossible que ces bains salins aient pu exercer une action nuisible.
Perpignan, vendredi 5 août 1910
Le matin à Vinça, je fais la sainte communion à la messe de 7 heures. Ensuite arrive à la maison un étudiant allemand de Montpellier qui fait une thèse sur la langue catalane[26] ; il demande beaucoup de renseignements à la vieille Philomène, c’est très drôle ! Je vais à Claira en moto ; je vois la Lloucati ; j’achète à M. Maréchal quelques ustensiles indispensables tels qu’un bast pour sulfater, de nouvelles comportes. Je déjeune et dîne chez les Llobet ; je vais passer la soirée chez les Lazerme.
Vinça, samedi 6 août 1910
Je suis occupé toute la matinée à Perpignan ; j’achète quelques meubles pour meubler ma chambre de Claira afin de pouvoir y coucher, au besoin, pendant les vendanges ; je vais chez le dentiste etc. Je déjeune chez les Lazerme et pars à 3 heures pour Vinça ; en arrivant, je fais atteler et nous partons de suite à Rodès voir un petit foudre de 60 hectos qui est à vendre chez Joseph Cornet ; je l’achète pour la cave de Bouleternère. J’ai fini ce que j’avais à faire dans le pays et je repartirai demain à 11 heures pour la Métairie Grande. Le cours des vins a encore un peu monté depuis que j’ai vendu ; ainsi, je ne vendrais sûrement à 25 fr à l’heure actuelle et peut-être à 26 ; néanmoins, je ne veux pas regretter ce que j’ai fait, d’abord parce qu’il était vraiment téméraire de compter sur une hausse supérieure à 3 fr. le degré, et puis parce que la maison avec laquelle j’ai traité est de tout repos, c’est surtout ce qu’il faut considérer dans une affaire de cette importance.
La Métairie Grande, dimanche 7 août 1910
Le matin à Vinça, je vais à la grand’messe ; je pars par le train de 1h10 en même temps que l’oncle Paul et Tante Josepha avec qui je fais route jusqu’à Béziers ; ils vont à Nice retenir un appartement, car c’est Nice qu’ils ont choisi comme résidence pour leur retraite. J’arrive à la Métairie Grande à 10h du soir ; je trouve Bebelle, ma belle-mère, les Tournamille etc. qui m’attendaient à la gare. Bebelle ressent souvent des secousses dans le ventre ; un de ces jours, nous irons ensemble à Toulouse consulter le Docteur Secheyron, un spécialiste.
Semaine du 8 au 14 août 1910
La Métairie Grande, lundi 8 août 1910
Il pleut la plus grande partie de la journée ; quel singulier été !
La Métairie Grande, mardi 9 août 1910
Les Tournamille, qui ont passé ici plus d’un mois, repartent par le train de 8 heures ½ du matin qui a près d’une heure de retard. L’après-midi, nous avons la visite du ménage Robert de Lacaze[27] et de nos cousins d’Auxhillon ; il pleut encore la plus grande partie de la journée. Papa et Maman sont encore à Biarritz et vont aller passer quelques jours à Cauterets.
La Métairie Grande, mercredi 10 août 1910
Il fait un temps atroce, la pluie fait rage toute la journée. C’est après-demain que Bebelle sera examinée par le Dr Secheyron ; nous coucherons demain soir à Toulouse et verrons le docteur vendredi matin à sa clinique.
Toulouse, jeudi 11 août 1910
Ce matin, je suis allé à la messe à Albine en l’honneur de la fête de Sainte-Philomène et de Sainte-Suzanne. Nous partons par le train de 4h53 pour Toulouse où nous arrivons à 8h48 ; nous descendons au Grand hôtel et nous nous promenons un moment avant de nous coucher.
La Métairie Grande, vendredi 12 août 1910
Me voici rassuré sur l’état de Bebelle qui n’a rien de grave et qui, au contraire, sera mère pour la 2ème fois en novembre prochain ; c’est donc ma première idée qui était la bonne et tous les médecins s’étaient trompés. Le Docteur Secheyron a été extrêmement affirmatif et il n’y a plus à douter de la chose. Nous faisons quelques commissions, rencontrons Elisabeth et partons à 5h5 du soir ; nous arrivons ici à 10 heures. Tout est bien qui finit bien !
La Borie Grande, samedi 13 août 1910
Je commence à annoncer à mes proches parents la nouvelle de ma prochaine paternité ; aurons-nous un garçon ou une fille ; Bebelle désire beaucoup une fille, pour moi ça m’est égal, garçon ou fille sera le bienvenu. Le soir Henri Jamme et Germaine viennent dîner et ensuite Henri fait à Albine une conférence causerie sur la mutualité en vue de la formation d’une société de secours mutuels dans cette nouvelle commune ; j’y assiste.
La Borie Grande, dimanche 14 août 1910
Nous allons à la messe à Albi et à vêpres à Sauveterre ; après les vêpres nous nous confessons et allons voir nos cousins d’Auxilhon. Le temps s’est enfin mis au beau ; pourvu que ça dure !
Semaine du 15 au 21 août 1910
La Métairie Grande, lundi 15 août 1910
En l’honneur de la fête de l’Assomption, nous faisons tous la sainte communion à Albine ; nous allons à la grand’messe à Albine et à vêpres et à la procession à Sauveterre.
La Borie Grande, mardi 16 août 1910
Le matin, à l’église de Sauveterre, on célèbre une messe pour mon beau-père décédé il y a aujourd’hui 2 ans ; nous y assistons ainsi que les Jamme. Je vais à Saint-Amans. L’après-midi, nous assistons à Albine à la procession votive en l’honneur de Saint Roch. C’est presque un devoir de famille, car nous sommes apparentés à ce saint (qui était de Montpellier) par les Chefdebien ; nous sommes les arrière-petits-cousins de Saint Roch. Nous avons la visite de M. de SaintMartin et des d’Auxillon.
Perpignan, mercredi 17 août 1910
Je me suis décidé à venir, pour la 3ème fois, faire une apparition en Roussillon parce que ma colle n’est pas entièrement formée et que je veux presser les choses ; je voulais voir aussi les cuves de Claira et les travaux à la cave de Boule. Je suis parti à midi 17 d’Albine et je suis arrivé ici à 6h18 ; j’ai trouvé ici l’oncle Xavier qui vient de vendre la moitié environ (4000 hectos) de sa récolte au prix de 26 fr. à la maison Foucarde Frères comme moi ; son vin pèsera bien un degré de plus que le mien ; il n’a donc pas mieux vendu que moi ; du reste, depuis 3 semaines, les prix des vins sur souches n’ont pas changé. Je passe la soirée avec l’oncle Xavier.
Vinça, jeudi 18 août 1910
Je vais le matin à Claira en moto ; les vignes sont toujours très belles, malgré un coup de soleil qui a grillé quelques grappes ; le mildiou a fait beaucoup de mal dans le pays, mais je n’en ai guère souffert. J’espère bien faire à Claira, au moins 2500 hectos. L’après-midi, je vais à Vinça sans m’annoncer, on est ébahi de me voir arriver ; j’y couche.
Perpignan, vendredi 19 août 1910
Le matin, de Vinça, je vais à Ille et à Boule ; à Boule, la Grande Fèche a un peu souffert ces derniers jours. Je reviens déjeuner à Vinça et j’en repars à 4h ¼ ; je m’arrête encore à Ille et arrive ici à 6h ¼ ; je dîne chez les LLobet. Il fait très chaud.
La Borie Grande, dimanche 21 août 1910
Hier soir j’étais en voyage et je n’ai pu écrire mon journal. Je suis allé à Claira hier matin, colle est maintenant entièrement formée et arrêtée, elle est d’Estagel comme l’année dernière. Toute la journée, je me suis occupé de la vente des raisins de Papa (de ses vignes de Claira), c’est même ce qui m’a obligé à retarder mon départ de 2h54 à 11h55 ; j’ai déjeuné avec l’oncle Xavier au Grand Hôtel et dîné chez les Llobet. L’affaire des raisins de Papa n’est pas conclue ; on offre 18 fr. les 100 kilos et j’ai demandé 20 fr., prix qui sera certainement donné dans peu de jours. Le soir, en attendant l’heure du départ, je vais un moment au cirque Ancillotte Plège, aux platanes. Je pars à 11h55 et, par Castelnaudary et Castres, j’arrive ici ce matin à 7h52 ; j’apprends qu’hier matin, il est né inopinément une petite du Lac, fille d’Albert ; on ne l’attendait que dans 3 semaines ; ma belle-mère est partie précipitamment pour Montech et je suis seul ici avec Bebelle et Lolotte. Dans l’après-midi, nous avons la visite de M. Alban Jamme.
Semaine du 22 au 28 août 1910
La Borie Grande, lundi 22 août 1910
Ma belle-mère écrit qu’Albert était en excursion au moment de la naissance de sa fille qui va bien ainsi que la mère. Il fait presque frais ; ça me change car j’ai eu bien chaud en Roussillon !
La Borie Grande, mardi 23 août 1910
Ma belle-mère écrit que le baptême de la petite du Lac aura lieu après-demain matin à Montech ; comme il y aura à cette occasion une petite fête de famille, Bebelle désire y assister ; nous partirons donc demain soir à 4h52 emmenant Lolotte ; je le téléphone aux Jamme, de Saint-Amans ; au bout d’un moment, ils viennent et nous nous entendons de vive voix ; nous leur laissons Tony avec Jeanne à Lapeyrouse.
La Borie Grande, mercredi 24 août 1910
Nous sommes partis à 4h52, avons laissé Tony à Mazamet, et sommes arrivés à Montauban à 9h05 ; une voiture nous attendait à la gare, ainsi que M. et Mme François Abrial qui arrivaient par le même train ; elle nous a conduits à Montech en 1 heure. Marie et la petite fillette vont bien. Le baptême est demain à dix heures.
Toulouse, jeudi 25 août 1910
Le baptême a eu lieu ce matin ; la fillette a reçu les noms de Marie-Louise, c’est donc aujourd’hui sa fête ; son grand’père de Villèle s’appelait Louis. C’est l’oncle Gabriel qui la baptise, Gaston est parrain, Mme Abrial marraine. Après le baptême a lieu un joli déjeuner de 25 couverts environ. Je laisse Bebelle jusqu’à demain matin et je viens à Toulouse voir M. de Laportalière mon avocat dans l’affaire des « Prévoyants de France ». Je voyage jusqu’ici avec l’oncle Gabriel, et à la gare de Toulouse je vois un moment Papa et Maman qui rentrent de Cauterets en Roussillon ; je m’attendais un peu à les voir à la gare car je savais qu’ils quittaient Cauterets aujourd’hui. Papa a vendu les raisins au prix de 19 fr. les 100 kilos ; c’est un très joli prix que j’ai contribué à lui faire obtenir, mais je regrette qu’il n’ait pas persisté à demander 20 fr., il y serait sûrement arrivé. Ici, je vois M. de Laportalière et M. de Rivals. Le soir, je rencontre M. et Mme Henri de Çagarriga ; je vais un moment au café avec eux.
La Borie Grande, vendredi 26 août 1910
Je quitte Toulouse à 7h50 du matin et j’arrive ici à midi 17 ; je croyais rejoindre ma belle-mère, Bebelle et Lolotte à Saint-Sulpice, mais elles ne s’y trouvent pas ; elles ont dû modifier leur programme ; elles arrivent à 4h ½.
La Borie Grande, samedi 27 août 1910
Nous ne bougeons pas d’ici ; je lis ; Tony est légèrement dérangé. Les d’Auxilhon viennent jouer au tennis.
La Borie Grande, dimanche 28 août 1910
Nous allons à la messe à Albine et à vêpres à Sauveterre. Nous recevons une réponse définitive au sujet de la bonne allemande de Tony ; c’est une nommée Elfried Schöb, de Munich, que nous aurons ; elle arrivera quand nous voudrons. Ce n’est pas sans une certaine répugnance que j’aurai une Allemande chez moi, mais c’est pour le bien de Tony, pour qu’il apprenne facilement la langue allemande et que cela lui soit utile s’il prépare un jour la carrière militaire. Si un jour, l’Armée française va venger l’injure de 1870, la connaissance de l’allemand pourra être bien utile à ceux qui auront ce bonheur.
Semaine du 29 au 31 août 1910
La Borie Grande, lundi 29 août 1910
J’envoie à Munich à la supérieure du couvent catholique qui nous envoie Mlle Schöb la somme nécessaire pour le voyage de cette dernière qui arrivera à Vinça la semaine prochaine. Je vais avec Bebelle à Lacabarède en me promenant pour expédier ce mandat ; nous revenons par le train de 4 heures. Henri Jamme en passant en auto s’arrête un moment.
La Borie Grande, mardi 30 août 1910
Je vais à Mazamet faire quelques achats ; je déjeune à Lapeyrouse. Je lis avec une profonde satisfaction la condamnation formelle par le Pape du fameux « Sillon », ce mouvement démocratique, égalitaire, faussement social et en réalité individualiste, et qui se parait du manteau de la religion pour égarer des bonnes volontés qui seraient si utilement employées dans un autre mouvement. Espérons qu’il ne sera plus question de ces faux frères. Par cet acte de décision et de vigueur, Pie X s’affirme une fois de plus comme un guide sûr ; la magistrale lettre aux cardinaux, archevêques et évêques français qui condamne les erreurs du « Sillon » est un nouveau coup de massue asséné à la démocratie chrétienne. L’Église s’affirme une fois de plus traditionaliste. On nous fait annoncer la mort de la baronne Reille, veuve du fameux baron Reille député et mère des barons Xavier et Amédée Reille ; elle-même était présidente, je crois, de la Ligue Patriotique des Françaises, c’était une femme d’un grand dévouement et d’une grande énergie ; malheureusement, elle était ralliée ; je lui avais entendu faire une conférence à Prades[28]. Elle était petite-fille, je crois, du maréchal Soult duc de Dalmatie. Nous irons à ses obsèques vendredi à Saint-Amans-Soult. Le soir, ma belle-mère reçoit une dépêche d’Albert disant simplement : « état s’aggrave, venez » ; s’agit-il de Marie ou de la fillette ? Nous ne le savons pas. Ma belle-mère part pour Montech, de Saint-Amans, par l’express de 9h21, M. de Saint-Martin la mène en auto à Saint-Amans
La Borie Grande, mercredi 31 août 1910
Une dépêche de ma belle-mère dit qu’il y a une légère amélioration. Nous savons aussi par une lettre d’Albert qu’il s’agit de la fillette qui a une broncho-pneumonie ; comme elle est née 20 jours trop tôt, elle aura beaucoup de peine à s’en tirer ; c’est bien triste pour ses parents.
Septembre 1910
Semaine du 1er au 4 septembre 1910
La Borie Grande, jeudi 1er septembre 1910
Nous avons de très mauvaises nouvelles de la petite Marie-Louise ; il est même étonnant qu’elle ait résisté jusqu’à présent. Je vais à Lacabarède sur la motocyclette d’Henri, une Terrot ; je préfère la mienne. La condamnation du « Sillon » a fait le tour de la presse ; Marc Sangnier déclare se soumettre ; mais il maugrée et discute beaucoup ; sa soumission ne paraît pas bien sincère ; enfin, qui vivra verra !
La Borie Grande, vendredi 2 septembre 1910
Nous assistons à Saint-Amans-Soult aux obsèques de la baronne Reille ; il y a grande affluence ; M. Ménard, député de Paris, prononce le discours ; on enterre la baronne dans le caveau de sa famille, près de la dépouille mortelle du maréchal Soult. Nous avons des nouvelles un peu meilleures de la petite Marie-Louise. L’après-midi, les Saint-Martin et les d’Auxilhon viennent jouer au tennis.
La Borie Grande, samedi 3 septembre 1910
Je vais passer la journée au Castelet chez mon oncle de Llobet ; j’y arrive à 11h ¼ et en repars à 6h ½ ; j’y retrouve ma tante et mes cousines de Lazerme qui s’y sont arrêtés quelques jours, retour de Lourdes et de Saint-Jean-de-Luz, et les Henri de Çagarriga qui y sont, comme moi, pour la journée ; je suis de retour ici à 10h ¼. Les nouvelles de la petite Marie-Louise continuent à être peu rassurantes.
La Borie Grande, dimanche 4 septembre 1910
Nous allons à la messe à Albine ; l’après-midi, les Jamme viennent nous voir. Les nouvelles de la petite Marie-Louise ne sont pas plus mauvaises, mais de toutes façons ce sera très long ; aussi nous ne pouvons pas attendre le retour de ma belle-mère pour partir, et nous partirons après-demain pour Vinça.
Semaine du 5 au 11 septembre 1910
La Borie Grande, lundi 5 septembre 1910
Nous allons prendre congé de nos cousins d’Auxillon à Sauveterre, et faisons nos malles. Les nouvelles de la petite Marie-Louise sont bien meilleures.
Vinça, mardi 6 septembre 1910
Nous avons quitté la Borie grande à 7h52 et sommes arrivés ici à 4 heures ; nous trouvons Bonne Maman, Papa, Maman, les Magué en bonne santé. L’oncle Paul, Tante Josepha et Nénette ne connaissaient pas encore Tony et sont contents de le voir.
Vinça, mercredi 7 septembre 1910
Le matin, je vais à Bouleternère, le travail que je fais à la cave n’est pas encore terminé ; les vignes ont un peu souffert du mildiou, pas trop cependant. Nous avons les cousins Lutrand à déjeuner ; l’après-midi, nous assistons tous à une représentation, une féerie, organisée par les familles Thibaut et Cuillé au profit du patronage. Nénette y joue un rôle.
Vinça, jeudi 8 septembre 1910
Nous allons à la messe et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de la Nativité de la Sainte-Vierge ; ensuite, je voulais partir pour Perpignan et Claira, mais le train qui partait autrefois à 9 heures a été avancé de 30 minutes ; je ne le savais pas et je le manque. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Bouleternère et Ille. À Ille, nous allons voir le Dr Pons qui examine Bebelle et nous dit que son accouchement aura lieu plus tôt que nous ne supposions ; ce sera dans trois semaines au plus, à son avis, et peut-être plus tôt. Nous allons donc être obligés de hâter notre retour à Perpignan.
Vinça, vendredi 9 septembre 1910
Je vais à Perpignan et Claira et je rentre à Vinça sur ma moto ; au retour, je suis pris par la pluie. À Claira, les vignes sont magnifiques ; j’ai une très belle récolte et je peux en remercier Dieu, car beaucoup de propriétaires cette année ont été bien éprouvés ! J’aurai, j’espère, de 2600 à 2800 hectos ; à 24 fr., cela fera de 62 à 68.000 fr. ; avec 4000 à 5000 que j’aurai à Boulte, j’espère donc arriver à 70.000 fr. et peut-être dépasser. Ce sera très beau, mais j’aurais fait encore bien plus d’argent si je n’avais pas vendu, car les cours ont encore beaucoup monté ; on vend maintenant les futurs vins de 32 à 35 fr. l’hecto, et on dépasse même ce dernier prix ; j’aurais donc pu faire 25.000 fr. de plus et arriver ainsi à près de 100.000 ! Hélas, je n’ai pas cru que la hausse déjà considérable qui s’était produite à la fin de juillet pût s’accentuer encore ; je me suis trompé. Enfin, il ne faut pas se plaindre ; le résultat est déjà assez beau !
Vinça, samedi 10 septembre 1910
Nous allons tous en excursion à Mont-Louis et Font-Romeu. Nous partons par le premier train et arrivons à Mont-Louis à 9 heures 20 par le nouveau chemin de fer électrique qui est une merveille de l’art. De là, dans deux voitures, nous allons à Font-Romeu que je ne connaissais pas encore ; c’est un bel ermitage dans un très beau site à près de 1800 mètres d’altitude ; il y fait froid, nous grelottons presque malgré nos vêtements d’hiver. Nous rentrons à Vinça par le train de 7 heures, enchantés de notre excursion.
L’ermitage de Font-Romeu – Carte postale, s.d. [années 1910] (site Cartorum.fr)
Vinça, dimanche 11 septembre 1910
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; après vêpres, je vais me promener avec Bebelle à la vigne du Cam dal Roc. Les vignes ici sont en retard. En Salanque, il n’y a aussi du retard, mais moins qu’ici. Certains propriétaires ont déjà commencé leurs vendanges, c’est le très petit nombre, mais beaucoup commenceront demain. Moi, je compte commencer jeudi à Claira.
Semaine du 12 au 18 septembre 1910
Vinça, lundi 12 septembre 1910
Le matin, je vais à Bouleternère ; l’après-midi, nous avons la visite des jeunes filles de La Croix qui vont à Prades et s’arrêtent au passage.
Vinça, mardi 13 septembre 1910
Le séjour des Magué est fini ; ils repartent pour Dijon où ils passeront encore quelques mois, puis ils s’installeront à Nice ; l’année prochaine, ils feront un plus long séjour ici. L’abbé Badrignans meurt après une longue et pénible agonie.
Claira, mercredi 14 septembre 1910
Je couche ce soir, pour la 1ère fois dans ma chambre de Claira ; on commence la vendange demain matin, et je tiens à y être. Je viens par le train de 2 heures et par le nouveau petit chemin de fer de la ligne du Barcarès.
Vinça, jeudi 15 septembre 1910
Ce matin après le départ des vendangeurs pour la vigne La Lloucati, je suis parti de Claira à 6h28 et, après près de deux heures d’arrêt à Perpignan, je suis arrivé ici à dix heures pour assister aux obsèques de l’abbé Bernardin Badrignans qui était membre honoraire de la Société Saint-Sébastien. Beaucoup d’étrangers, notamment 45 à 50 prêtres y assistent. Je prononce un discours au cimetière ; M. de Guardia parle devant la maison. Je voulais revenir le soir à Claira, mais je suis souffrant depuis deux jours ; j’ai un dérangement d’entrailles qui me fatigue et je me décide à me reposer ce soir ; je ne bouge donc pas.
La Borie Grande, vendredi 16 septembre 1910
Le terme de la grossesse de Bebelle approchant, nous avons jugé prudent, puisque l’enfant doit naître à la Borie Grande, d’y venir sans retard. J’ai donc quitté Vinça ce matin, je suis allé à Claira en moto voir où en était la vendange ; j’ai rejoint à Perpignan au train de 2h54 Bebelle et Tony et nous venons d’arriver ici. Ma belle-mère nous attendait ; Bebelle a supporté le voyage sans aucune fatigue. Ici, il y a passage de troupes revenant des manœuvres du Castrais ; la maison est pleine d’officiers. Je ne fais qu’accompagner Bebelle et je repartirai demain matin.
Claira, samedi 17 septembre 1910
Je quitte la Métairie Grande à midi et j’arrive ici à 7h ½ du soir. Ce matin à la Métairie Grande, j’ai fait venir le Dr Molinier qui accouchera Bebelle et je lui ai donné mes instructions ; mais j’espère bien que l’événement n’arrivera pas avant la fin des vendanges et que je ne devrai pas repartir avant.
Vinça, dimanche 18 septembre 1910
Je suis allé à la messe à Perpignan ; on a fini de cueillir la Lloucati et la vigne dite Cam Nougué (la seconde que j’ai achetée) ; cette dernière a donné 548 comportes ; c’est beau. Je rentre ici par le train de 3 heures.
Semaine du 19 au 25 septembre 1910
Claira, lundi 19 septembre 1910
Je repars à 8h20 pour Claira où je n’arrive que vers 1 heure après avoir fait diverses courses et déjeuné à Perpignan. On est à la Cadène ; Papa, Maman et Bonne Maman viennent en voiture voir vendanger ; ils sont étonnés de la forte récolte que j’ai ; que n’ai-je attendu jusqu’à présent pour la vendre ? On m’en donnerait 34 ou 35 fr. l’hecto au lieu de 24 et je ferais de 25 à 30.000 fr. de plus ! Pour loger les chevaux en bas et les vendangeurs au-dessus, je fais l’acquisition d’une écurie voisine de mes locaux ; c’était une acquisition rendue indispensable par l’extension donnée à mon vignoble. Le soir il commence à pleuvoir ; si ça continue ça troublera la vendange.
Vinça, mardi 20 septembre 1910
Il a plu une bonne partie de la nuit que j’ai passée à Claira ; si le temps ne change pas, je vais être bien gêné pour la vendange. Ce matin, il ne pleuvait plus et les vendangeurs sont allés à la Cadène. Je quitte Claira à 6h ½ et arrive ici à dix heures ; je tiens à être ici aujourd’hui en prévision de l’arrivée de la bonne allemande de Tony qui s’est annoncée pour aujourd’hui. Elle n’arrive ni à dix heures, ni à midi, comme je pensais et je croyais qu’elle n’arriverait pas ici et que la lettre que j’avais écrite à son couvent lui permettrait d’arriver à la Borie Grande ; et l’après-midi, étant allé à Ille et à Bouleternère en voiture, au retour je la trouve à Vinça, elle venait d’arriver par le train de 4 heures. C’est une jeune bavaroise de Landshut qui ne dit pas un mot de français ; elle a fait bon voyage. Demain, je la ferai partir pour la Métairie grande ; elle s’appelle Anna Birnkamer et est catholique bien entendu. De cette façon, Tony apprendra l’allemand sans efforts. À Boule, la pluie n’a pas fait de mal aux vignes ; au contraire les raisins grossiront. M. Bernard, qui a acheté le vin depuis deux ans, m’offre trente-cinq frs. l’hecto ; je n’accepte pas, voulant me réserver et ne pas recommencer la bêtise de Claira.
Claira, mercredi 21 septembre 1910
Je fais partir Anna Birnkamer pour la Borie grande où Bebelle l’attend. Je vais à Claira et j’y couche.
Claira, jeudi 22 septembre 1910
La vendange continue dans de bonnes conditions ; je vais passer un moment à Perpignan en moto, j’y déjeune et je reviens à Claira où je couche.
La Borie Grande, vendredi 23 septembre 1910
Aujourd’hui on laisse mes vignes pour cueillir celles de Papa ; la vendange des vignes de Papa à Claira durera trois ou quatre jours ; j’ai profité pour venir passer ce temps auprès de Bebelle que je trouve en excellente santé ; j’arrive ici à 4 heures 39.
La Borie Grande, samedi 24 septembre 1910
Bebelle a attrapé une fluxion à une mâchoire et à une oreille ; elle en souffre beaucoup et a même un peu de fièvre ; je fais venir le Docteur Molinier qui lui indique un traitement ; sa joue droite est très enflée.
La Borie Grande, dimanche 25 septembre 1910
Je vais à la messe à Sauveterre avant la messe, je vais à Lacabarède expédier un télégramme et prendre le courrier ; je vais à vêpres à Albine.
Semaine du 26 au 30 septembre 1910
La Borie Grande, lundi 26 septembre 1910
À 8 heures à Sauveterre, je fais dire pour Bebelle une messe à laquelle ma belle-mère et moi assistons, pour demander à Dieu de protéger Bebelle au moment de la naissance de son deuxième enfant.
La Borie Grande, mardi 27 septembre 1910
Le matin, je vais à Mazamet arrêter une garde pour Bebelle ; malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu trouver une religieuse ; nous prenons une sage-femme, Mlle Bories. Germaine vient nous voir avec ses enfants ; au retour de Mazamet, je fais route avec eux.
Claira, jeudi 29 septembre 1910
Pas de journal hier soir parce que j’étais en voyage. Après avoir consulté le Dr Molinier et la garde qui ont examiné Bebelle, et qui ne croient pas que l’accouchement se produise avant 4 à 5 jours, je me décide à venir finir passer 48 heures en Roussillon. Je fais cela très rapidement ; je suis parti de la Métairie Grande hier soir à 5 heures et arrivé à Vinça ce matin à 7 heures ; je suis allé à Bouleternère dans la matinée et à Claira cette après-midi ; je couche ici ce soir ; la vendange avance mais n’est pas encore finie.
La Borie Grande, vendredi 30 septembre 1910
On vendange la nouvelle vigne « Champ Parès » où la récolte est énorme ; ce matin, je l’ai lassée au quart ; je comptais sur 1000 comportes dans cette vigne et je vois que j’arriverai peut-être à 1200 ; c’est une superbe plantation d’aramon. Dans la matinée, je vais avec Maurice à Perpignan prendre une forte somme d’argent que je lui remets, en menue monnaie, pour payer les vendangeurs. Je quitte Perpignan à 3 heures 5 et suis ici à dix heures. Certains symptômes annoncent que les couches de Bebelle sont proches ; je suis de retour, le bébé peut arriver sans inconvénient.
Octobre 1910
Semaine du 1er au 2 octobre 1910
La Borie Grande, samedi 1er octobre 1910
Ma famille s’est augmentée aujourd’hui d’une fille née à 4 heures ¼ dans de très bonnes conditions et sans de trop grandes souffrances pour Bebelle ; les douleurs ont commencé ce matin, mais n’ont été vives que pendant une heure à peine. La fillette que nous appellerons Germaine, comme le désire Bebelle, est très bien constituée ; elle a les yeux bleus et paraît robuste, autant qu’on peut en juger. En voilà une que nous n’attendons pas depuis longtemps et sur le compte de laquelle les médecins se sont bien trompés ; elle pèse 6 livres, 164 grammes.
La Borie Grande, dimanche 2 octobre 1910
Bebelle va très bien, la fillette également. Bebelle, qui veut la nourrir, commence à lui donner le sein. La garde que nous avons est excellente. J’écris beaucoup de cartes et de lettres aux parents à qui je n’ai pas télégraphié. Je vais à la messe à Albine et j’y fais la sainte communion en l’honneur de la fête du Saint Rosaire. J’y prie pour la nouvelle venue.
Semaine du 3 au 7 octobre 1910
La Borie Grande, lundi 3 octobre 1910
M. le curé de Sauveterre vient ondoyer Germaine ; nous ferons le baptême solennel à Vinça ; Bonne Maman sera marraine et Albert mon beau-frère parrain.
Toulouse, mardi 4 octobre 1910
Je reçois une lettre de M. Danjou-Légnier m’informant que le Parquet s’occupe des « Prévoyants de France » ; je me décide à aller voir s’il n’y aurait pas lieu pour moi de porter plainte. Bebelle va aussi bien que possible et je peux la laisser sans inconvénient sous la surveillance de sa mère et de la garde. J’arrive à Toulouse à 3 heures et, avec M. Danjou, je vais voir le Procureur de la République pour causer avec lui de ces chenapans des « Prévoyants » ; malheureusement M. de Laportalière mon avocat ne sera ici qu’après-demain matin et je ne veux pas porter plainte sans avoir son approbation ; je suis donc forcé de rester ici jusqu’à jeudi.
Toulouse, mercredi 5 octobre 1910
La journée d’aujourd’hui est longue à passer ; je vais voir le pauvre Charouleau à l’asile de vieillards où il est entré et je lui laisse un petit secours. Le soir, je vais au Théâtre Lafayette pour me distraire. J’apprends par de nombreuses dépêches la nouvelle d’une insurrection au Portugal ; une partie de l’Armée et de la Marine seraient du complot ; le palais royal, dit-on, a été bombardé ; c’est donc un « pronunciamiento » probablement organisé par la Maçonnerie. Pauvre Portugal ! Je fais des vœux pour que la Monarchie se sauve et écrase l’insurrection.
La Borie Grande, jeudi 6 octobre 1910
Je rentre par le train de dix heures du soir ; Bebelle et la petite vont très bien. J’ai vu ce matin M. de Laportalière ; il ne me conseille pas de porter plainte, je m’en tiens donc à son avis. Dans l’après-midi, je rencontre l’abbé Latour ; nous nous promenons ensemble jusqu’à l’heure de mon départ et il m’accompagne à la gare à 5 heures. J’ai laissé des instructions à mon avoué pour faire une saisie-arrêt sur un fonds de 50.000 fr déposé, au nom des « Prévoyants de France » à la Caisse des dépôts et consignations ; mais je ne suis pas le seul à taper là-dessus ! L’insurrection paraît avoir le dessus à Lisbonne ; on s’attaque aux religieux et aux églises ; on dit que la république a été proclamée. Je plains les Portugais !
La Borie Grande, vendredi 7 octobre 1910
Je vais à Mazamet en moto pour la faire réparer ; je rentre en automobile. J’ai le résultat total des vendanges ; j’ai eu à Claira 3915 comportes se répartissant ainsi : 286 au Lloucati ; 548 au champ Nougué ; 1414 à la Cadène ; 405 à la Griffaigne et 1262 au Champ Parès ! À Boule, je n’ai que 182 comportes ; en tout, j’ai donc 4097 comportes ; à raison de 68 litres par comporte, comme l’année dernière, cela doit donner à Claira 2663 hectos et à Boule 133 ; mais à Boule, les comportes sont un peu plus petites qu’à Claira et ne donnent pas 68 litres de vin. L’insurrection est victorieuse à Lisbonne ; la république a été proclamée après de violents combats dans les rues et autour du palais royal ; on dit que le jeune roi s’est réfugié sur un navire. C’est un « pronunciamiento » militaire organisé par la Franc-Maçonnerie, car ce mouvement est nettement et violemment antireligieux en même temps qu’antimonarchique ; la république est partout aussi hideuse !
Semaine du 26 au 30 octobre 1910
La Borie Grande, mercredi 26 octobre 1910
« Radiographie de mon poignet droit cassé par un retour de manivelle d’automobile en octobre 1910 » (annotation au dos de la main d’Antoine d’Estève de Bosch) – Radiographie anonyme, 1910 (Collection Pierre Lemaitre)
Je reprends mon journal après une interruption de trois semaines, pendant lesquelles il m’a été impossible d’écrire parce que ma main droite me refusait tout service. Le 8 octobre, à Lapeyrouse où j’avais déjeuné avec Henry et François, il m’est arrivé un accident bizarre au moment de repartir ; nous étions venus dans l’automobile d’Henry et j’ai voulu mettre le moteur en mouvement avant le départ ; la manivelle a eu un retour et d’un coup sec m’a brisé le poignet droit. Aussitôt après l’accident, je suis allé voir un médecin à Mazamet qui a fait un pansement provisoire et a diagnostiqué une fracture de l’extrémité du radius ; ici, le Dr Molinier a été du même avis, a réduit la fracture, puis m’a immobilisé le poignet dans un appareil composé de deux planches que j’ai gardées dix jours. Ensuite, on a remplacé les planches par des attelles en carton ; alors j’ai obtenu du Dr la permission d’aller en Roussillon où j’ai passé 8 jours pour mes affaires. J’étais à Ille où Maman me massait matin et soir le poignet ce qui m’a fait beaucoup de bien ; ici, Bebelle continue et je vais bien mieux ; depuis quelques [jours], j’ai commencé à écrire, d’abord avec effort, et maintenant sans fatigue. Pendant ce temps, Bebelle s’est remise peu à peu ; Germaine grossit à vue d’œil. Nous avons pris d’importantes décisions : comme l’appartement de Perpignan est devenu bien trop petit (il n’a que 3 chambres de maître) et que nous paierions à Perpignan un appartement un peu grand au moins 1500 frs., nous avons décidé de nous fixer à Ille dans la maison de Bourdeville[29] que nous avions habitée si longtemps ; Papa nous cédera cette maison pour un loyer qui sera certainement bien minime en comparaison de ce que nous payerions à Perpignan. Seulement, en habitant Ille, il nous faut un moyen de transport nous permettant d’en sortir souvent et facilement, pour communiquer avec Perpignan et Claira ; je me décide donc à acheter cette année l’automobile que je voulais acheter l’année prochaine. Je choisirai probablement une 12 H.P. Motobloc, marque que représentent mes beaux-frères Albert et Henry. Nous serons ainsi très agréablement à Ille ; le jardin sera précieux pour les enfants. On va retaper quelques pièces de cette maison puis nous nous y installerons. L’après-midi, je vais à Castres en auto avec Henry, François et Ernest de Lacaze.
La Borie Grande, jeudi 27 octobre 1910
Je ne bouge pas d’ici, je commence à examiner les divers organes de la voiture d’Henry pour m’initier.
La Borie Grande, vendredi 28 octobre 1910
Je ne bouge pas, j’écris des comptes et des lettres en retard ; mon poignet va de mieux en mieux. Il pleut.
La Borie Grande, samedi 29 octobre 1910
Je lis pour faire passer le temps ; je regarde souvent l’auto d’Henry quand il la nettoie ; malheureusement, mon poignet ne me permet pas encore d’apprendre à conduire, c’est regrettable.
La Borie Grande, dimanche 30 octobre 1910
M. le Curé de Sauveterre dit aujourd’hui la messe de relevailles de Bebelle à laquelle nous assistons tous ; l’après-midi, nous avons la visite de Robert et d’Ernest de Lacaze, puis d’Henry et Germaine Jamme venus à cheval.
Semaine du 31 octobre 1910
La Borie Grande, lundi 31 octobre 1910
Je vais me confesser à Sauveterre, il fait mauvais temps. Albert arrive vers 6 heures, en auto, pour quelques jours.
Novembre 1910
Semaine du 1er au 6 novembre 1910
La Borie Grande, mardi 1er novembre 1910
Je vais à la messe de 6h ½ à Albine où je communie ; je reviens à la grand’messe avec Bebelle. L’après-midi, nous allons au cimetière de Sauveterre après quoi nous allons voir les d’Auxilhon.
La Borie Grande, mercredi 2 novembre 1910
Je vais à la grand’messe à Albine à 6h ½ ; je communie. Je réfléchis beaucoup au choix de l’automobile, je prends des renseignements et je me fais expliquer le mécanisme des Motobloc.
La Borie Grande, jeudi 3 novembre 1910
Je vais à Mazamet et à Lapeyrouse dans l’après-midi ; il pleut beaucoup ; depuis trois ou quatre jours, il pleut constamment.
La Borie Grande, vendredi 4 novembre 1910
Il fait encore un temps atroce, nous ne bougeons pas d’ici.
La Borie Grande, vendredi 5 novembre 1910
Le temps est aussi mauvais qu’hier ; il pleut toute la journée. Je prends une décision pour l’automobile ; je prends la 12 H.P. Motobloc qu’Henri a reçue dernièrement pour la vendre, je connais cette voiture, elle est très bonne, et la carrosserie est plus soignée qu’une carrosserie de série ; Albert et Henry me la laissent à 8500 frs. avec tous ses accessoires ; avec les quelques améliorations que j’y apporterai, telles que la mise en marche automatique, ça arrivera à 8700 ou 8800 ; je crois avoir fait une bonne affaire. La voiture n’est pas encore peinte, Henry la mènera ces jours à Bordeaux pour la faire peindre en gris et j’en prendrai possession dans un mois ; d’ici là il faut que j’apprenne à conduire.
Automobile 12 H.P. Motobloc, modèle acheté par Antoine d’Estève de Bosch le 5 novembre 1910 – Carte postale, s.d. (site Ebay.ca)
La Borie Grande, dimanche 6 novembre 1910
Nous allons à la messe à Albine et à vêpres à Sauveterre ; je vais voir M. de Saint-Martin.
Semaine du 7 au 13 novembre 1910
La Borie Grande, lundi 7 novembre 1910
Je suis Henry et Albert à Albi dans l’auto que je leur achète ; ils y restent jusqu’à demain, et je rentre par le train, afin de pouvoir partir demain pour Ille.
Ille, mardi 8 novembre 1910
Parti ce matin à 8 heures, je suis à 2 heures à Perpignan, j’y passe l’après-midi à faire de nombreuses commissions et j’arrive le soir à huit heures à Ille. Papa et Maman vont bien.
Ille, mercredi 9 novembre 1910
Je vais voir les petits travaux qu’on exécute à la maison où nous allons nous installer Bebelle et moi, j’y passe une partie de l’après-midi.
Ille, jeudi 10 novembre 1910
Je vais à Claira où je fais faire un devis pour couvrir les nouvelles cuves et je vais aux vignes, je rentre par le dernier train après arrêt à Perpignan.
Ille, vendredi 11 novembre 1910
Je passe la matinée ici ; l’après-midi, je vais au-devant de Bebelle jusqu’à Narbonne ; elle arrive avec les enfants qui vont très bien. Papa et Maman font la connaissance de Germaine.
Ille, samedi 12 novembre 1910
Je ne bouge pas d’ici ; je me promène avec Bebelle.
Ille, dimanche 13 novembre 1910
Le matin nous allons à la grand’messe ; l’après-midi je vais à Perpignan assister à la réunion du Comité exécutif des groupes d’Action française du Roussillon, dont je fais partie ; nous nous occupons de la constitution d’une caisse ; je rentre par le dernier train.
Semaine du 14 au 20 novembre 1910
Ille, lundi 14 novembre 1910
Bonne Maman vient passer une partie de l’après-midi pour nous voir et faire la connaissance de sa future filleule ; comme il se met à pleuvoir, elle couche ici.
Ille, mardi 15 novembre 1910
Le matin, pour essayer la motocyclette dont j’ai fait revoir le moteur, je vais à Vinça et en reviens aussitôt ; la moto marche à merveille malgré un vent violent. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Millas où nous allons voir les Ferriol et les Çagarriga. Bonne Maman repart pour Vinça à 4 heures.
Ille, mercredi 16 novembre 1910
L’après-midi, avec Bebelle, je vais à Bouleternère à pied ; nous rentrons en chemin de fer.
Ille, jeudi 17 novembre 1910
L’après-midi, je vais à Perpignan ; j’y emmène l’Allemande de Tony qui a des achats à faire ; nous rentrons par l’autobus qui part de Perpignan à cinq heures.
Ille, vendredi 18 novembre 1910
L’après-midi, je vais avec Bebelle se promener à Regleilles ; les travaux d’aménagement de notre maison vont très lentement et je prévois que nous ne pourrons nous installer dans cette maison qu’au retour de Paris où je vais aller prendre part au congrès de l’Action française qui commencera le 29 novembre au soir et durera jusqu’au trois décembre ; j’ai déjà reçu, en prévision de ce voyage, des permis de circulation à demi-tarif sur le Midi et l’Orléans ; j’y ai droit comme membre de l’Association de la Presse monarchique et catholique départementale. Nous serons cinq ou six Roussillonnais à ce Congrès.
Ille, samedi 19 novembre 1910
Je vais plusieurs fois à notre ancienne et future maison pour activer les travaux. L’après-midi je vais à Vinça en moto, au retour je m’arrête à Boule ; la motocyclette marche très bien, même contre le vent. Nous allons nous confesser.
Ille, dimanche 20 novembre 1910
Bebelle et moi nous faisons la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; nous allons à la messe de 10 heures à laquelle la Jeunesse catholique assiste en corps, et le soir à vêpres. Nous faisons des visites.
Semaine du 21 au 25 novembre 1910
Ille, lundi 21 novembre 1910
Je vais à la grand’messe de 9 heures ; l’après-midi, je vais à Prades en motocyclette, je m’arrête à Vinça au retour quelques minutes.
Ille, mardi 22 novembre 1910
Je vais à la messe de 8 heures. L’après-midi, je vais à Claira et rentre à 8h du soir ; ayant manqué la voiture à Claira, je suis obligé de me faire ramener dans une carriole. Emmanuel de Saint-Jean m’écrit que mon procès aux « Prévoyants de France » viendra vendredi ou samedi devant la 1ère chambre du Tribunal de Toulouse ; il m’écrira ou me télégraphiera ; je m’arrêterai donc à Toulouse en partant pour Paris. Tony tombe de son lit, mais heureusement sans se faire de mal.
Ille, mercredi 23 novembre 1910
Je vais avec Bebelle me promener du côté de Saint-Michel ; il pleut.
Ille, jeudi 24 novembre 1910
Je ne reçois pas de télégramme ; ce n’est donc pas demain que se plaide l’affaire. Je vais plusieurs fois à la maison où s’achèvent les petits travaux nécessaires pour notre installation. À Paris, je descendrai chez les Delestrac qui ont l’amabilité de m’offrir une chambre.
Toulouse, vendredi 25 novembre 1910
Emmanuel de Saint-Jean m’ayant écrit que l’affaire viendrait demain, nous partons par le train de 1h 25 ; je laisse Bebelle et les enfants à Perpignan où ils passeront la durée de mon voyage, je les accompagne place d’Armes, puis je repars à 4h54 et j’arrive à Toulouse à 11h 22 du soir.
Décembre 1910
Semaine du 9 au 11 décembre 1910
Perpignan, vendredi 9 décembre 1910
J’ai été tellement accablé d’occupations pendant mon voyage qu’il m’a été absolument impossible d’écrire tous les jours mon journal. Je me décide donc à écrire le résumé en bloc de ce voyage. À Toulouse, le samedi 26 novembre, j’ai appris que mon procès aux « Prévoyants de France », qui devait venir ce jour-là, ne pourrait venir ; je demande donc son renvoi à mon retour de Paris, c’est-à-dire au jeudi 8 décembre. Le soir, je pars de Toulouse par l’express de 8h45 par Montauban, Cahors, Brive, Limoges, Les Aubrais ; j’arrive à Paris le lendemain matin à 8h56 au quai d’Orsay ; je suis reçu très aimablement par les Delestrac chez qui je descends. Dans la journée du dimanche, je vais à la messe à Saint-Sulpice ; il pleut toute la journée, c’est maussade.
Le lundi, je fouille un peu partout pour trouver des fauteuils de bureau, je vais au Faubourg Saint-Antoine ; je retrouve M. Bertran, Massé et Campanaud à 5h ½ au Café américain comme il était convenu et, ensemble, nous montons aux bureaux de l’Action française ; nous y voyons la plupart de ses collaborateurs ; tous sont très irrités contre M. de Larègle, chef du bureau politique de Mgr le duc d’Orléans, qui manœuvre, en-dessous, contre l’Action française. J’offre à dîner à ma tante Civelli et à Margot dans un restaurant du boulevard. Le mardi 29, je déjeune chez les Albert Lazerne ; je cours encore au Faubourg Saint-Antoine pour commander mes fauteuils. Je vais chez ma tante Civelli qui est bien à l’étroit dans son tout petit appartement. Enfin j’assiste, dans la salle des Sociétés savantes, à l’ouverture du congrès d’Action française ; intéressants discours ; on y annonce des « exécutions » ; cela concerne Larègle.
Le lendemain 30, paraît dans L’Action française un article ayant pour titre « Exécution nécessaire » ; c’est un réquisitoire en règle contre Larègle ; voilà les hostilités publiquement engagées ; c’est une chose bien fâcheuse ; les royalistes vont être divisés en deux partis. Le congrès est très intéressant, mais se ressent de cette situation ; presque tous les congressistes suivent avec enthousiasme l’Action française dans la voie où elle s’est engagée ; j’avoue que je suis perplexe ; faut-il les suivre aveuglément ou faire des réserves ? D’un côté, l’Action française représente tout ce qu’il y a de vivant, de décidé dans les fidèles du Roi ; d’autre part, elle a commis un acte grave d’indiscipline en exécutant ainsi le plus haut représentant du Roi, malgré tous les griefs qu’elle a contre lui ; je conserve toutes mes sympathies à l’Action française, mais il m’est impossible d’approuver cet acte. Le soir, je vais avec Antoine Delestrac au Moulin Rouge.
Le 1er décembre, le congrès a continué, il y a eu des discours de Daudet et de Lur-Saluces ; en général l’opinion royaliste approuve « le coup d’état » de l’Action française ; je ne peux me décider à l’approuver. Je vais voir l’oncle Henri de Pontich et les Çagarriga ; Tata Mimi vient dîner chez les Delestrac.
Le vendredi 2, dernière journée du congrès ; c’est la journée la plus intéressante à cause d’un rapport de Pujo sur les Camelots du Roi. Le matin, je vais à Montmartre où je fais la sainte communion dans la basilique du Sacré Cœur. Je vais ensuite déjeuner chez les Çagarriga.
Un véritable « cas de conscience » se pose pour moi : un bon nombre de congressistes a signé une « déclaration » dans laquelle il est dit que l’on s’associe pleinement aux paroles de M. de Montesquiou et que, quoi qu’il arrive, on ira jusqu’au bout avec l’Action française ; à la séance du matin, M. Bertran demande que tous les congressistes présents soient admis à signer cette déclaration. Après un instant de doute, d’hésitation, je me décide à ne pas la signer, ne la trouvant pas respectueuse de l’autorité royale ; presque tous les congressistes signent cette déclaration et M. Bertran voudrait me décider à la signer aussi, mais non, je ne peux admettre que des royalistes fassent si peu de cas de l’autorité du Roi. Le soir, a lieu la superbe réunion finale à la salle Wagram ; cette immense salle est absolument comble ; beaux discours, énergiques résolutions, grand enthousiasme ; mais sur tout cela plane la pensée de la scission qui va se produire entre royalistes. Combien cette scission est fâcheuse ; l’élan de l’Action française va se trouver arrêté je le crains et c’est bien regrettable ; elle avait tant fait déjà et, il n’y a pas à dire, elle contient tout ce qu’il y a de vivant, de décidé, parmi les royalistes !
Le samedi 3, je retrouve l’oncle Xavier et Maurice ; nous déjeunons ensemble au restaurant Prunier ; je fais des commissions avec Maurice. Le soir, j’assiste au banquet de clôture du congrès à l’avenue de la Grande Armée.
Je quitte Paris le dimanche matin 4, après être allé à la messe à Saint-Sulpice et avoir visité, au Grand Palais, le Salon de l’Automobile ; je pars par la gare des Invalides ; je vais à Angers où j’arrive à 5 heures du soir par Le Mans. À la gare des Invalides au moment de mon départ, je vois un instant la marquise de Mac-Mahon, à qui j’ai été présenté ces jours derniers ; elle me fait part de l’affreux accident d’automobile qui a coûté la vie à sa sœur la marquise de Nicolaï, à son neveu et à leur chauffeur, écrasés par un express à un passage à niveau ! À Angers, je descends chez l’oncle Xavier 83 rue du Mail ; voilà 3 ans ½ que j’ai quitté Angers et je n’y étais pas encore revenu ; aussi est-ce avec bonheur que je viens y passer 48 heures ; mais ce sera bien court. Je vois le soir même Philomène, Henri et leurs deux fillettes.
Le lendemain lundi 5, je parcours Angers en tout sens ; le bas de la ville est inondé ; pendant les 13 ans que j’ai été angevin, je n’ai jamais vu une pareille inondation. Je vais à la Faculté à l’heure des cours, ce qui me procure le plaisir de rencontrer plusieurs de mes anciens professeurs, je vais voir une foule d’anciens amis ; l’après-midi, je prends une voiture et fais une longue tournée de visites ; le soir, je dîne chez M. et Mme de Lavergne, les beaux-parents de Philomène ; j’ai la chance de tomber sur deux jours de beau temps.
Le mardi, je continue mes visites ; le matin je vais voir l’abbé Brossard, le curé de Saint-Serge, M. François Delahaye ; à midi, très gentil déjeuner de jeunes ménages chez Jacques Hervé-Bazin qui me fait l’amabilité de réunir à sa table, pour me permettre de les voir, la plupart de nos anciens camarades et leurs femmes, car ils sont presque tous mariés ; il y a là (outre le maître et la maîtresse de maison) Maurice Lucas et sa femme, Jean Gavouyère et sa femme, Jacques des Loges et sa femme, Maurice Perrin, Henri et Philomène ; ce déjeuner très gai me fait grand plaisir. L’après-midi, je continue mes visites, je repars à 8h29 du soir. L’oncle Xavier est admirablement installé, Madeleine et Henri de Rodellec, arrivés depuis peu, sont déjà très lancés dans la société angevine où Henri a des alliances. C’est avec regret que je repars d’Angers après un aussi court séjour ; une autre fois, je tâcherai d’y venir avec Bebelle et j’y passerai plus longtemps. À Angers comme à Paris, je constate une profonde division entre royalistes ; ils se classent en partisans résolus de l’Action française et royalistes vieux jeu ; il est malheureux que le respect de la discipline nous oblige à être du côté de ces derniers alors que toute ma sympathie et toute ma raison vont à l’Action française ; pourquoi aussi a-t-elle commis un pareil manquement à la discipline ; je sais bien qu’elle a eu pour cela de très sérieuses raisons ; mais ces raisons autorisent-elles un pareil manquement aux principes ? Pour briser la conspiration qu’elle voyait se nouer autour d’elle, l’Action française a jugé un éclat nécessaire. Le Roi répond en couvrant le chef de son bureau politique et en blâmant l’Action française, c’était immanquable ; il dit, dans sa lettre, « quand je commande, j’entends être obéi » ; comment pourrions-nous répondre « non » ? Espérons que tout cela s’arrangera, mais cette situation met les royalistes dans un fameux embarras ! Je quitte Angers par la ligne de Poitiers, celle de Tours étant coupée par l’inondation de la Loire. Philomène et Henri m’accompagnent à la gare et Philomène a bien envie de me suivre en Roussillon ! Elle compte y venir en septembre.
J’arrive à Bordeaux mercredi matin 7 à 6h ½ ; je vais à l’usine Motobloc, je me mets à la recherche d’Henry que je n’arrive pas à trouver, je vois la voiture chez le carrossier où on a fini de la peindre. Je repars à 10h57 et j’arrive à Toulouse à 4h46 du soir ; je couche à Toulouse. Le lendemain matin, j’assiste à la messe à Saint-Jérôme et fais la sainte communion à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception ; l’après-midi est appelée, au tribunal, mon affaire contre Ducos et « Les Prévoyants de France » ; M. de Laportalière, mon avocat, parle admirablement, son adversaire est très faible et je considère la partie comme gagnée ; « Les Prévoyants » ont plaidé que M. Ducos ne les avait pas engagés ; M. de Laportalière a plaidé victorieusement le contraire. Le jugement sera rendu prochainement. Je quitte Toulouse à 5h5 et arrive à Perpignan à 10 heures ; Bebelle va très bien ainsi que les enfants. Aujourd’hui vendredi, je vais à Claira voir les travaux des vignes. Il fait dans ce pays-ci un temps merveilleux.
Ille, samedi 10 décembre 1910
Je viens coucher à Ille ce soir pour assister demain au pèlerinage des groupes de Jeunesse catholique d’Ille, Vinça, Bouleternère et Rodès, à Domanova où ils tiendront un petit congrès. Les travaux de la maison où nous allons nous installer vont se terminer et je compte pouvoir y aller à la fin de la semaine. Papa et Maman vont bien ; il paraît que Bonne Maman a été un peu souffrante et a gardé le lit trois jours, mais elle est guérie.
Perpignan, dimanche 11 décembre 1910
Aujourd’hui a eu lieu, par un temps radieux, le petit congrès de Domanova ; on m’a forcé à le présider ; l’après-midi, j’ai dû y prendre la parole et on a formé une union cantonale entre les divers groupes présents ; j’ai dû me débattre comme un beau diable pour refuser d’être nommé président de cette union et pour se dédommager on m’a nommé président d’honneur. La grand’messe et les vêpres ont été chantées en plein air et on avait trop chaud au soleil ; ce n’est pas banal dans cette saison ! Ce petit congrès fera du bien ; les jeunes gens catholiques apprennent à se connaître et à s’affirmer. Tout est fini à 2h20 ; je rentre à Ille en voiture et à Perpignan en autobus.
Semaine du 12 au 18 décembre 1910
Perpignan, lundi 12 décembre 1910
Je ne bouge pas de Perpignan ; c’est vendredi qu’on prendra notre mobilier pour le porter à Ille. Ici comme partout, les royalistes se sont classés en deux parties ; par discipline je me range du côté du roi, alors que toutes mes tendances me porteraient à l’Action française. Je me décide à écrire à Mgr le duc d’Orléans ; dans cette lettre, je fais d’avance acte de soumission mais je plaide pour l’Action française. Il ne faut pas s’efforcer de faire comprendre au Roi que, dans ce pays ici tout au moins, tout ce qu’il y a de vivant dans le parti royaliste est à l’Action française et que la disparition de celle-ci serait un vrai désastre pour la cause de la Monarchie. Le Prince doit certainement recevoir tous ces jours-ci de nombreuses lettres dans ce sens. La grosse majorité des royalistes n’a pas mes scrupules ou passe outre, et se range du côté de l’Action française ; par moments je me demande si je ne me trompe pas et si l’intérêt bien compris de la cause royaliste n’exige pas qu’on paraisse désobéir au Roi pour le mieux servir. Cependant, je ne peux me décider à désobéir au Roi, même pour le servir !
Perpignan, mardi 13 décembre 1910
M. Despéramons, qui est exactement dans le même état d’esprit que moi, approuve ma lettre au Prince ; lui-même, en sa qualité de président du Comité royaliste, lui en a écrit une dans le même sens. Je ne bouge pas ; Maman vient déjeuner et repart à 3 heures. C’est aujourd’hui que Maurras est reçu par le Prince à Bruxelles.
Perpignan, mercredi 14 décembre 1910
Nous faisons quelques commissions et nos préparatifs de départ. J’ai oublié de mentionner samedi dans mon journal que je connais le jugement rendu par le Tribunal de Toulouse ; il ne me donne gain de cause qu’à moitié ; Ducos, bien entendu, est condamné à me rembourser mes 10.000 frs. plus les intérêts ; par contre, le Tribunal déclare réserver mes droits vis-à-vis des administrateurs pris en leur nom personnel, c’est peut-être ce qu’il y a de mieux. Je n’ai pas encore reçu la signification de ce jugement ; quand je l’aurai, je verrai s’il y a lieu de faire appel. De toute façon, nos pauvres 10.000 frs sont bien compromis, car Ducos n’a rien et court au diable vert[30], et la société n’est pas plus solvable. J’ai eu affaire à une bande de voleurs.
Perpignan, jeudi 15 décembre 1910
Ce matin, paraît dans les journaux l’inévitable sanction aux évènements survenus depuis 15 jours : le duc d’Orléans déclare que tant qu’ils ne se seront pas soumis à ses instructions, il n’aura aucun rapport avec les membres des comités directeurs de l’Action française, En même temps, il destitue M. de Lur-Saluces et M. de Resnes de leurs fonctions de représentants régionaux à cause de leur participation au congrès de l’Action française. Voilà donc la rupture consommée ! Je la voyais venir depuis le jour de mon arrivée à Paris. Il y aura donc désormais une Action française en révolte et travaillant au retour du Roi auquel elle désobéit ; étrange situation ! C’est extrêmement douloureux pour ceux, comme moi, qui veulent obéir au Roi tout en pensant qu’il est trompé et en reconnaissant que la méthode d’Action française est la seule efficace ; j’obéis et cependant et je me sépare de l’Action française jusqu’à ce qu’elle se soit soumise. Ce qui arrive était inévitable ; on peut dire que l’Action française, par son attitude depuis 15 jours, y a acculé le Roi. Beaucoup de royalistes feront comme moi ; beaucoup d’autres – les plus nombreux – suivront l’Action française, prétendant ainsi mieux servir le roi ; peut-être ont-ils raison ! Moi, je ne me reconnais pas le droit, quand le roi commande, de lui désobéir… À noter cette nuance importante et qui sauvegarde l’avenir ; en signifiant aux directeurs de l’Action française que le Prince n’aura plus aucun rapport avec eux tant qu’ils ne se seront pas soumis, La Correspondance nationale fait observer que le Prince ne désavoue pas l’Action française, mais que la communication vise exclusivement les membres des comités directeurs désignés. Il est évident que cette pénible situation va arrêter la propagande royaliste ; elle est le résultat d’une intrigue ourdie autour du Prince et aussi de l’attitude adoptée par l’Action française, de son manquement grave et persistant à la discipline. Pour nous qui dès la première heure, se sont dévoués dans l’Action française pour servir le roi et, par le roi, la France, c’est bien pénible !
Ille, vendredi 16 décembre 1910
Journée fatigante ; il a fallu faire charger tout notre mobilier dans deux voitures de déménagement et un camion ; le chargement est à peu près fini à 5 heures et nous partons pour Ille par l’autobus ; nous arrivons à 6h20.
Ille, samedi 17 décembre 1910
Aujourd’hui déchargement des voitures de déménagement ; toute la journée est occupée à cela. L’oncle Xavier, que nous avons vu un instant hier soir à Perpignan, vient passer 48 heures ici. J’envoie à M. Bertran ma démission de membre du bureau du Panache ; j’ai pris cette pénible décision à la suite d’une lettre qui a été écrite à Charles Maurras par les membres du bureau (sans que j’en aie été avisé) ; dans cette lettre, ils déclarent se solidariser plus que jamais avec les comités directeurs de l’Action française. Cette déclaration, au lendemain de la désobéissance de l’Action française et des mesures prises par le duc d’Orléans, constitue, à mon avis, un acte de révolte contre le roi ; je ne peux laisser croire que je m’y associe, c’est pourquoi je prends la décision de démissionner ; quelle triste nécessité !
Ille, dimanche 18 décembre 1910
Nous allons à la messe et à vêpres ; le temps se rafraîchit.
Semaine du 19 au 25 décembre 1910
Perpignan, lundi 19 décembre 1910
Dans la journée, nous finissons notre installation ; je vais à Perpignan par le dernier train pour assister à une importante réunion du Comité royaliste ; nous sommes au complet – 24 – je n’avais jamais vu aussi nombreuse réunion ! On pose d’abord en principe qu’il ne doit pas y avoir de scission ; mais ensuite, comme Monsieur Despéramons doit assister à Toulouse à une réunion des présidents de comités démissionnaires de la région sous la présidence du marquis de Suffren, délégué régional, il désire avoir l’opinion du Comité sur la situation actuelle. On pose donc 2 questions : d’abord « quels sont ceux qui approuvent entièrement l’Action française dans son attitude rebelle » ; il y a 10 approbations et 14 blâmes ; ensuite, « quels sont ceux qui regrettent que l’Action française ait été mise, par suite de certaines manœuvres, dans le cas de désobéir » ; cette question est un blâme à peine déguisé au Bureau politique, et c’est, du reste, dans cette intention qu’elle est posée ; tous les membres du comité lèvent la main pour dire qu’ils regrettent… etc. Cette motion réunit ainsi l’unanimité des membres du Comité ; à la première question j’ai répondu non. Ainsi, la situation est nette le Comité royaliste de ce département est tout entier favorable à l’Action française et hostile à la politique des Larègle et Cie ; mais, tandis que certains approuvent même la désobéissance de l’Action française, d’autres, dont je suis, regrettent cette désobéissance qu’ils considèrent comme un acte de révolte contre le roi. M. Bertran, avec qui j’ai une longue conversation et qui a passé une dizaine de jours à Paris après le congrès, me met au courant de bien des dessous qui expliquent (je n’ose pas dire qui justifient, et cependant…) l’attitude de l’Action française. Il résulte de ce qu’il me dit que cet éclat était en quelque sorte nécessaire pour montrer au Roi, entouré de mauvais conseillers, d’enjuivés, où est le vrai chemin de Reims. Néanmoins, pour le principe, je ne peux approuver une désobéissance au Roi. Je couche chez les Lazerme.
Ille, mardi 20 décembre 1910
Je fais quelques commissions à Perpignan et je rentre à Ille par le train de midi ; j’arrive en même temps que Marie-Thérèse et ses enfants qui, du reste, vont à Vinça où ils passeront quelque temps avant de venir à Ille. Nous continuons notre installation.
Ille, mercredi 21 décembre 1910
Nous achevons à peu près notre installation ; le soir, nous venons coucher ici. Albert et Henry, qui viennent assister au baptême de Germaine, arrivent le soir dans ma 12 HP qu’ils me livrent ; me voici en possession d’une automobile. Henry couche ici, nous l’installons dans l’ancienne chambre de l’abbé Latour ; Albert couche chez Papa ; ils prennent tous deux leurs repas ici.
Ille, jeudi 22 décembre 1910
Nous allons tous à Vinça en plusieurs voyages d’auto pour le déjeuner et le baptême. Le déjeuner est à 11 heures ½ ; y prennent part, outre nous tous et Marie Thérèse, mes beaux-frères, l’oncle Charles de Llobet, l’oncle Gabriel, Tante Augustine, Tante Bonafos et la cousine Lutrand, et le curé de Vinça. Après déjeuner arrivent dans un autobus qu’ils ont loué tout exprès nos invités pour le lunch : nos cousines de Blaÿ, les Rovira, de Massia, de Lacroix, de Lazerme, Henri Passama et Mlle Delafosse. Le baptême est à 3 heures ; après le baptême a lieu le ralleu traditionnel qui est très réussi et qui attire une énorme affluence d’enfants et même de grandes personnes. Nos invités repartent en autobus et nous regagnons Ille en auto.
Ille, vendredi 23 décembre 1910
Nous allons, l’après-midi, en auto à Vernet-les-Bains, le temps est splendide. Bebelle, Albert et Henry ne connaissaient pas Vernet. Je prends ma première leçon de conduite d’auto.
Ille, samedi 24 décembre 1910
Nous allons à Perpignan et Claira en auto ; la machine est excellente et va très bien. Depuis quelques jours, les démissions de présidents de comités royalistes et de membres isolés de ces comités pleuvent au bureau politique ; il y a même eu des démissions collectives de comités ; les Larègle et Cie voulaient désorganiser l’Action française et voilà que ce sont leurs comités qui se désagrègent. Tout cela est néanmoins bien triste et il est à souhaiter que la concorde revienne bientôt.
Ille, dimanche 25 décembre 1910
Nous nous confessons et faisons la sainte communion en l’honneur de la Noël ; nous revenons à la grand’messe et à vêpres ; cette année encore, il n’y a pas eu ici de messe de minuit.
Semaine du 26 au 31 décembre 1910
Ille, lundi 26 décembre 1910
Nous allons déjeuner et passer l’après-midi aux Capeillans ; nous faisons le trajet en auto.
Ille, mardi 27 décembre 1910
Le matin, nous allons à Vinça en auto ; je prends chaque jour ma leçon de conduite. À 1h25 partent Albert et Henry.
Ille, mercredi 28 décembre 1910
Nous devions aller passer l’après-midi au château de Castelnou où les Rovira et La Croix nous avaient donné rendez-vous, mais le temps est si mauvais, le vent si froid que nous y renonçons.
Ille, jeudi 29 décembre 1910
Nous allons à Perpignan en auto, nous prenons Marie Thérèse et Ghislaine ; nous faisons des achats et des commissions.
Ille, vendredi 30 décembre 1910
Je vais à Vinça pour ma leçon d’auto ; j’y retrouve Bonne Maman et Marie Thérèse.
Ille, samedi 31 décembre 1910
Je prends ma leçon d’auto en allant à Thuir et en revenant par Millas. Nous apprenons que l’oncle Xavier est nommé officier de la Légion d’honneur ; il était surprenant qu’il ne le fût pas déjà. L’année s’achève ; elle a été assez heureuse pour nous ; l’année a été malheureuse au point de vue patriotique et religieux et, pour nous royalistes, elle finit dans l’inquiétude et dans le doute. Quand donc luira le jour de la délivrance ? C’est le secret de Dieu, mais autant qu’il est possible aux hommes de prévoir, je crois que le succès de la bonne cause est lié au sort des idées et des méthodes de l’Action française ; puisse le Roi le comprendre !
« Le général Estève recevant la croix d’officier de la Légion d’honneur. Il a reçu, depuis, pendant la guerre, la cravate de commandeur » (note manuscrite d’Antoine d’Estève de Bosch au dos du cliché) – Cliché anonyme, 1910 (Collection Pierre Lemaitre)
[1] Voir supra note du 5 novembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Il doit s’agir de Jean de Martrin-Donos (1862-1930), prêtre, auteur de pièces de théâtre à caractère historique et social, notamment connu pour son drame vendéen Ripoche (1909). Originaire du diocèse d’Albi, il a écrit plusieurs ouvrages littéraires et religieux, dont des drames sur le christianisme ancien. Le lien de parenté avec les Llobet est très éloigné. Il y a eu une alliance plus proche entre les Martrin et la famille d’Audéric, dont descendent les Llobet, mais l’abbé appartient à une autre branche (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Marthe Penel (Montauban, 13 novembre 1872-Versailles, 6 mai 1975), fille de François Penel et de Claire Lafon, mariée à Arras le 9 décembre 1897 avec Jean Abdon Latrobe (1869-1917), issu d’une famille d’imprimeurs de Perpignan, propriétaire du château d’Ortaffa (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Il doit s’agir de Thérèse de Lazerme (Perpignan, 17 janvir 1890-Montflanquin, Lot-et-Garonne, 6 décembre 1916) fille de Joseph de Lazerme et de Marie-Hélène Pougeard du Limbert, qui épousera en 1924 Joseph Goursaud de Merlis (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Il est difficile de dire de quels Chefdebien il s’agit ici, très certainement René de Chefdebien (1877-1953) et son épouse Louise Bas de Cesso (184-1869), souvent cités dans ce journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Il peut s’agir d’Henriette de Guy-Villeneuve (1831-1911), mariée en 1855 à Félix Conte de Bonet, ou de sa bru Yvonne de Bourdoncle de Saint-Salvy (1867-1958), mariée en 1888 à Charles Conte de Bonet (1858-1902) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Voir infra note du 12 septembre 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Albert Bausil (Castres, 16 décembre 1881-Perpignan, 3 mars 1943), écrivain et journaliste perpignanais, directeur du journal Le Cri Catalan, puis fondateur en 1917 du Coq catalan. La Blouse est une comédie en un acte imprimée chez Comet à Perpignan en 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Renée Despéramons, née à Perpignan le 20 mars 1888, fills d’André Despéramons (1861-1951), président du Comité royaliste des Pyrénées-Orientales, et de Pauline Dare. Elle épousera en 1914 Henri Rambaud (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Marguerite Moullart de Vilmarest (1873-1914), fille de Raoul Moullart de Vilmarest et de Laure Renard de Saint-Malo, mariée en 1899 Avec Henry de Péguilhan de Larboust de Thermes (1871-1942). Voir supra note du 15 novembre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Félix Mayol (1872-1941), chanteur populaire, connu pour avoir interprété La Paimpolaise, Viens poupoule !, etc. (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Traditionnel cortège masqué du mercredi des cendres à Perpignan, allant de la ville jusqu’à la Fontaine d’Amour et Mailloles. Remerciements à M. Laurent Fonquernie pour son indication (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Il doit s’agir d’Henry O’Byrne (1874-1938), fils d’Henry O’Byrne et d’Élisabeth du Bourg, marié en 1903 à Yvonne du Cheyron du Pavillon, qui était alors lieutenant au 53e régiment d’infanterie, futur colonel (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Jean Amade, en catalan Joan Amade (Céret, 30 mars 1878-3 mars 1949), écrivain et poète en catalan, chef de file de la renaissance catalane en Roussillon, auteur d’une anthologie de la poésie catalane. Voir infra au 19 mars 1910 pour son mariage (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16]Chantecler est une pièce de théâtre en quatre actes d’Edmond Rostand créée en 1910. Elle est représentée pour la première fois le 7 février 1910 au théâtre de la Porte-Saint-Martin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Lucien Deslinières (1857-1937), journaliste, fondateur en 1902 du Socialiste des Pyrénées-Orientales, organe de presse de la fédération SFIO des Pyrénées-Orientales, dont il fut secrétaire général (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Voir supra note du 27 août 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Hélène de Lamer (1886-1974), fille de Paul Amédée de Lamer (1857-1929) et de Marie-Thérèse Pujade, nièce du docteur Charles de Lamer, et donc arrière-petite-fille de Mme de Lamer née Jeanne Lazerme. Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Emmanuel Balalud de Saint-Jean, cousin de la famille. Voir supra au 5 novembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Saint-Michel-de-Castelnau (Gironde), à la limite entre la Gironde et le Lot-et-Garonne, à 16km à l’ouest de Casteljaloux (Lot-et-Garonne). Il s’agit d’une propriété de la famille du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Pièce de théâtre en quatre actes d’Edmond Rostand, créée en 1910 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, mettant en scène des personnages animaux allégoriques, avec des costumes et décors grandioses (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Famille de Thérèse Cousin de Mauvaisin, épouse de Carlos de Lazerme. Voir supra note du 11 janvier 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Voir supra note du 30 mars 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Comédie en quatre actes de Paul Gavault, écrite en 1909, qui évoque les démêlés sentimentaux de la fille et héritière d’un riche chocolatier (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Il s’agit de Fritz Krüger (1889-1974), linguiste, romaniste et ethnographe allemand, qui séjourna à Montpellier en 1910 et y suivit les cours de phonétique et de français du célèbre linguiste Maurice Grammont, ainsi que les cours de catalan et d’espagnol de Jean Amade. Sur proposition de Schädel, Krüger et Karl Salow soutiennent une thèse de géographie linguistique, basée sur des enquêtes de terrain menées dans 161 localités et visant à préciser la frontière géographique entre le catalan et le languedocien, depuis Salses jusqu’à Andorre. Les deux auteurs publient ensemble les cartes qui synthétisent leurs travaux, à la fin de l’ouvrage de Salow. D’après Wikipédia (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Robert Gauldrée-Boileau de Lacaze (Saint-Amans-Valtoret, Tarn, 5 août 1879-Toulouse, 1er décembre 1950), fils de Fernand Gauldrée-Boileau de Lacaze et de Marie-Louise de Durand de Bonne de Sénégas. Il avait épousé le 29 août 1904 à La Bastide de Besplas (Ariège) Marie Dupac de Marsoulies (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Voir supra au 28 octobre 1906 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Il s’agit de l’ancienne maison des Cornellà, devenue ensuite par héritage de Bourdeville, situé à l’actuel n°25 de la Grande rue à Ille-sur-Tet. Voir aussi supra au 1er octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Sic, l’expression correcte serait « au diable vauvert » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Pour placer cette nouvelle année sous la protection divine, nous allons à la messe de 8h ½ et faisons la sainte communion ; ensuite, nous allons passer la journée à Vinça en auto pour offrir nos vœux à Bonne Maman. Nous rentrons le soir même.
Semaine du 2 au 8 janvier 1911
Ille, lundi 2 janvier 1911
Je vais prendre Bonne Maman, Marie-Thérèse et Ghislaine à Vinça en auto ; elles déjeunent dans notre nouvelle maison, ainsi que Papa et Maman, pour « pendre la crémaillère ».
Ille, mardi 3 janvier 1911
Nous allons à Perpignan en auto, nous emmenons Papa ; dans Perpignan, nous écrasons à moitié un petit chien ; bien que ce ne soit pas de notre faute, car nous allions très lentement, un agent prend mon nom ; j’espère toutefois ne pas avoir d’ennuis à ce sujet. Je vais à Claira où je vais à la vigne de la Cadène et je vois Maurice. Nous sommes de retour à Ille à 7 heures ½. Je mène chaque jour l’auto une bonne partie du chemin et je fais des progrès.
Ille, mercredi 4 janvier 1911
Le matin, je vais à Bouleternère. L’après-midi, il fait un vent violent et glacé ; nous ne ressortons pas ; nous nous contentons de faire quelques visites dans Ille.
Ille, jeudi 5 janvier 1911
Nous allons à Perpignan où j’ai différentes affaires ; nous faisons aussi des visites chez Monseigneur, Madame de Çagarriga etc.
Ille, vendredi 6 janvier 1911
J’accompagne Papa à Trouillas en auto ; le temps est splendide. Je fais de plus en plus de progrès dans l’art de mener. Le matin à la messe de 7 heures je fais la sainte communion.
Ille, samedi 7 janvier 1911
Nous allons passer la journée à Vinça à l’occasion de la fête patronale ; nous y déjeunons et rentrons à 7 heures.
Ille, dimanche 8 janvier 1911
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez Papa et faisons des visites avant et après vêpres.
Semaine du 9 au 15 janvier 1911
Ille, lundi 9 janvier 1911
Nous allons en auto à la Grange voir les Henri de Çagarriga que nous y trouvons ; ensuite, nous allons voir les Lammerville à Taxo, nous ne les rencontrons pas. Le temps est superbe.
Ille, mardi 10 janvier 1911
Je vais à Prades en auto voir M. Gravas ; Marie-Thérèse et Ghizie[1] y viennent aussi à partir de Vinça ; au retour, je m’arrête assez longuement à Vinça.
Ille, mercredi 11 janvier 1911
Je vais à Bouleternère le matin, à motocyclette ; l’après-midi, je vais faire ma promenade d’auto à Villemolaque. J’y porte Pierrou Marty Nadal et le fils Étienne Baux ; il fait un temps superbe.
Ille, jeudi 12 janvier 1911
Je vais à Claira et à Perpignan ; Bebelle, un peu fatiguée, préfère ne pas me suivre ; il fait encore très beau ; j’ai mon premier ennui de pneus sous la forme d’un éclatement.
Ille, vendredi 13 janvier 1911
Je vais déjeuner à Vinça ; j’y vais pour signer avec M. Vincent Bousquet, chez Me Bouchède, l’acte d’achat de son jardin contigu à ma cave de Claira ; le sous-seing privé était signé depuis longtemps ; je rentre avec la pluie.
Ille, samedi 14 janvier 1911
Il pleut toute la journée ; nous déjeunons chez mes parents.
Ille, dimanche 15 janvier 1911
Je vais à Vinça pour la réception des chefs de section de la Société, réunion qui dure assez longtemps.
Semaine du 16 au 22 janvier 1911
Ille, lundi 16 janvier 1911
Nous allons à Perpignan où nous faisons quelques visites ; nous apprenons que l’aviateur Gibert volera demain sur son Blériot.
Ille, mardi 17 janvier 1911
Nous revenons à Perpignan pour voir Gibert[2] ; il fait un superbe vol, mais atterrit mal et son appareil en butant contre une barrière est assez endommagé pour rendre tout nouveau vol impossible aujourd’hui ; c’est une déception ; nous faisons des visites.
Carte postale signée par l’aviateur Louis Gibert (1885-1956), 1911 – Site chadbourneantique.com
Vinça, mercredi 18 janvier 1911
Aujourd’hui, nous venons nous installer à Vinça en vue de la fête de Saint Sébastien ; Bebelle y arrive à midi par le train ; dans l’après-midi, je vais et viens à motocyclette à cause d’une petite avarie à la magnéto de l’auto qu’un ouvrier de Perpignan doit venir réparer demain.
Vinça, jeudi 19 janvier 1911
La petite avarie est rapidement réparée le matin et je rentre à Vinça en auto. Le soir a lieu l’Assemblée générale annuelle de la Société, puis commencent les danses et sérénades qui annoncent la fête.
Vinça, vendredi 20 janvier 1911
Je suis occupé toute la journée par la fête de Saint Sébastien qui se déroule suivant le rythme accoutumé : défilé en musique dans les rues, grand’messe solennelle, bal dit « de l’Ouffici », et l’après-midi danses sur la place du Puig ; le soir, à cause du froid, je décide que les danses auront lieu dans la salle Ramon, ce qui a lieu et est approuvé par la plus grande partie des sociétaires ; ce bal se prolonge jusqu’à minuit. À la grand’messe, l’oncle Gabriel de Llobet, que M. le curé de Vinça et moi avions invité, prononce une éloquente allocution sur les devoirs des mutualistes chrétiens. Naturellement, il descend à la maison. Bonne Maman, très enrhumée, prend le sage parti de ne pas sortir et même garde le lit une partie de la journée ; Maman, très fatiguée, se couche aussi de très bonne heure.
Antoine d’Estève de Bosch dit « Tony » à Vinça – Cliché [peut-être réalisé par Antoine d’Estève de Bosch] du 20 janvier 1911 (Collection Pierre Lemaitre)
Vinça, samedi 21 janvier 1911
Je vais en auto à Perpignan où je déjeune chez les Llobet, puis à Claira ; à Perpignan avait lieu la messe pour Louis XVI, malheureusement, je suis arrivé trop tard pour y assister ; je rentre à Vinça à 7h du soir.
Perpignan, dimanche 22 janvier 1911
Je reçois un télégramme de Maurice Roger m’annonçant que son père est mort et qu’on l’enterre demain à Torreilles ; hier à Claira, il ne m’avait même pas dit que son père était malade, il est donc mort subitement ; j’irai à ses obsèques. L’après-midi, avec Papa et Bebelle, nous venons assister à la dernière journée d’aviation à Perpignan ; Gibert fait son beau vol, mais ne recommence pas. Nous assistons ensuite à une conférence du Père Eyraud à la salle des Œuvres. Je dîne et couche ici chez les Llobet ; le soir, je vais avec l’oncle Gabriel à une réunion chez les Sœurs de l’Assomption ; M. Henri Bertran y fait une conférence sur la personne humaine de Notre Seigneur Jésus-Christ ; cette conférence, ainsi que celle du Père Eyraud, est suivie de la bénédiction du Très-Saint Sacrement. Le chauffeur Georges ramène Bebelle et Papa à Vinça.
Semaine du 23 au 29 janvier 1911
Vinça, lundi 23 janvier 1911
Je vais à Torreilles avec l’autobus et j’assiste aux obsèques du père de Maurice Roger, qui s’appelait de même ; je déjeune chez la famille Vidal et je rentre à Perpignan en autobus et à Vinça par le train.
Ille, mardi 24 janvier 1911
Ce matin à Vinça, je vais à la Balme où je fais répandre de l’engrais. Bonne Maman, qui a eu une petite grippe, allant beaucoup mieux, nous quittons Vinça et rentrons à Ille en auto. Je mets à la porte le chauffeur Georges qui devenait insupportable ; je lui avais permis de s’absenter lundi et il n’est revenu que ce soir, et encore s’est servi sans me le demander de ma motocyclette, qu’il m’a endommagée ; j’en profite pour le renvoyer.
Ille, mercredi 25 janvier 1911
Je vais prendre Maman à Vinça en auto et je la ramène ici ; Bonne Maman va beaucoup mieux.
Ille, jeudi 26 janvier 1911
Je vais à Bouleternère à motocyclette. Tony est assez enrhumé.
Ille, vendredi 27 janvier 1911
Le Dr Pons, que nous faisons appeler pour Tony, l’ausculte et déclare qu’il n’a qu’un léger rhume ; nous le tenons dans sa chambre. Nous devions aller tous à Claira ; à cause de Tony, nous renvoyons ce déplacement à demain ; je vais seul à Perpignan à motocyclette, pour faire quelques commissions.
Ille, samedi 28 janvier 1911
Ghislaine-Marie du Pin de Saint-Cyr, fille de Max du Pin de Saint-Cyr et de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch – Cliché J. Sereni, Saintes (Collection Pierre Lemaitre)
Nous allons à Claira en auto ; nous y emmenons Papa et Marie Thérèse accompagnée de son inséparable Ghislaine-Marie. Au moment de partir d’ici, nous rencontrons Fernand et Marie de Rovira avec leur sœur Mme de Rovira de Roquevaire ; les deux dames vont voir Maman et nous prenons Fernand avec nous jusqu’à Perpignan. À Claira, je fais visiter la cave et certaines vignes à Marie Thérèse, puis je vais à Saint-Laurent ; nous rentrons ici à 7h ½ ; j’ai mené, naturellement, tout le temps ; je m’y suis mis tout à fait et je passerai bientôt l’examen de capacité.
Ille, dimanche 29 janvier 1911
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons avec Marie-Thérèse.
Semaine du 31 janvier 1911
Ille, mardi 31 janvier 1911
Je suis de retour d’une belle excursion en Cerdagne entreprise hier matin en automobile, pour assister à la fin des fêtes en l’honneur de la caravane du Touring Club et surtout pour voir ce beau pays sous son aspect l’hiver ; j’y suis allé en auto parce que j’ai manqué le train de 6h20 du matin. L’auto a marché admirablement sur la route déblayée de neige par les soins des Ponts-et-Chaussées. Je suis passé à 1600 mètres d’altitude au col de la Perche ; je suis allé d’abord à Puigcerda, première ville espagnole, puis j’ai couché à Bourg-Madame ; le temps était splendide, et la fête franco-espagnole assez réussie. Aujourd’hui pour le retour, j’ai eu la neige et j’ai même craint un moment de ne pouvoir repartir avant une grande chute de neige, à cause d’une avarie à la pompe à eau causée par la gelée et qu’il a fallu réparer sur place, ce qui n’a été terminé qu’à 3h ½ ; néanmoins, le retour s’est effectué dans de bonnes conditions ; au col de la Perche, on se serait cru dans un pays polaire, c’était très beau à voir ; j’ai dû descendre très lentement et ne suis rentré à Ille qu’à 9h du soir, avec la pluie.
Le col de la Perche – Carte postale, Fau et Campistro, 1907 (Site z4du34.com)
Février 1911
Semaine du 1er au 5 février 1911
Ille, mercredi 1er février 1911
Je fais nettoyer à fond la voiture qui en avait grand besoin ; nous avons Tante Augustine à déjeuner.
Ille, jeudi 2 février 1911
Bebelle et moi faisons la sainte communion puis revenons à la grand’messe ; l’après-midi, avec Marie-Thérèse, nous allons en promenade à Bouleternère, puis nous allons au salut à 5 heures.
Ille, vendredi 3 février 1911
Je fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. L’après-midi, Bebelle et moi allons en auto à Perpignan ; le matin, à motocyclette, je vais à Vinça voir Bonne Maman qui va beaucoup mieux.
Ille, samedi 4 février 1911
L’après-midi, nous allons tous en auto faire une visite à nos cousins de Barescut à La Ferrière.
Ille, dimanche 5 février 1911
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez mes parents.
Semaine du 8 au 12 février 1911
Ille, mercredi 8 février 1911
J’ai été malade deux jours et j’ai gardé le lit ; ce n’était qu’une petite courbature sans aucune gravité, pas même la grippe. Je me lève aujourd’hui.
Ille, jeudi 9 février 1911
Je ne sors pas encore ; le petit groom Henri Pelras a la même courbature que j’ai eue et il y a trois jours.
Ille, vendredi 10 février 1911
Ce matin, c’est la cuisinière Marie qui est atteinte ; décidément, la maison va être un hôpital ; moi, je commence à sortir aujourd’hui dans l’après-midi. L’abbé Latour arrive pour 4 jours, il descend chez mes parents.
Ille, samedi 11 février 1911
Nous avons Papa, Maman, Marie-Thérèse, Ghislaine et M. l’abbé à déjeuner ; nous passons une partie de l’après-midi ensemble. Ensuite je vais me promener avec Bebelle du côté de l’olivette du Pont de la Fouste.
Ille, dimanche 12 février 1911
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez mes parents ; nous nous promenons après vêpres ; ce bon M. l’abbé est toujours le même ; toujours aussi bon et aussi aimable ; en le voyant hier dans cette maison ma pensée se reporte à 18 années en arrière ; comme le temps passe vite !
Semaine du 13 au 19 février 1911
Ille, lundi 13 février 1911
Le matin, je vais à Bouleternère avec l’abbé Latour ; l’après-midi, nous allons tous à Vinça en auto.
Ille, mardi 14 février 1911
Nous allons, Bebelle, Marie-Thérèse et moi, à Perpignan en auto ; au moment de partir, nous apprenons que Mme Augustine Vassal est morte ce matin, je la savais à peine malade ; quelle série de morts à Perpignan ! Nous allons offrir nos condoléances à M. Vassal. Je vais à Claira.
Ille, mercredi 15 février 1911
Nous nous promenons avec Marie-Thérèse du côté du « Salt das Caballs ».
Ille, jeudi 16 février 1911
Nous allons en auto à Perpignan le matin, assister aux obsèques de Mme Vassal. Nous sommes de retour à midi ½. L’après-midi, M. Finot, sous-ingénieur des mines à Prades, me fait passer l’examen pratique pour l’obtention du certificat de capacité pour la conduite des automobiles (dit communément brevet de chauffeur) exigé par l’article 11 du décret du 10 mars 1899. Je m’en tire très bien et M. Finot me dit qu’il m’enverra un de ces jours mon certificat en règle. Nous nous promenons avec Marie-Thérèse, il fait chaud, c’est le printemps qui s’annonce.
Certificat de capacité pour la conduite d’Antoine d’Estève de Bosch, 27 février 1911 – Collection Pierre Lemaitre
Ille, jeudi 17 février 1911
L’après-midi, nous allons en auto à Bouleternère, où je fais signer un bail pour la prairie des Arengs, et à Vinça ; nous emmenons Marie-Thérèse.
Ille, samedi 18 février 1911
Le matin à 8 heures, M. le curé vient célébrer la sainte messe dans la chapelle de la maison de mes parents, nouvellement restaurée ; c’est probablement la première fois depuis la Révolution que le Saint-Sacrifice est célébré dans cette chapelle ; je sers cette messe à laquelle nous assistons tous, parents et enfants ; nous y faisons la sainte communion ; c’est une fête de famille ; mes parents ont choisi pour cette première messe la date du 18 février qui est le troisième anniversaire de l’opération chirurgicale qui m’a sauvé la vie ; cette messe est dite en action de grâces. Les maçons qui ont fait les réparations de la chapelle y assistent aussi. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Perpignan où nous assistons à la première journée du concours hippique ; c’est intéressant et, en même temps, c’est une réunion très agréable, « la gentry » du pays s’y est donné rendez-vous et les occasions de se réunir sont si rares en Roussillon qu’on est enchanté de profiter de celles qui se présentent. Nous sommes invités par la Rovira à un thé très nombreux qu’ils offrent à leurs amis au buffet du concours. C’est Joseph Jonquères d’Oriola qui gagne la coupe.
Ille, dimanche 19 février 1911
Le matin nous allons à la grand’messe ; l’après-midi, nous retournons au concours hippique à Perpignan ; nous y retrouvons une foule encore plus nombreuse qu’hier ; il y a là les Vilmarest, les Çagarriga, Gironde, Larboust, La Croix, Lazerme, Rovira, Forton, Passama, Blaÿ, Chefdebien, Bertran, Pous, d’Ax etc. ; c’est une réunion charmante ; nous rentrons le soir. Hier et aujourd’hui le temps a été magnifique.
Semaine du 20 au 19 février 1911
Ille, lundi 20 février 1911
Troisième et dernière journée du concours ; le temps est moins beau et la société moins nombreuse qu’hier ; c’est tout de même intéressant ; les plus belles épreuves sont un saut en hauteur de 2m10 et un saut en largeur de 7 mètres !
Ille, mardi 21 février 1911
Mes parents ont à déjeuner aujourd’hui nos cousins de Blaÿ (Henri, ses deux filles et sa sœur Mlle Françoise) ; nous y déjeunons aussi naturellement ; ils repartent par l’autobus de 4h ½.
Ille, mercredi 22 février 1911
Le matin, Bebelle, Papa et moi allons à Bouleternère aux obsèques de la vieille Jacomy, femme du vieux Poupon ; sur le désir de la famille, je dis quelques mots au retour, devant la maison. L’après-midi, Bebelle, Marie-Thérèse et moi allons à Millas et Corneilla voir les Ferriol et les d’Ax de Cessales ; nous rencontrons les uns et les autres.
Ille, jeudi 23 février 1911
Nous avons mon oncle, ma tante et mes cousines de Llobet de Kendy à déjeuner ; ils arrivent à midi et repartent à 4 heures après avoir pris le thé chez mes parents.
Ille, vendredi 24 février 1911
L’après-midi, j’accompagne Maman et Marie-Thérèse et ses enfants à Vinça en auto ; je fais mes adieux à Bonne Maman car nous partons lundi pour plus d’un mois et je ne pourrai pas revenir à Vinça avant le départ. Marie-Thérèse repart aussi dans une huitaine de jours.
Ille, samedi 25 février 1911
Je vais à Perpignan, Claira et Saint-Laurent en auto ; à Saint-Laurent, je signe l’acte pour l’achat de la nouvelle écurie de Claira, chez Me Pech ; à Claira, je fais la tournée des vignes ; à Perpignan, je déjeune chez les Llobet. Bebelle y vient à 2 heures par le train ; nous rentrons ensemble.
Ille, dimanche 26 février 1911
Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Perpignan en auto ; nous assistons à la bataille de fleurs avec les Rovira, Massia, La Croix, Passama et Lazerme ; Fernand de Rovira nous invite tous à un thé chez le pâtissier Solère ; nous rentrons à 7 heures et achevons nos préparatifs de départ.
Semaine du 27 au 28 février 1911
Gaspard, lundi 27 février 1911
Voici notre premier voyage un peu sérieux en auto ; nous avons quitté Ille ce matin exactement à 8h35 ; par Millas, Estagel, Saint-Paul, Quillan, Limoux, Castelnaudary et Toulouse, nous venons à Gaspard où nous sommes jusqu’à jeudi chez Henri Tournamille ; nous y arrivons à 8h ½ du soir après plusieurs arrêts bien entendu ; nous avons été contrariés par un peu de pluie.
Gaspard, mardi 28 février 1911
Aujourd’hui revient l’appel devant la Cour de Toulouse le procès que je fais à la Société des « Prévoyants de France » à qui je réclame la restitution des 10.000 frs. que je lui ai prêté pour avoir la situation qui m’avait été promise et que je n’ai pas ; je vais y assister naturellement ; toute l’audience est occupée par la plaidoirie de mon avocat Me de Laportalière qui défend admirablement mes intérêts et démontre mon bon droit ; la suite des plaidoiries est renvoyée à demain ; je retourne à Gaspard.
Mars 1911
Semaine du 1er au 5 mars 1911
Gaspard, mercredi 1er mars 1911
Je reviens à Toulouse avec Henri Tournamille pour entendre plaider l’avocat de mes adversaires Me Soulié auquel Me de Laportalière réplique longuement. L’affaire est mise en délibéré et l’arrêt sera probablement rendu lundi. Me de Laportalière a beaucoup d’espoir. Toute la question est celle-ci : la société était-elle formée, existait-elle légalement dès le dépôt de l’acte de société et avant l’enregistrement de ses statuts par le ministre du Travail ? Mon avocat soutient que oui, mes adversaires soutiennent que non, et le Tribunal leur a donné raison ; j’espère que la Cour leur donnera tort. Si la société était formée, Ducos son directeur qui a traité en sa qualité et au nom de la société en traitant avec moi, a engagé la Société qui, dès lors, est ma débitrice ; sinon, on admet que la société n’a pas été engagée par Ducos et je n’ai comme débiteur que Ducos qui est insolvable. Ce serait souverainement injuste car j’ai eu l’intention de traiter avec la société, de prêter mon argent à elle et non à M. Ducos ; de plus, j’ai prouvé par de nombreuses lettres que la société avait connu et ratifié les engagements de Ducos vis-à-vis de moi, et maintenant on vient me soutenir que quels que soient les faits la société n’existait pas encore légalement et ne pouvait pas traiter avec moi ! Elle a bien pris mon argent ! Me de Laportalière démontre que les sociétés à forme mutuelle comme « Les Prévoyants de France », si elles ne peuvent commencer leurs opérations vis-à-vis de leurs sociétaires, c’est-à-dire faire signer des contrats avant l’enregistrement de leurs statuts, existent cependant avant cette formalité et peuvent traiter avec des tiers, sans quoi l’on aboutirait à des conséquences absurdes. J’ai beaucoup d’espoir ; avocat et avoué croient que la partie est gagnée.
Chalet Saint-Michel, jeudi 2 mars 1911
Nous quittons Gaspard en auto à dix heures et, après un arrêt de deux heures à Montech où nous voyons Albert qui est alité depuis trois semaines avec une mauvaise grippe et déjeunons, nous continuons sur le Chalet où nous arrivons avant six heures après un excellent voyage et un temps superbe. Les Jamme sont au Chalet jusqu’à jeudi prochain.
Chalet Saint-Michel, vendredi 3 mars 1911
Je passe ma journée à nettoyer l’auto qui en a grand besoin après ces 365 kilomètres.
Chalet Saint-Michel, samedi 4 mars 1911
Ma belle-mère qui est partie hier pour Montech voir Albert, nous écrit qu’il est toujours bien souffrant avec une forte fièvre et un point au côté ; c’est sérieux ! Dans l’auto des Jamme, superbement carrossée en limousine, nous allons voir les Vatin à leur rendez-vous de chasse d’Allons, nous ne les rencontrons pas ; nous allons ensuite à Casteljaloux.
Chalet Saint-Michel, dimanche 5 mars 1911
Nous allons tous à la grand’messe à Saint-Michel avec les trois autos. L’après-midi, nous nous promenons.
Semaine du 6 au 12 mars 1911
Le Chalet, lundi 6 mars 1911
Le matin, je me promène avec Bebelle du côté de Mezin ; les Lacaze chassent à courre dans les environs. L’après-midi, nous allons à la métairie de la Sègue et à Cap-Chicot dans l’auto d’Henri, une 12 H.P. Motobloc modèle 1911. Il pleut. Je reçois un télégramme d’Emmanuel de Saint-Jean m’annonçant que la cour de Toulouse a confirmé le premier jugement ; c’est un comble ! Ainsi, la société a « existé » pour toucher mon argent et elle « n’existe » pas pour me le rendre ! Je me trouve en face de l’insolvable Ducos ; je suis toisé ! Comme j’ai été mal inspiré en entrant dans cette caverne de voleurs !
Le Chalet, mardi 7 mars 1911
L’équipage des Vatin-Pérignon chasse tout près d’ici et prend le lièvre à 200 mètres du chalet ; l’après-midi, nous nous promenons au Basmatot et au Bialaire.
Le Chalet, mercredi 8 mars 1911
Je vais à Casteljaloux en auto accompagner à la gare la nourrice Biche de Germaine, qui nous quitte, et faire mes commissions. Si ce n’était la crainte des frais énormes que cette procédure entraînerait, j’irais en cassation pour faire trancher le point de droit soulevé par mon procès avec « Les Prévoyants de France » ; mon avoué m’écrit que Me de Laportalière est indigné d’une telle jurisprudence mais je m’en tiendrai là, ne voulant pas faire encore d’autres dépenses pour un intérêt aléatoire.
Le Chalet, jeudi 9 mars 1911
Les jours se suivent et se ressemblent ; je me promène un peu dans les bois et je lis.
Le Chalet, vendredi 10 mars 1911
L’après-midi, je vais en auto attendre ma belle-mère à la gare de Casteljaloux ; elle a quitté Albert encore bien souffrant.
Le Chalet, samedi 11 mars 1911
Je lis, j’écris et je me promène.
Le Chalet, dimanche 12 mars 1911
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; il pleut, ce qui nous empêche de ressortir l’après-midi. J’apprends la mort subite de mon fermier Jacques Blanc, fermier du « Cam d’al Pou » ; c’était un honnête homme et un laborieux, je le regrette bien.
Semaine du 13 au 19 mars 1911
Le Chalet, lundi 13 mars 1911
L’après-midi, je vais me promener du côté du Biret ; le temps est incertain.
Le Chalet, mardi 14 mars 1911
Je reçois un télégramme de Maman ainsi conçu : « Si tu as dépôt Société générale retire-le, lettre suit ». Évidemment de mauvais ont dû courir sur la Société Générale ; j’espère qu’ils sont erronés ; mais enfin, deux sûretés valent mieux qu’une, ne voulant pas m’exposer à être la victime d’un cataclysme comme celui de l’Union Générale il y a près de trente ans, je prends mes dispositions pour retirer tous les fonds que j’ai à la Société Générale ; j’écris immédiatement au directeur de l’agence de Perpignan et je vais porter la lettre à Saint-Michel en auto. Nous avons la visite de Madame Fernand de Lacaze et de ses filles.
Le Chalet, mercredi 15 mars 1911
C’est M. Vassal qui a dit à mes parents que la Société Générale traversait une crise[3] ; ce n’est peut-être qu’un faux bruit.
Le Chalet, jeudi 16 mars 1911
L’après-midi, nous allons tous passer un moment à la palombière établie dans les bois ; ce soir on ne se porte rien.
Le Chalet, vendredi 17 mars 1911
Le matin, je reviens à la palombière ; j’y vois capturer quelques palombes ; l’après-midi, je vais à Casteljaloux avec Bebelle et Lolotte.
Le Chalet, samedi 18 mars 1911
L’après-midi nous allons dans une lande entre le Biret et Mexico ; nous avons décidé de brûler cette lande absolument inculte, pour l’ensemencer ensuite de graines de pins ; l’opération est délicate à cause du danger de voir le feu s’étendre au-delà de la partie destinée à être brûlée ; aussi nous y avons mis un nombreux personnel et, sous la direction de Maubaret et sous notre surveillance, tout se passe le mieux du monde ; c’est même un très beau spectacle.
Le Chalet, dimanche 19 mars 1911
Nous allons à la messe à Lartigue ; l’après-midi éclate un orage assez violent, le premier de la saison.
Semaine du 20 au 26 mars 1911
Le Chalet, lundi 20 mars 1911
Henry, François et moi devions partir ce matin pour Biarritz en auto ; à l’heure du départ (6 heures) la pluie commence à tomber ; aussi remettons-nous notre excursion à demain si le temps le permet ; nous comptons partir demain matin et rentrer mercredi soir. L’après-midi nous allons visiter le château de Grignols.
Biarritz, mardi 21 mars 1911
Le temps était beau ce matin, nous sommes partis à 6h ½ ; notre voyage s’est très bien effectué ; notre seul ennui a été l’éclatement d’un vieux pneu qui nous a retenus un grand moment sur la route ; les routes sont droites, superbes, nous filions comme le vent. Nous arrivons à Biarritz avant midi et descendons à l’Hôtel de l’Europe. L’après-midi, je fais visiter à François et à Henry, qui viennent à Biarritz pour la première fois, les incomparables beautés naturelles de cette superbe station, ainsi que ses magnifiques constructions, ses hôtels, ses villas etc. Je rencontre plusieurs personnes de connaissance, notamment Mme de Mollans, Carlos qui est depuis trois mois, avec ses beaux-parents, à la villa Sainte-Cécile etc. Nous faisons le tour des falaises, nous écoutons le concert sur la grande plage.
Le Chalet, jeudi 23 mars 1911
Nous voici de retour au Chalet ; je n’ai pas écrit mon journal hier parce que nous ne sommes rentrés que ce matin après avoir voyagé une bonne partie de la nuit. Hier matin, à Biarritz, je suis allé à la messe de 7h ½ à Sainte-Eugénie, je me suis confessé et j’ai fait la sainte communion ; ensuite, je me suis promené avec mes beaux-frères autour du phare dont nous avons fait l’ascension ; à 11 heures, je suis allé à la villa voir Thérèse de Lazerme, on faisait son portrait au pastel et j’ai assisté à la séance de pose ce matin. Mme de Mauvaisin voulait me garder à déjeuner, je n’ai pu accepter à cause de mes beaux-frères qui m’attendaient. L’après-midi, dernière promenade du côté de la Côte des Basques, de Miramar, du Rocher de la Vierge, puis nous passons un moment sur la plage et nous partons à 5h ¼ ; j’emmène Jeanne, la première nourrice de Tony, comme bonne pour remplacer auprès de Germaine la vieille Jeanne. Nous sommes passés par la Barre de l’Adour et nous comptons arriver au Chalet vers 10 h du soir ; hélas que d’incidents ! Nous sommes arrivés à 3h ½ du matin ! Tout d’abord, dans un village des Landes, on nous a vendu de l’essence mélangée à de l’eau, de sorte que nous ne pouvions plus avancer ; nous nous sommes arrêtés pour dîner à Pontoux dans un tout petit hôtel ; nous avons abandonné toute l’essence (au moins 25 à 28 litres), l’avons laissé couler sur la route et l’avons remplacée par de l’essence de bonne qualité ; tout cela nous a pris un temps énorme et nous ne sommes repartis de Pontoux qu’à 11 heures ; ensuite nous nous sommes trompés de route et, au lieu de filer sur Mont-de-Marsan, nous nous sommes dirigés à toute vitesse sur Saint-Sever et nous ne nous sommes aperçus de notre erreur que près de Grenade-sur-l’Adour, il était plus de minuit. Nous sommes arrivés à Mont-de-Marsan à minuit ½ et nous sommes arrêtés pour prendre de l’huile. Nous espérions arriver en une heure et demie, mais voilà que nous avons été arrêtés par un brouillard à couper au couteau qui nous a suivis jusqu’au Chalet, impossible d’avancer vite ! Un moment, nous avons du regarnir les phares ; nous avons cherché de l’eau dans la cour d’une ferme près de Lublion au risque de nous faire prendre pour des voleurs à 2h ½ du matin ! Quelle nuit agitée. Aussi aujourd’hui nous nous reposons.
Le Chalet, vendredi 24 mars 1911
L’après-midi, nous faisons plusieurs visites à Casteljaloux aux Ollive, à Lacaze et à Archambaud, aux deux familles de Lacaze.
Le Chalet, samedi 25 mars 1911
Il pleut toute la journée ; nous ne bougeons pas ; la petite Civelli fait aujourd’hui sa première communion.
Le Chalet, dimanche 26 mars 1911
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel; c’est une messe d’enterrement.
Semaine du 27 au 31 mars 1911
Chalet Saint-Michel, lundi 20 mars 1911
Je vais à Bordeaux en auto faire réparer, à l’usine Motobloc, mon radiateur qui perd un peu et prendre différents accessoires ; je pars le matin, emmenant Henry et François, et je rentre le soir tard ; je passe par Bazas.
Chalet Saint-Michel, mardi 28 mars 1911
Je fais nettoyer à fond l’auto ; je mets au point plusieurs organes ; de temps en temps, un réglage est nécessaire.
Chalet Saint-Michel, mercredi 29 mars 1911
Je vais à Casteljaloux avec Bebelle.
Le Chalet, jeudi 30 mars 1911
Je reste seul avec Bebelle l’après-midi ; tous les autres vont à Casteljaloux.
Le Chalet, vendredi 31 mars 1911
Je lis et me promène un peu, le temps passe lentement ici.
Avril 1911
Semaine du 1er au 2 avril 1911
Le Chalet, samedi 1er avril 1911
Nous voici en avril ; notre séjour ici touche à sa fin, j’irai voir Marie-Thérèse et Max dans leur nouvelle installation de Bergerac, puis nous partirons.
Le Chalet, dimanche 2 avril 1911
Je reçois une bien triste nouvelle, celle de la mort de notre tante Bonafos[4] emportée en quelques jours par une pneumonie infectieuse ; je ne la savais même pas malade. C’était une femme d’une grande bonté et d’une grande distinction et une très bonne parente pour nous ; elle était la cousine germaine par alliance de mon grand-père de Lazerme ; notre parenté remonte au mariage d’une Lazerme, sœur de mon bisaïeul, avec M. Bonafos. Ses obsèques auront lieu demain matin ; je regrette que la distance m’empêche d’y assister. Le matin, nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi nous allons en auto voir les châteaux de Roquetaillade et de Villandrault ; en passant à Bazas, j’envoie un télégramme de condoléances aux Lutrand.
Semaine du 3 au 9 avril 1911
Le Chalet, lundi 3 avril 1911
C’est ce matin qu’ont lieu les obsèques de notre pauvre tante Bonafos ; je regrette bien de ne pouvoir y assister. L’après-midi, nous allons à Casteljaloux en auto.
Le Chalet, mardi 4 avril 1911
Je devais aller aujourd’hui à Bergerac, mais Bebelle ayant un assez fort mal de gorge, je crains qu’elle ait attrapé une courbature et je ne veux pas la laisser ; je télégraphie à Marie-Thérèse et à Max que Bebelle étant souffrante, je ne peux pas aller aujourd’hui les voir et que j’y irai demain ou jeudi. Ce soir, les Tournamille arrivent dans leur auto. Il fait froid ; c’est un retour offensif de l’hiver. Le soir, Bebelle est mieux.
Bergerac, samedi 5 avril 1911
Je suis parti ce matin vers 9 heures, emmenant avec moi Henri Tournamille qui a aussi sa sœur Mme Maguès à Bergerac ; nous arrivons ici à midi. Les Saint-Cyr m’attendaient ; ils vont bien et viennent de terminer leur installation à Bergerac. Bergerac est une petite ville pas très agréable, mais bien habitée ; Max, qui est presque du pays, a beaucoup de parents soit en ville, soit dans les châteaux des environs ; souhaitons qu’il réussisse dans sa nouvelle situation. L’après-midi, je vais voir sa mère et sa sœur à leur maison de retraite Faubourg de la Madeleine.
Le Chalet, jeudi 6 avril 1911
Ce matin, j’ai fait avec Marie-Thérèse, Max et leurs enfants, une jolie excursion dans les environs de Bergerac ; nous sommes allés voir l’usine et le barrage de Tuillière à travers la Dordogne à 14 kilomètres de la ville ; c’est un magnifique travail, qui a coûté 50 millions ; cette usine, d’une force de 220.000 chevaux vapeur, fournit l’énergie électrique à toute une partie du sud-ouest de la France pour l’éclairage et la traction. L’après-midi, je fais une visite à Madame Maguès et nous repartons à 4 heures, nous sommes au Chalet avant 7 heures ; près de Bergerac, j’écrase un chien sans valeur qui est venu se jeter sous les roues. L’auto a très bien marché pendant ces deux jours. Je ne verrai probablement pas les Saint-Cyr pendant près d’un an.
Barrage de Tuilières sur la Dordogne – Carte postale, Astruc, photographe éditeur à Bergerac, 1908 (Site fortunapost.com)
Le Chalet, vendredi 7 avril 1911
J’apprends une mauvaise nouvelle : la gelée d’hier matin a été forte en Roussillon, les vignes ont été très abimées un peu dans tout le pays, et Maurice Roger m’écrit que mes aramons ont beaucoup souffert ; voilà qui est navrant ! D’ores et déjà, je peux compter sur une forte diminution de récolte en 1911. Nous apprenons le mariage de ma cousine Marcelle de Blaÿ avec M. de Gauléjac des environs de Saint-Gaudens ; je n’ai aucun détail. Je vais à Casteljaloux faire réparer par Bachère la pompe à eau de l’auto qui perd beaucoup ; Bebelle y vient aussi.
Le Chalet, samedi 8 avril 1911
La gelée a atteint les quatre départements gros producteurs du Midi ; cette diminution certaine de récolte aura, du moins, pour effet de maintenir les cours élevés ; il faut l’espérer. Nous commençons nos préparatifs de départ pour lundi. Nous allons tous nous promener dans la lande brûlée dernièrement et en Biret.
Le Chalet, dimanche 9 avril 1911 (Rameaux)
Nous allons à la bénédiction des Rameaux et à la messe à Saint-Michel ; il fait un mauvais temps d’hiver. Bebelle souffre d’une oreille et de la gorge et je crains bien qu’il nous soit impossible de partir demain.
Semaine du 10 au 16 avril 1911
Le Chalet, lundi 10 avril 1911
Nous devions partir ce matin ; mais Bebelle a la gorge prise et il serait vraiment imprudent de se mettre en route d’autant plus que le temps est froid. Nos préparatifs sont faits et si Bebelle, qui se soigne aujourd’hui, va bien demain nous partirons. Il me tarde de rentrer en Roussillon et d’inspecter mes vignes.
Toulouse, mardi 11 avril 1911
Nous partons à 8 h et demi le temps étant beau et Bebelle allant mieux ; nous nous arrêtons demi-heure à Casteljaloux, sommes à Montech à midi ½, y déjeunons chez Albert et arrivons à Toulouse dans l’après-midi. Je vois M. de Laportalière, mes avoués etc. Nous couchons à Toulouse.
Ille, mercredi 12 avril 1911
Partis de Toulouse à 11 heures nous avons déjeuné à Castelnaudary et, par Carcassonne, Moux et Tuchan, arrivons à Ille à huit heures ; la route de Moux à Tuchan et Estagel, à travers les Corbières, est curieuse et accidentée ; notre voyage a été admirable, nous n’avons pas eu la plus petite panne ; le seul incident a été l’écrasement d’un chien près de Durban (Aude) ; comme je me suis assuré, je suis à l’abri d’ennuis de ce genre. Nous trouvons Papa et Maman en excellente santé.
Ille, jeudi 13 avril 1911 (Jeudi saint)
Bebelle se sent très enrhumée et un peu courbaturée ; je juge prudent de l’empêcher de sortir ; je gagne mes Pâques à la messe de communion du matin à 7 heures ; je reviens à l’office du matin et j’assiste à la fraction des pénitents l’après-midi.
Ille, vendredi saint 14 avril 1911
Bebelle est encore bien enrhumée et ne sort pas ; j’assiste au sermon de la Passion, à l’office et, l’après-midi, au chemin de croix. Après cette cérémonie, j’enfourche ma motocyclette et je vais à Vinça et à Bouleternère ; je trouve Bonne Maman en excellente santé ; à Boule, mes vignes, qui sont des carignans, ont peu souffert de la gelée du 6 avril, mais mes pêchers sont très abimés ; la récolte de pêches est à peu près anéantie !
Ille, samedi 15 avril 1911
Le matin, j’assiste à l’office du samedi saint ; l’après-midi je vais à Claira à motocyclette, je visite toutes les vignes et j’essaie d’évaluer les dégâts de la gelée ; les aramons et les alicantes seuls ont souffert ; à la Cadène et au Champ Nougué, je perds certainement un tiers ; au Champ Parès beaucoup moins, tout au plus un sixième ; somme toute le désastre est un peu moins grand que je ne le pensais. Le soir on vient chanter les « Goigs dals ous ».
Ille, dimanche de Pâques 16 avril 1911
Je fais la sainte communion, j’assiste à la procession qui est très solennelle à cause de la présence de la « Lyre Illoise » et de « l’Orphéon Saint-Étienne », à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez nos parents, nous faisons des visites.
Semaine du 17 au 23 avril 1911
Ille, lundi 17 avril 1911
Je vais à la grand’messe ; Bonne Maman vient passer la journée ici ; nous déjeunons avec elle chez mes parents et assistons, l’après-midi, à une séance dramatique offerte par les jeunes gens du groupe Saint-Maurice. J’ai la curiosité de calculer combien de kilomètres j’ai faits depuis que j’ai l’auto ; voici le résultat : depuis que j’ai l’auto 3867 kilomètres ; depuis le 1er janvier 3520.
Ille, mardi 18 avril 1911
L’après-midi nous allons à Perpignan en auto ; nous faisons notre visite de condoléances à notre cousine Lutrand ; nous allons voir Llobet et les Lazerme ; je fais des courses et des commissions en ville. Le mariage de Marcelle de Blaÿ avec M. de Gauléjac est fixé au 31 mai. Notre cousine d’Albici est au plus mal ; je vais prendre de ses nouvelles, je suis reçu par Henri.
Ille, mercredi 19 avril 1911
Il pleut à peu près toute l’après-midi ; nous ne sortons que pour aller à la gare et moi pour aller prendre un bain dans la salle de bains de la grande maison. Le gouvernement a des soucis en ce moment : la Champagne est à feu et à sang pour une question de délimitation que le gouvernement, avec son incompétence physique, a voulu trancher au lieu de laisser ce soin aux représentants des intérêts de cette province ; au Maroc, l’anarchie chronique fait d’inquiétants progrès et va nous obliger à une expédition qui peut entraîner de graves complications diplomatiques ; enfin, les « masses ouvrières », qui s’organisent de plus en plus sous la bannière syndicale, se détachent aussi de plus en plus de la république, de la démocratie et autres balivernes ; l’autre soir, les citoyens Janvion et Pataud, qui comptent parmi les chefs les plus influents du syndicalisme, ont organisé une grande réunion contre les influences maçonniques dans les syndicats. Si le « prolétariat organisé » se détache de la république et de la Franc-Maçonnerie, c’en sera fait de ce sale gouvernement. Aussi attendons-nous à de la résistance ; de plus qui sait si les Francs-Maçons et les Juifs, se sentant menacés, ne feront pas appel à un dictateur ou un sabre quelconque ? Depuis plusieurs mois, on parle de l’Empire, du prince Victor Napoléon ; s’il arrive au pouvoir, soyons sûrs que ce sera avec la complicité de la plupart des dirigeants actuels, qui, effrayés du progrès du syndicalisme d’une part, du royalisme de l’autre, voudront placer les principes de 89 sous la sauvegarde d’un César plus ou moins anticlérical et démocrate. Je ne vois pas trop ce que la France et la Religion auraient à y gagner ! Quant à moi, cela me laisse froid et je continue à crier Vive le Roi !
Ille, jeudi 20 avril 1911
Nous allons déjeuner et passer l’après-midi à Vinça ; nous y allons en auto et y amenons les enfants.
Ille, vendredi 21 avril 1911
L’après-midi nous allons nous promener du Cam dal Pou et de Saint-Michel.
Ille, samedi 22 avril 1911
Nous allons à Perpignan où nous faisons des visites : les Blaÿ, les Massia et Mme de Llamby ; nous choisissons un cadeau de mariage pour Marcelle de Blaÿ. Ensuite je vais Claira et Saint-Laurent et je reprends Bebelle au passage à Perpignan.
Ille, dimanche 23 avril 1911
Nous allons à la grand’messe et déjeunons chez nos parents.
Semaine du 24 au 30 avril 1911
Ille, lundi 24 avril 1911
Nous nous promenons l’après-midi ; je vais à Vinça à motocyclette le matin.
Ille, mardi 25 avril 1911
Nous allons voir les Jean Bertran de Balanda à Saint-Feliu-d’Avail, nous ne les trouvons pas ; nous allons ensuite à Perpignan où je fais de nombreuses commissions ; le tout avec l’auto naturellement.
Ille, mercredi 26 avril 1911
Il fait un vent violent, nous sortons à peine.
Ille, jeudi 27 avril 1911
Nous allons à Vinça où nous assistons à la messe du mariage de Mlle Gabrielle de Girvès avec M. Maille, ingénieur électricien[5]. L’après-midi, pour passer le temps, je propose à Bonne Maman d’aller à Prades ; nous y allons et faisons une visite à Mme de Saint-Jean ; nous rentrons à Ille vers six heures.
Ille, vendredi 28 avril 1911
L’après-midi, je me promène et fais quelques commissions avec Bebelle. Le matin, je vais à Bouleterrnère à motocyclette, je fais la tournée des vignes où la sortie des raisins se fait bien ; l’après-midi j’y reviens avec Bebelle en auto, pour causer avec Jacomy d’une offre qui m’a été faite pour mon vin.
Ille, samedi 29 avril 1911
Je vois à Bouleternère, le matin, le négociant qui a goûté mon vin ; il m’en prend un peu à 40 frs. l’hecto ; pour le reste il veut se réserver ; nous verrons et je reste libre. Je vais prendre à Vinça Bonne Maman, Mme Jean-Baptiste Noëll et son fils Louis qui viennent déjeuner chez mes parents ; nous y déjeunons aussi ; l’après-midi je les raccompagne, j’emmène Bebelle pour lui faire faire une promenade. L’anarchie augmentant de plus en plus au Maroc, le gouvernement est obligé d’envoyer une expédition à Fez pour essayer de rendre un semblant d’autorité à Moulaÿ Hafid qui a été créé sultan, il y a 3 ans, exprès pour nous combattre ; à ce moment-là nous n’avions pas soutenu Abud Aziz qui nous était favorable et il a été détrôné ; maintenant nous allons verser du sang français pour soutenir Moulay Hafid ; quelle incohérence ! Cette expédition se fera dans les limites restreintes. L’Action française a affirmé, sans être démentie, que l’ambassadeur d’Allemagne à Paris assistait au conseil des ministres où cette expédition a été décidée et qu’il a signifié quelles limites on ne devrait pas dépasser ; le fait est tellement douloureux que je ne veux, par patriotisme, essayer d’en douter et cependant toutes les apparences y sont ! Voilà à quel abaissement la république nous a conduits ! Certes il faut négocier avec l’Allemagne, c’est indispensable, mais avec la dignité qui convient à une grande nation et non avec le servilisme que révèle la honteuse circonstance rapportée par L’Action française. Ah, si le Roi était là les choses ne se passeraient pas ainsi !
Ille, dimanche 30 avril 1911
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons du côté du Boulès ; Maman est assez enrhumée et à une extinction de voix complète, elle garde le lit.
Mai 1911
Semaine du 1er au 7 mai 1911
Ille, lundi 1er mai 1911
Maman va mieux et se lève ; avec Bebelle, je vais à Perpignan et Claira ; Papa vient avec nous jusqu’à Perpignan. À Claira les vignes sont belles, j’espère que les dégâts de la gelée du 6 avril seront en partie compensés par de nouvelles pousses qui sont venues à côté des pousses gelées. Je m’installe aujourd’hui dans le garage que j’ai loué à M. Surjus à l’angle de la route nationale et de la rue des Orangers. Le matin, je suis très étonné de recevoir de la Préfecture ma nomination de membre de la commission cantonale instituée par le décret du 24 mars dernier pour statuer sur les admissions pour les retraites ouvrières et paysannes ; ces commissions sont appelées « commissions d’admission », elles comprennent le juge de paix du canton, les percepteurs et deux membres ; dans les arrondissements autres que celui du chef-lieu, elles sont présidées par le sous-préfet ; j’y suis appelé comme président de la Société Saint-Sébastien car la loi sur les retraites ouvrières fait une assez large place aux sociétés de secours mutuels ; le moment est venu de s’occuper de ce service des retraites dans les sociétés de secours mutuels, la loi entrera en vigueur le 3 juillet.
Ille, mardi 2 mai 1911
Le matin je vais à Bouleternère à moto ; l’après-midi, nous allons en auto à la foire de Thuir.
Ille, mercredi 3 mai 1911
Le matin je vais, à motocyclette, à Perpignan pour voir un courtier en vins au sujet du vin de Bouleternère et faire diverses commissions, je rentre à midi ; l’après-midi nous avons la visite de M. Roca d’Huytéza[6], officier de marine, qui est à Ille pour quelques jours.
Ille, jeudi 4 mai 1911
Le matin je vais à Bouleternère surveiller un entonnage de vin, puis à Vinça voir Bonne Maman, qui a été un peu enrhumée ces jours-ci, et qui a dû retarder son départ pour Nice fixé à hier ; elle compte partir lundi. À Vinça, je m’occupe de la commission dont j’ai été nommé membre ; c’est la Commission cantonale pour l’Assistance-retraite. L’après-midi, avec Bebelle et Tony, nous allons en auto à Bélesta voir l’abbé Badrignans qui va quitter cette paroisse pour s’installer à Finestret. Le soir, Mois de Marie.
Ille, vendredi 5 mai 1911
Le matin, nous faisons tous les deux la Sainte Communion à 7 heures à l’occasion du 1er vendredi du mois ; l’après-midi, nous faisons des visites, le soir Mois de Marie.
Ille, samedi 6 mai 1911
Nous déjeunons chez mes parents ; nous allons à Perpignan pour différentes commissions ; nous rentrons à 7 heures.
Ille, dimanche 7 mai 1911
Nous allons aux cérémonies de la 1ère communion ; nous faisons la sainte communion.
Semaine du 8 au 14 mai 1911
Ille, lundi 8 mai 1911
Le matin, nous allons en auto à Vinça assister aux obsèques de Madame Garène, qui est morte avant-hier, encore dans la force de l’âge, d’une pneumonie double. J’apprends aussi la mort du pauvre bon vieux Charouleau qui nous était si dévoué. Que de décès, c’est effrayant !
Ille, mardi 9 mai 1911
Philippe, duc d’Orléans (1869-1926), prétendant au trône de France sous le nom de Philippe VIII, impliqué dans un conflit avec l’Action française en 1911 – Cliché anonyme, s.d. [années 1910] (Prints and Photographs division de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, numéro d’identification ggbain.05835)
Je rentre heureux de Perpignan où j’ai assisté à la réunion du Comité royaliste. La pénible consigne d’abstension vis-à-vis de l’Action française est levée au moins pour notre département. M. Despéramons a réuni le Comité royaliste pour nous communiquer deux documents intéressants : d’abord une lettre écrite par lui à Mgr le duc d’Orléans pour lui exposer les difficultés de notre situation, difficultés qui vont devenir cuisantes au moment de la grande réunion organisée le 14 mai par l’Action française à Perpignan et au cours de laquelle Vaugeois, Robain et le commandant Cuignet doivent prendre la parole. M. Despéramons demande au Prince l’autorisation de prendre part, en sa qualité de représentant du Roi, à cette manifestation qui réunira presque tous les royalistes du pays ; en second lieu, la réponse du Prince qui est absolument conforme à nos vœux ; c’est un télégramme expédié de Madrid et signé Philippe, qui autorise M. Despéramons à agir pour le mieux des intérêts de la cause monarchique. Nous accueillons tous avec la plus vive satisfaction cette bonne nouvelle qui marque la fin de la situation si pénible dans laquelle nous nous trouvions depuis cinq mois. Désormais, chacun de nous va reprendre la propagande avec l’Action française. Cette décision du Prince n’est pas la première dans ce sens ; à Nancy, à Albi, à Saint-Étienne et Roanne on a vu des réunions d’Action française au cours desquelles parlait un des membres des comités directeurs mis à l’index par la lettre du 14 décembre dernier, présidées cependant par les représentants officiels du Roi. Ils y avaient été autorisés comme vient de l’être M. Despéramons. Le conflit est donc en bonne voie d’arrangement et on ne verra plus cet étrange spectacle de royalistes désobéissants au Roi pour le mieux servir. Pour moi, quoiqu’il m’en ait coûté, j’ai obéi au Roi, je sais que beaucoup de mes amis politiques m’ont critiqué. Maintenant je suis heureux, pleinement heureux de pouvoir, avec la permission du Roi et de son représentant officiel, reprendre mon poste de combat dans cette admirable Action française ; car, il faut bien le noter, la permission sollicitée par M. Despéramons n’était pas demandée en vue de la seule manifestation de dimanche, elle était conçue en termes généraux comme l’est aussi la réponse ; nous avons donc toute latitude. Tout cela est un excellent symptôme ; évidemment le Prince a compris qu’il avait été mal conseillé et ses sentiments vis-à-vis de l’Action française ont changé. J’avais eu vent de ce changement il y a quelques jours. Espérons que toute trace du si fâcheux conflit disparaîtra bientôt et que l’action royaliste continuera plus active que jamais !
Je vais à Claira avant la réunion de Perpignan ; je visite mes vignes qui sont belles, sauf l’aramon de la Cadène où la gelée d 6 avril a fait beaucoup de mal ; je vois aussi les 2 petites vignes acquises dernièrement par Papa.
Ille, mercredi 10 mai 1911
Nous ne bougeons pas ; l’après-midi éclate un petit orage. Le soir, Mois de Marie.
Ille, jeudi 11 mai 1911
Nous allons passer la journée à Vinça où est en ce moment Tante Augustine de Llobet ; elle vient déjeuner avec nous chez Bonne Maman. Je suis on ne peut plus heureux de la fin de l’affreux cauchemar qui m’obligeait à m’éloigner de l’Action française ; avec quelle joie je vais me retrouver au milieu de mes amis du Panache ! J’ai eu le courage de m’abstenir, tout cet hiver, d’assister aux réunions du Panache et aux déjeuners mensuels d’Action française ; il m’a fallu tout mon esprit de discipline et de fidélité ; du moins, ma conscience ne me reproche rien ; j’ai la satisfaction de me dire que j’ai fait ce que j’ai considéré être mon devoir quoiqu’il m’en ait coûté et quoiqu’on ait pu en dire. Ce soir, Mois de Marie.
Ille, vendredi 12 mai 1911
Je devais aller à Perpignan ce matin, à motocyclette, mais la nouvelle courroie de ma moto ne fonctionnant pas bien et le temps d’ailleurs n’était pas sûr, j’y renonce. L’après-midi, nous allons nous promener à la métairie de M. Trullès ; le soir Mois de Marie.
Ille, samedi 13 mai 1911
Je devais aller à Claira pour faire vérifier par M. Ayats, géomètre, les limites de la vigne Griffaigne ; mais ce monsieur me télégraphie que l’opération est remise parce qu’il a plu dans la nuit ; je ne bouge donc pas, ou plutôt je vais à Bouleternère à motocyclette dans la matinée ; l’après-midi, nous nous promenons du côté de la métairie Saint-Martin ; le soir, nous allons au Mois de Marie puis chez les demoiselles Mathieu. Les Blaÿ nous invitent au mariage de Marcelle avec M. de Gaulejac, qui aura lieu le 31 mai.
Ille, dimanche 14 mai 1911
Aujourd’hui à Perpignan, grande réunion d’Action française ; j’y assiste seul, c’est-à-dire que Bebelle est retenue ici par une petite indisposition de Germaine heureusement sans gravité aucune ; Papa et Maman y assistent aussi. M. Despéramons prend la parole en vertu de l’autorisation du Roi, tout le monde en est heureux ; Vaugeois, malade, n’a pu accompagner Robain et le commandant Cuignet. La réunion est nombreuse et enthousiaste. Le soir banquet de la Saint Philippe à l’Hôtel de la Loge ; nous sommes plus de cent. J’avais l’intention de coucher à Perpignan, mais je rentre le soir à 10h ½ à Ille pour voir comment va Germaine. Je suis bien heureux d’avoir pu rentrer à l’Action française. Ici toute trace du conflit a disparu ; souhaitons qu’il en soit bientôt partout de même.
Semaine du 15 au 21 mai 1911
Ille, lundi 15 mai 1911
Aujourd’hui ma journée entière a été consacrée à une vaste tournée à travers les sections d’Action française du pays ; j’ai mis l’auto à la disposition de ces messieurs ; Jonquères a fait de même et nous pilotons ces messieurs à travers tout le département ; je conduis M. Bertran et le commandant Cuignet. L’après-midi, un orage épouvantable nous a beaucoup retardés. Partout nous avons été bien accueillis ; dans la Salanque avec enthousiasme. Mais ce que j’aurai de mieux à faire sera de coller ici le récit de cette tournée qui paraîtra dans Le Roussillon de demain. Près de Sainte-Marie, nous avons eu un éclatement de pneu qui nous a mis en retard. Je suis de retour à Ille à minuit ; j’en étais parti à 6h ½ du matin !
Ille, mardi 16 mai 1911
Aujourd’hui je ne bouge pas ; après ma journée d’hier et mes 160 kilomètres d’auto j’ai le droit de me reposer. J’apprends que Joseph Jonquères d’Oriola s’est cassé la clavicule dans une chute de cheval au concours hippique de Montpellier ; hier, j’ai déjeuné chez sa mère qui nous a admirablement reçus ; nous étions loin de nous douter de cela. Le récit du Roussillon est exact ; le voici :
« Le commandant Cuignet et Paul Robain dans nos sections », coupure de presse du Roussillon collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal à la date du 16 mai 1911
Ille, mercredi 17 mai 1911
Le matin je vais à Vinça voir Bonne Maman ; le soir à Bouleternère où l’on sulfate les vignes ; le reste à motocyclette. À Trouillas, les vignes de Papa ont été bien grêlées pendant l’orage d’avant-hier ; c’est désastreux ; il y a toujours quelque chose à craindre avec les propriétés.
Ille, jeudi 18 mai 1911
L’après-midi, nous allons à Perpignan où nous avons, l’un et l’autre, beaucoup de commissions à faire.
Ille, vendredi 19 mai 1911
Les journaux de ce matin m’apportent une grande joie ; la crise royaliste est terminée ; l’Action française a écrit au Roi une lettre pleine de dignité, de respect et d’affection ; le Roi leur a répondu en déclarant oublier le passé, du moins, n’en retenir que les services rendus. Les journaux publient ces deux lettres sous ce titre : « Fin de la crise royaliste ». C’est pour moi et, j’en suis sûr, pour tous les royalistes français, la cause d’un immense bonheur ; je n’aurais pas osé espérer une aussi prompte solution. L’Action française, dans sa lettre, ne renie rien, ne regrette rien ; elle prend l’entière responsabilité de son attitude ; de son côté, le Prince déclare que sa politique reste ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : politique nationale de bras ouverts, définie dans des actes « qui subsistent tous dans toute leur intégralité » ; ces derniers mots sont très importants ; c’est l’affirmation que le discours de San Remo est toujours le fondement de la politique royale et l’espoir qu’il a fait naître chez tant de patriotes se trouve encouragé. Tout est bien qui finit bien ! Je vais à Perpignan, à motocyclette, dans la matinée pour voir M. Eugène Pams, président de l’Union des sociétés de secours mutuels « La Roussillonnaise », à laquelle j’ai l’intention de rattacher la Société Saint-Sébastien en vue de l’application de la loi sur les retraites ouvrières car La Roussillonnaise est sur le point de créer une caisse départementale de retraites qui sera de la plus grande utilité pour les sociétés adhérentes. L’après-midi, je vais à Vinça avec Bebelle et je reviens par Bouleternère.
Eugène Pams (1858-1932), négociant maritime et personnalité du mouvement mutualiste dans les Pyrénées-Orientales – Cliché anonyme, s.d. (site musee.mutualite.fr)
Ille, samedi 20 mai 1911
Je vais à Claira, en auto, pour faire faire moi-même, à la vigne Lloucati, le traitement contre la cochylis ; c’est une bouillie cupro-arsénicale que l’on fabrique ainsi : 200 gr. d’arséniate de soude dans 10 l. d’eau. 600 gr d’acétate de plomb dans 40 l. d’eau, verser la solution d’acétate dans celle d’arséniate, bien brasser ; puis verser ce mélange dans de la bouillie bordelaise ordinaire faite avec 2 kilos au moins de sulfate de cuivre dans 50 litres d’eau ; on a ainsi 100 litres de bouillie cupro-arsénicale qu’il faut employer le jour même. En faisant ces diverses manipulations de poisons violents, il faut prendre les plus grandes précautions ; c’est pourquoi j’ai tenu à y être moi-même pour avertir les ouvriers ; je leur ai laissé un contrepoison. Je passe par Torreilles et Saint-Laurent et je rentre à Ille avant 7 heures. Le soir, nous allons au Mois de Marie, puis à la gare attendre Papa et Maman qui rentrent de Labastide d’Anjou.
Ille, dimanche 21 mai 1911
J’assiste à la messe de 8h ½, puis je vais à motocyclette Saint-Laurent-de-la-Salanque où j’assiste au banquet de la Saint Philippe organisé par la section locale d’Action française ; ce banquet est un succès : 300 hommes environ y prennent part, grand enthousiasme ; le principal orateur est M. de Barrès, de Béziers ; le clergé de Saint-Laurent était à la table d’honneur. Les circonstances, la fin de la crise royaliste donnent à cette manifestation un caractère spécial. C’est au cours du banquet que nous arrive la nouvelle du grave accident d’aéroplane qui a coûté la vie, ce matin à Issy-les-Moulineaux, au ministre de la guerre Berteaux et qui a gravement blessé le président du Conseil Monis. Ce Berteaux était un des espoirs du bonapartisme ; on assure qu’il était allé voir, il n’y a pas bien longtemps, le prince Victor Napoléon à Bruxelles ; on comptait un peu sur lui pour transformer un beau jour la république en dictature impériale. Il y a aussi Briand ! M. Robain, dans une conversation intime à Corneilla, nous assurait l’autre jour que Briand, étant président du Conseil, a fait lui aussi une visite à Victor Napoléon ! Et dire que certains royalistes genre bureau politique avaient confiance en Briand ! M. Robain tient ces renseignements d’un prince de la Maison de France, du duc de Vendôme, qui est très favorable à l’Action française. Je rentre à Ille vers 6 heures.
Semaine du 22 au 28 mai 1911
Ille, lundi 22 mai 1911
Je ne bouge pas de toute la journée ; le soir, je vais dîner à Vinça, j’emmène Bebelle ; j’y vais pour une réunion du bureau de la Société qui pour but de faire adhérer la Société à « La Roussillonnaise », union des sociétés du département, en vue de la caisse mutuelle de retraites que va probablement fonder « La Roussillonnaise » pour l’application de la loi sur les retraites ouvrières ; cette affiliation est décidée ; nous rentrons le soir même en auto.
Ille, mardi 23 mai 1911
Un individu nommé Alart Étienne a pénétré dans mon garage, a tripoté la voiture sans y rien connaître, et s’est blessé au poignet ; je n’en savais rien, bien entendu, et voilà que cet individu me réclame une indemnité, comme si j’y étais pour quelque chose ! Il me menace même de me traduire en justice ; je l’envoie promener, c’est du pur chantage et c’est moi, somme toute, qui pourrais l’embêter. L’oncle Xavier, Tata Mimi, Madeleine et Henri de Rodellec nous annoncent leur visite pour samedi ; ils vont à Montpellier au mariage de Jeanne Courbebaisse et feront une pointe en Roussillon où Henri n’est encore jamais venu. Dans l’après-midi je vais à Boule à motocyclette. Ce matin à 6h, je prends part à la procession des Rogations.
Ille, mercredi 24 mai 1911
Le matin, nous allons tous deux à la procession des Rogations ; l’après-midi, nous allons à Perpignan et Claira.
Ille, jeudi 24 mai 1911 (Ascension)
Nous faisons tous deux la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; nous retournons à la grand’messe et à vêpres. Nous déjeunons chez mes parents.
Ille, vendredi 26 mai 1911
Nous nous promenons un peu dans l’après-midi, le temps est pluvieux ; nous allons au Mois de Marie.
Ille, samedi 27 mai 1911
L’oncle Xavier, ma tante Estève, Madeleine et Henri de Rodellec arrivent en auto de location vers 11 heures ; ils sont à Perpignan depuis avant-hier ; nous déjeunons avec eux chez mes parents ; l’après-midi nous nous promenons ensemble, puis ils repartent à 4 heures. Bebelle fait la connaissance des Rodellec. Je reçois un mot de René de Chefdebien m’annonçant les fiançailles d’Odon avec Mlle de Malavy, fille du marquis de Malavy, conseiller général de l’Aveyron et de la marquise née de Beaumont ; les Malavy habitent Toulouse[7].
Ille, dimanche 28 mai 1911
Nous allons à tous les offices ; nous déjeunons chez mes parents.
Semaine du 30 au 31 mai 1911
Ille, mardi 30 mai 1911
Je n’ai pas écrit mon journal hier, parce que, croyant coucher ici le soir, j’ai dû passer la nuit à Perpignan par suite d’un train manqué au retour de Claira. J’étais allé à Claira (en chemin de fer et autobus à cause de la pluie) pour voir le curé l’abbé Balène et lui demander une explication sur des attaques, en chaire, le jour de l’Ascension et dimanche contre le groupe d’Action française de Claira, attaques inqualifiables qui ont beaucoup ému nos ligueurs. L’explication est polie et respectueuse mais nette et assez vive. M. Bertran a écrit à Monseigneur pour se plaindre de cette attitude. Au retour, je manque le train à Perpignan. Aujourd’hui, je passe la matinée en ville et j’arrive ici à midi.
Ille, mercredi 31 mai 1911
Nous revenons à Perpignan en auto aujourd’hui pour le mariage de Marcelle de Blaÿ avec le vicomte Joseph de Gaulejac[8]. Ce mariage est très élégant ; le cortège de plus de cent personnes réunit toute ou à peu près toute la noblesse du Roussillon et une partie de celle du Languedoc. J’accompagne Mlle Jeanne d’Ax ; Bebelle a pour cavalier M. de Medrano, Maman M. Henri de Çagarriga et Papa accompagne Madame Amédée Aragon. Nous retrouvons là les Cornet naturellement, les Lazerme, Chefdebien, Llobet, Çagarriga, de Pous, Guardia, Massia, La Croix etc. C’est l’oncle Gabriel de Llobet qui dit la messe et bénit le mariage. Après la messe, lunch par petites tables, puis sauterie qui se prolonge jusqu’à 7 heures du soir ; je danse deux fois. En résumé, mariage très réussi. Il paraît que celui de Jeanne Courbebaisse[9] à Montpellier auquel assistaient Papa et plusieurs autres personnes qui sont aujourd’hui au mariage de Marcelle, a été des plus brillants ; c’était une noce essentiellement militaire. Nous rentrons ici le soir.
Juin 1911
Semaine du 1er au 4 juin 1911
Ille, jeudi 1er juin 1911
Nous nous reposons. Le matin, je vais cependant à Bouleternère et Vinça à motocyclette.
Claira, vendredi 2 juin 1911
Je passe la matinée à Ille ; l’après-midi, je vais à Perpignan et Claira ; à Perpignan, séance de dentiste ; à Claira, j’assiste le soir à une réunion de la section d’Action française à qui je donne divers avis. J’apprends la mort de la cousine d’Albici[10] qui était malade depuis 2 mois ; je l’apprends par une dépêche d’Henri et des Rovira. En passant à Perpignan je vais prier dans la chambre mortuaire ; les obsèques auront lieu dimanche.
Ille, samedi 3 juin 1911
Ce matin, longue tournée dans les vignes de Claira ; elles sont belles ; je rentre à Ille à midi ; l’oncle Xavier y arrive à 4 heures
Ille, dimanche 4 juin 1911
Nous allons à Perpignan par le premier train du matin et nous assistons aux obsèques de notre cousine d’Albici ; nous sommes de retour à midi. L’après-midi, nous allons à vêpres.
Semaine du 5 au 11 juin 1911
Ille, lundi 5 juin 1911
Nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Xavier ; le matin, je vais à la messe de 7 heures et fais la sainte communion en l’honneur de la fête de la Pentecôte (je n’avais pas pu la faire hier à cause du départ pour Perpignan). Je vais à Boule à motocyclette, je visite toutes les vignes.
Ille, mardi 6 juin 1911
Ma tante de Llobet vient passer quelques jours avec nous. Je vais à Boule faire faire le traitement à la bouillie cupro-arsénicale ; au début les travailleurs ont peur, ils se rassurent vite. Le soir, nous allons tous prendre le thé chez mes parents avec l’oncle Xavier qui est encore ici jusqu’à lundi.
Ille, mercredi 7 juin 1911
Le matin, je vais à Bouleternère où se continue l’application de la bouillie cupro-arsénicale, les ouvriers sont tout à fait rassurés. Le soir, nous nous promenons avec Tante Augustine.
Ille, jeudi 8 juin 1911
Je suis assez souffrant ce matin d’une série de fatigue de l’estomac et des intestins, je me suis purgé et je ne bouge pas aujourd’hui ; je me suis forcé de renoncer à accompagner à Prades M. Henri Bertran comme j’en avais l’intention. On annonce la mort de Rouvier, ex-justiciable de la cour d’assises et ex-premier ministre de la république ; en voilà encore un qui à un moment de sa « carrière » a côtoyé le bagne et qui est ensuite redevenu chef du gouvernement ; il y en a beaucoup de cette espèce parmi les « hommes d’État » de la république !
Ille, vendredi 9 juin 1911
Je suis mieux, mais je fais encore diète ; j’évite de me fatiguer ; je me promène cependant un peu avec Tante Augustine et Bebelle.
Ille, samedi 10 juin 1911
Tante Augustine nous quitte ; nous l’accompagnons au train de 4 heures ; nous déjeunons avec elle chez ses parents ; je ne me ressens plus guère de mon indisposition.
Ille, dimanche 11 juin 1911
Nous allons à la grand’messe ; Bebelle est un peu fatiguée et ne ressort pas.
Semaine du 12 au 18 juin 1911
Vinça, lundi 12 juin 1911
Le matin, nous allons à Perpignan par le train de 8h ½ et rentrons à midi ; j’achète à Perpignan deux pneus ferrés Michelin 815 x 105 pour la voiture ; on les adapte tout de suite et nous allons à Vinça en auto. Nous allons passer en famille chez Bonne Maman la fête de Saint Antoine ; le soir, complies et goigs de la Saint Antoine à l’église.
Ille, mardi 13 juin 1911
Le matin à Vinça nous faisons tous la sainte communion ; nous allons ensuite à la grand’messe. C’est à la fois ma fête, celle de Bonne Maman et celle de Tony, sans compter celle de Nénette qui n’est pas ici. Nous rentrons à Ille dans l’après-midi en auto.
Ille, mercredi 14 juin 1911
Je suis occupé une bonne partie de la journée à répondre à une foule de lettres reçues à l’occasion de ma fête. Jacques Hervé-Bazin m’a écrit que son arrivée à Vernet-les-Bains est avancée et qu’il y arrivera probablement le 23 juin ; j’en suis enchanté, nous pourrons ainsi nous voir ; je lui écris de s’arrêter en passant 24 heures à Ille.
Ille, jeudi 15 juin 1911
Le matin, nous allons à une messe d’enterrement. L’après-midi, je vais à Perpignan assister, au Panache, à une réunion ayant pour but d’organiser le banquet royaliste de Villeclare le 9 juillet. La grande nouvelle du jour est la démission de M. de Larègle, acceptée par Mgr le duc d’Orléans ; à la suite d’un article paru dans La Correspondance nationale et jugé par le Prince hostile à l’Action française, le Prince a suspendu la publication de son organe officiel ; à la suite de cela, Larègle a démissionné et le Prince accepta sa démission. Voilà l’Action française bien vengée ! Elle triomphe sur toute la ligne ! Je suis bien heureux de voir Mgr le duc d’Orléans reconnaître enfin les mérites et l’importance du mouvement d’Action française !
Ille, vendredi 16 juin 1911
Je vais, avec Bebelle, à Perpignan en auto, assister à une messe pour Mme d’Albici à la chapelle de l’Assomption ; ensuite je vais à Claira, je fais une tournée dans les vignes et j’ai le regret de constater que j’ai de la cochylis et de la pyrale, malgré tous les traitements effectués avec tant de soin ; je ne sais plus comment combattre ces maudites bestioles surtout la cochylis ; pour le moment c’est peu de chose, mais ça peut augmenter. L’après-midi, je fais la même constatation à Bouleternère !
Vinça, samedi 17 juin 1911
Je passe la journée à Ille, il fait très chaud. Je vais coucher à Vinça à cause d’un enterrement demain matin.
Ille, dimanche 18 juin 1911
Le matin à Vinça, j’assiste aux obsèques du chef de section Parent de la Société, je prononce au cimetière le laïus d’usage. Je rentre à Ille et nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Lucien Delestrac venu passer quelques heures. Nous assistons à la procession après la bénédiction donnée au reposoir très simple, élevé dans l’entrée chez mes parents.
Semaine du 19 au 25 juin 1911
Vinça, lundi 19 juin 1911
Nous recevons une dépêche d’Albert nous disant qu’il sera ce soir à Vernet-les-Bains et nous invitant à aller dîner avec lui ; nous partons donc à 4 heures et, après un arrêt à Vinça, arrivons à Vernet à 5h ½ ; nous y retrouvons Albert, son oncle et sa tante Bastide, et sa belle-sœur Jeanne de Villèle ; nous dînons avec eux et repartons à 10 heures ; en approchant l’Ille nous tuons un lapin qui traversait la route et vient se buter aux roues d’avant, ébloui par les phares ; ce sera un plat pour demain.
Ille, mardi 20 juin 1911
Nous avons Papa, Maman, Bonne Maman à déjeuner ; l’après-midi nous allons à Perpignan ; nous allons voir les Chefdebien et les Blaÿ.
Ille, mercredi 21 juin 1911
Philomène va venir à Biarritz en même temps que nous pour faire prendre les bains salins à sa petite Cécile qui en a besoin parce qu’elle a les os un peu faibles. Nous allons déjeuner chez nos cousins de Pous à Canday[11] ; nous y allons par la nouvelle route de montagne qui part de Bouleternère et aboutit à Céret ; après déjeuner, nous allons avec nous cousins à Amélie et à Arles et nous rentrons à Ille par Le Boulou et le Mas Sabol.
Villa « Can Day » à Palalda (commune d’Amélie-les-Bains-Palalda), propriété de la famille de Pous – Vue actuelle (site tripadvisor.com)
Ille, jeudi 22 juin 1911
Je vais à Perpignan et Claira ; je fais un nouvel essai contre la cochylis, c’est un mal difficile à combattre.
Ille, vendredi 23 juin 1911
Le matin je vais à Vinça, j’y amène Tony. Par le dernier train du soir arrivent Jacques Hervé-Bazin et sa femme ; ils vont faire leur saison à Vernet-les-Bains et, en passant, font une halte ici ; je vais les attendre à la gare ; ils dînent et couchent chez mes parents. Nous faisons la sainte communion.
Ille, samedi 24 juin 1911
Nous nous promenons avec Jacques Hervé et sa femme ; nous déjeunons avec eux chez mes parents ; ils repartent à 4 heures pour Vernet où ils comptent passer un mois. Ils sont venus villégiaturer à Vernet parce que Jacques avait gardé bon souvenir de cette station que je lui avais fait visiter il y a cinq ans.
Ille, dimanche 25 juin 1911
Nous assistons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, nous faisons un reposoir dans l’entrée et nous avons l’honneur de donner pendant quelques minutes asile au Saint-Sacrement, et de recevoir la bénédiction dans notre entrée. Nous avons la visite des De Pous.
Semaine du 26 au 30 juin 1911
Ille, lundi 26 juin 1911
Il y a aujourd’hui un passage de troupes à Ille, c’est le 53ème de ligne qui va à Mont-Louis ; il séjourne ici jusqu’à demain matin ; nous logeons le lieutenant O’Byrne[12] ; chez mes parents est logé le lieutenant-colonel de Cheron, commandant le régiment, avec le drapeau et le secrétaire du colonel ; ce colonel de Cheron connaît les Magué. Nous avons le matin M. O’Byrne à déjeuner, le soir nous allons avec lui dîner chez mes parents. La pluie empêche le concert du soir ; nous avons la visite de Jean Bertran de Balanda et de M. Raymond de Bordas.
Ille, mardi 27 juin 1911
Le matin le régiment part pour Prades à 4h ¼ ; j’accompagne M. O’Byrne et j’assiste au départ du régiment. Plus tard, je vais à Boule en auto. Je vais à Claira où je fais essayer une nouvelle formule contre la cochylis ; j’y couche.
Ille, mercredi 28 juin 1911
Le matin à Claira je fais le tour de toutes les vignes ; l’essai d’hier contre la cochylis ne paraît pas avoir donné grand résultat ; je m’arrête longtemps à Perpignan pour faire roder les soupapes de l’auto et je rentre à Ille le soir.
Ille, jeudi 29 juin 1911
Nous allons déjeuner et passer l’après-midi à Vernet-les-Bains avec les Hervé-Bazin qui nous ont invités.
Ille, vendredi 30 juin 1911
Bonne-Maman rentre de Lourdes et s’arrête ici ; nous déjeunons avec elle chez mes parents. L’après-midi, nous allons en auto à Perpignan et Claira ; en passant à Millas, nous faisons une visite à Mme de Bordas.
Juillet 1911
Semaine du 1er au 2 juillet 1911
Ille, samedi 1er juillet 1911
Un orage assez fort et très long dure toute l’après-midi et nous empêche de sortir.
Ille, dimanche 2 juillet 1911
Le matin, nous allons à la grand’messe ; nous avons Maman à déjeuner, Papa est aux fêtes catalanes de Céret. L’après-midi après vêpres, nous allons passer 2 heures à Vinça. François Estéva, trésorier de la Société, est au plus mal, sa mort est imminente ; je vais le voir, il ne me reconnaît ; je règle avec sa famille ce qui concerne les papiers et la caisse de la Société.
Semaine du 3 au 9 juillet 1911
Ille, lundi 3 juillet 1911
Le matin, je vais à Bouleternère ; je vends ce qui me reste de vin de cette propriété à un petit négociant de Serdinya nommé Baills Laurent qui m’avait déjà pris 6 hectos à 40 frs. ; je le lui vends à 34 frs. l’hecto ; pour le moment, c’est un bon prix ; après la baisse d’il y a deux mois, il vient d’y avoir un petit mouvement de hausse, il faut en profiter ; il y a un mois, je n’aurais pas trouvé plus de 30 frs. de ce vin ; cet hiver, j’aurais pu tout vendre à 40 frs. ; on se trompe en voulant faire pour le mieux !
Ille, mardi 4 juillet 1911
Le matin, je vais à Vinça où j’assiste aux obsèques d’Estève notre trésorier ; il est mort dimanche soir à dix heures ; ses obsèques ont lieu ce matin à 10h ; je prononce un discours au cimetière. Je rentre aussitôt à Ille où Jacques Hervé-Bazin et sa femme sont arrivés par le train de 10h ; nous déjeunons, puis nous les menons en auto à Perpignan, Claira et le Barcarès où nous passons un moment sur la plage ; nous rentrons par la route de Canet ; nous leur avons fait voir tout un côté du Roussillon ; nous dînons en rentrant et ils repartent par le dernier train pour Vernet. L’Allemagne nous provoque au Maroc ; contrairement à l’acte d’Algésiras qui nous confie la police de ce pays, et au traité franco-allemand de 1909, l’Allemagne vient d’envoyer un navire de guerre dans le port d’Agadir et il semble bien que ce ne soit là que le début d’une occupation allemande dans cette région sud de l’empire marocain ; cet acte provoque une émotion énorme dans l’Europe entière. Que va faire notre triste gouvernement ? Si nous étions les plus forts, nous devrions sommer l’Allemagne de quitter Agadir, mais ce serait la guerre, et il est fort probable que la république supportera les pires humiliations plutôt que de tirer l’épée ; elle l’a bien prouvé dans de récentes circonstances. Alors quoi ? On négocie en ce moment avec nos amis et nos alliés la Russie et l’Angleterre qui nous aideront, sans doute, diplomatiquement ; mais l’Allemagne nous sait décidés à ne pas faire la guerre ; aussi on peut douter de l’efficacité de ces négociations. Cependant, si décidé que soit le gouvernement de la république à éviter la guerre, il pourrait se faire qu’il y fût, un jour, contraint ; sera-ce cette fois-ci ? Rien ne permet de le dire. L’opinion politique ne s’affole pas pour le moment ; il est vrai qu’elle a vu tant de choses ! C’est égal, nous avons un gouvernement qui manque de fierté, nous sommes loin du temps où, suivant le mot du Grand Frédéric, il ne devait pas se tirer un coup de canon en Europe sans la permission du Roi de France. Aujourd’hui, c’est le descendant de Frédéric, le Roi de Prusse et l’empereur allemand qui a cette prétention ; hélas, nous ne sommes pas en état de nous y opposer ; nous sommes faibles, nous avons un gouvernement qui nous divise, qui gaspille nos énergies et nos ressources, tandis que nos ennemis d’Outre-Rhin, beaucoup plus mal partagés sous le rapport des ressources naturelles, l’habitent une organisation politique qui utilise toutes leurs énergies, les groupe, en décuple la valeur ; voilà la supériorité de la monarchie sur l’anarchie républicaine ! Tout cela, si les Français le comprenaient, devrait le décider à ramener leur Roi. Sans le Roi la France est veuve. Puisse-t-on le comprendre bientôt !
Ille, mercredi 5 juillet 1911
Le matin, je ne bouge pas ; le soir, nous allons passer un moment à Bouleternère ; je vais dans les vignes où il y a, hélas, de la cochylis.
Ille, jeudi 6 juillet 1911
Le matin nous allons à Perpignan faire quelques commissions ; l’après-midi, nous ne bougeons pas.
Ille, vendredi 7 juillet 1911
Je me confesse et fais la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Nous faisons nos préparatifs de départ pour Biarritz ; nous partons lundi en auto ; nous coucherons le soir au château des Aunaies chez M. Bastide à Lavelanet et comptons, si possible, arriver mardi soir à Biarritz. Notre départ a été retardé de 8 jours par le banquet de Villeclare.
Ille, samedi 8 juillet 1911
Je vais à Claira faire un dernier tour dans les vignes avant le départ ; malgré la gelée d’avril et les insectes, elles sont belles et je peux espérer faire 2300 à 2400 hectos si la cochylis n’augmente pas. Le temps actuellement ne lui est pas favorable, il fait très chaud, c’est ce qu’il faut !
Ille, dimanche 9 juillet 1911
Après la messe de 8h ½ à Ille, je pars en auto pour Villeclare, emmenant Maman, Bebelle, Jacques Hervé et sa femme qui ont couché à Ille chez nous. Il fait très beau, mais très chaud ; nous arrivons à Villeclare vers 10h ½, beaucoup de personnes sont déjà arrivées. Bientôt arrivent Lur-Saluces, la marquise de Mac-Mahon, Vaugeois, Pujo etc. ; ils sont reçus par des sonneries de clairons et vigoureusement acclamés. À 11 heures, devant le château, une messe pour la France et pour le Roi est célébrée par le P. Laurent, religieux capucin qui avait prêché à Ille le carême de 1893 et qui a été mis plusieurs fois en prison par la république. Pendant la messe, la nombreuse assistance chante les cantiques « Nous voulons Dieu », « Je suis chrétien », le Credo, le « Cantique à Jeanne d’Arc » ; à l’Élévation, les clairons sonnent aux champs. Après la messe, le P. Laurent prononce une allocution vibrante ; il félicite l’Action française de son énergie pour la défense de toutes les bonnes causes etc. Ensuite, tout le monde se place à table par sections (je me mets en tête de la section de Claira) et les orateurs passent la revue des troupes ; on les acclame. Les 1800 ou 2000 royalistes présents sont là debout comme à une parade ; la marquise de Mac-Mahon, au bras de notre cher Henri Bertran, Lur-Saluces, Pujo, Vaugeois, escortés des clairons de Torreilles, passent le long de toutes les tables ; c’est réellement beau ! Malgré la température élevée, on n’a pas chaud sous les arbres ; le menu est des plus simples, le service est fait par des jeunes filles du monde, notamment les demoiselles de la Croix, de Massia, Desprès etc. Les discours durent deux heures ; on entend successivement M. Bertran, Jonquères, Mme de Mac-Mahon, Lur-Saluces, Vangeois et Pujo. Vers 4 heures, tout est terminé. Beaucoup de personnes repartent pour prendre le train. Beaucoup partent en auto, en voiture ou à pied. En traversant Palau, quelques-uns de nos amis arborent l’étendard fleurdelysé de la Maroussia, ce qui est le signal d’une violente bagarre avec les gendarmes, le commissaire spécial qui était présent, et des républicains de Palau ; les coups de canne pleuvent dru, il y a même un coup de revolver ; mais nos amis gardent leur drapeau et réussissent à traverser Palau en chantant des chansons royalistes. J’avais arboré sur mon auto un drapeau fleurdelysé avec l’écusson de Jeanne d’Arc. Je me trouve un moment au centre de la bagarre ; cependant nous traversons le village et continuons notre course sur Perpignan où nous arrivons à 5h ½ ; nous rentrons à Ille, y dînons, embarquons les Hervé-Bazin dans le train de 8h du soir, puis je reviens à Perpignan, je passe une heure au Panache, je cause avec Mme de Mac-Mahon et avec ces messieurs. La journée a été bonne pour la cause royaliste ; il y a eu exactement 1863 entrées contrôlées ; ce banquet est un immense succès ; pour nos amis, c’est à la fois une récompense et un réconfort ; il n’est pas jusqu’à l’échauffourée de Palau au retour qui ne soit bonne ; elle habitue nos amis à faire acte d’énergie et à résister aux injonctions des agents du pouvoir qu’ils seront obligés d’attaquer pour de bon au moment du coup de force qui abattra la république. Il ne faut jamais perdre de vue le but de l’Action française et toutes nos manifestations doivent tendre à préparer ce fameux coup nécessaire au salut du pays. Je ne regrette pas d’avoir retardé mon départ pour Biarritz.
Marthe de Vogüé (1860-1923), marquise de Mac-Mahon, militante politique française, animatrice des « Dames royalistes » des années 1900 à sa mort – Cliché anonyme, Excelsior, 13 mai 1911 (Wikipédia)
Semaine du 10 au 16 juillet 1911
Ille, lundi 10 juillet 1911
Suivant notre programme, nous partons ce matin, et allons déjeuner à Vinça avec les Magué qui y arrivent par le train de midi ; mais l’après-midi, notre plan est bouleversé par suite d’un déréglage de la magnéto ; je suis obligé de faire venir un ouvrier de Prades pour réparer la magnéto et nous ne pouvons pas partir, nous couchons donc à Vinça.
Saint-Gaudens, mardi 11 juillet 1911
Nous partons de Vinça à 7h ¼ ce matin ; nous passons par Ille, Saint-Paul, Quillan et arrivons à Lavelanet à 11 heures ; nous y sommes très bien reçus par M. et Mme Bastide qui nous offrent un excellent déjeuner au champagne. Nous en repartons à 3h ¼ et venons coucher à Saint-Gaudens ; notre voyage jusqu’ici a été excellent et sans trop de chaleur.
Biarritz, mercredi 12 juillet 1911
Nous quittons Saint-Gaudens à 7h ½ du matin, sommes à 10h à Lourdes, nous allons prier à la grotte, nous déjeunons, puis nous repartons à midi 45 ; nous arrivons à Biarritz à 5h ¼, nous retrouvons Maman à la villa, elle y est arrivée lundi soir.
Biarritz, jeudi 13 juillet 1911
Je me promène et vais à la plage dans la matinée ; puis je vais attendre à la gare Philomène qui arrive à midi avec ses deux filles ; elle vient pour soigner sa petite Cécile. Nous passons une partie de l’après-midi sur la plage. Biarritz est toujours aussi agréable et très gai en ce moment.
Biarritz, vendredi 14 juillet 1911
Nous passons sur la plage la plus grande partie de la journée. Ce qu’on appelle la fête nationale, et qui n’est que l’anniversaire d’une honte nationale, nous laisse bien indifférents ; du reste, cette prétendue fête de cette année l’indifférence générale. La légende de la Bastille prise d’assaut par le peuple français est reléguée au rang des vieilles rengaines ; le Nouvelliste de Bordeaux, dans son numéro d’aujourd’hui, montre, textes en mains, et en s’appuyant même sur des témoignages d’écrivains amis de la Révolution, que la Bastille, qui n’a pas été défendue, a été prise par une bande d’étrangers, surtout d’Allemands, gens sans aveu, vile canaille, qui avait envahi Paris depuis quelques mois. Vraiment il n’y a pas de quoi faire de cet anniversaire une fête nationale, et le choix d’une telle fête symbolise bien le dégoûtant régime que nous subissons encore.
Biarritz, samedi 15 juillet 1911
Nous passons une bonne partie de l’après-midi sur la plage ; je fais prendre un bain de mer à Tony qui est enchanté de se trouver dans l’eau.
Biarritz, dimanche 16 juillet 1911
Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie, l’après-midi, nous restons un peu sur la plage et nous suivons en auto la route de Tornick.
Semaine du 17 au 23 juillet 1911
Biarritz, lundi 17 juillet 1911
Le matin je vais sur la plage au concert ; l’après-midi, j’accompagne en auto Maman et Philomène à Bayonne ; Philo va consulter un médecin spécialiste qui doit opérer sa petite Cécile de végétations dans le nez et les amygdales ; cette petite opération aura lieu mercredi à la clinique du Dr de Lostalot à Biarritz. Nous revenons par la Barre de l’Adour.
Biarritz, mardi 18 juillet 1911
Nous allons à la plage matin et soir. Il pleut un peu dans l’après-midi.
Biarritz, mercredi 19 juillet 1911
C’est aujourd’hui que le Dr Magne enlève à Cécile ses amygdales et les végétations qu’elle a dans les fosses nasales ; la petite opération est très bien et très rapidement faite dans la clinique du Dr de Lostalot, à Green-home, où Philomène s’est installée pour quelques jours avec sa fille. Nous allons à Bayonne.
Biarritz, jeudi 20 juillet 1911
Le matin je prends un bain de mer très agréable ; l’après-midi, nous allons voir Mme de Sambucy à la villa Saint-Charles, puis à la plage.
Biarritz, vendredi 21 juillet 1911
L’après-midi, nous allons en auto – Bebelle, Philo et moi – à Hendaye.
Biarritz, samedi 22 juillet 1911
Philomène rentre de la clinique et revient, avec Cécile, s’installer à la villa. La situation internationale s’embrouille de plus en plus à propos du Maroc où l’Espagne nous provoque ouvertement, probablement poussée par l’Allemagne. Les négociations entre la France et l’Allemagne à la suite de la provocation d’Agadir se poursuivent tant bien que mal, plutôt mal que bien ; à peu près rien n’en transpire, mais on dit que l’Allemagne a des exigences inadmissibles et la question n’avance pas ; au fond, la situation est mauvaise. Bien entendu, ni l’opinion publique ni le Parlement ne sont tenus au courant ; les négociations ont lieu, comme il convient, dans le plus grand secret et on peut une fois de plus admirer la contradiction flagrante apportée par la nécessité impérieuse des faits aux principes démocratiques et républicains ; nous sommes censés, nous peuple français, nous gouverner nous-mêmes, ou tout au moins, être gouvernés par nos représentants. Or, dans une question qui nous intéresse au premier chef, puisqu’elle peut aboutir à la guerre, nous-mêmes et nos représentants sommes tenus dans la plus complète ignorance et la république est la première à observer le fameux « secret du Roi ». Je ne blâme pas, je constate et je réfléchis que puisqu’il faut faire crédit au gouvernement, j’aurais plus de confiance dans mon Roi que dans la bande de politiciens que l’intrigue a portés au pouvoir.
Biarritz, dimanche 23 juillet 1911
Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie et à vêpres à Saint-Charles. Il fait extrêmement chaud.
Semaine du 24 au 30 juillet 1911
Biarritz, lundi 24 juillet 1911
Je prends un bain avec Bebelle et Philomène ; la mer est un peu agitée, mais très agréable ; il fait encore très chaud.
Biarritz, mardi 25 juillet 1911
Papa arrive d’Angers et de Bergerac à 5h du matin ; il a passé une dizaine de jours chez l’oncle Xavier à Angers où il a revu beaucoup d’anciens amis, puis deux jours chez Marie Thérèse à Bergerac. Nous allons à la plage matin et soir ; il pleut un peu dans l’après-midi.
Biarritz, mercredi 26 juillet 1911
L’après-midi, nous allons avec Philomène, faire une visite à Mme de Lostalot ; ensuite, nous allons à la plage.
Biarritz, jeudi 27 juillet 1911
Nous allons en auto chez Jeanne Daguerre avec ses enfants près d’Urrugne ; au retour nous allons voir Mme de Mauvaisin à Saint-Jean-de-Luz.
Biarritz, vendredi 28 juillet 1911
Château de Lavielle à Portet (Pyrénées-Atlantiques), propriété de Mme de Raymond de Lalande, mère de Mme de Lacroix née Sophie de Raymond de Lalande (1864-1905) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1900] (Site cparama.com)
Le matin je vais à la grande plage ; l’après-midi, nous allons en auto à Bayonne, puis chez la comtesse de Lalande[13], au château de Lavielle, nous y retrouvons les demoiselles de La Croix, ses petites-filles qui sont pour un mois à Lavielle. Avec l’Allemagne, la situation s’embrouille de plus en plus. L’Angleterre, qui a l’air de désirer la guerre, se montre plus énergique que nous ; si la guerre éclate, nous aurons l’Angleterre à nos côtés, il faut espérer que nous aurons aussi la Russie. Mais tout de même, quelle terrible partie s’engagera. Depuis l’alerte de juin 1905, peut-être même depuis 1870, jamais la situation n’avait été aussi tendue entre la France et l’Allemagne. Les négociations ne font pas le moindre progrès parce que l’Allemagne a des prétentions inadmissibles ; avec l’Espagne, les choses vont mieux, on arrivera sans doute à un modus vivendi qui évitera le retour d’incidents irritants comme ceux de ces jours-ci ; si la guerre doit éclater avec l’Allemagne, il faut absolument obtenir la neutralité de l’Espagne. Dans ce conflit, au fond, nous sommes solidaires de l’Angleterre et l’on peut dire qu’il constitue, par-dessus notre tête, une nouvelle phase de la rivalité anglo-allemande. Aussi notre sort se décide à Londres et non à Paris ; c’est triste mais c’est ainsi ! Les choses seraient autres si nous avions le Roi.
Biarritz, samedi 29 juillet 1911
Le discours de forme courtoise, mais très énergique dans le fond prononcé jeudi au Parlement britannique par M. Asquith est un avertissement et une menace à l’Allemagne, ce discours signifie que si l’Allemagne ne modifie pas son programme dans la crise actuelle elle trouvera l’Angleterre devant elle. Au fond, c’est une sorte d’ultimatum. Ce discours modèrera-t-il l’Allemagne ? Je n’en serais pas surpris car je doute que Guillaume II, qui a le sens de sa responsabilité royale, lance de gaité de cœur son pays dans une aussi formidable aventure. Les négociations n’avancent pas, mais le ton des journaux allemands a un peu baissé depuis le discours de M. Asquith. Nous allons à la plage dans l’après-midi. Le soir, nous allons au café de la plage, au concert ; nous y avons donné rendez-vous à Mme de Reau et à Mme Rivals.
Biarritz, dimanche 30 juillet 1911
Nous allons à la messe de 9h à Saint-Charles, nous prenons un bain de mer ; l’après-midi nous nous promenons du côté du Rocher de la Vierge, puis nous allons au salut à Sainte-Eugénie.
Août 1911
Semaine du 1er au 2 juillet 1911
Claira, mardi 1er août 1911
Étant en chemin de fer hier soir, il m’a été impossible d’écrire mon journal. J’ai quitté Biarritz ville à 7h23 après avoir passé l’après-midi sur la plage où Mlle de Lalande et Mlles de La Croix sont venues nous rejoindre. J’ai accompagné Maman jusqu’à Lourdes où elle va passer 48 heures. J’arrive à Perpignan à 9h22 ce matin ; il fait très chaud ; je fais mes courses et commissions, je déjeune chez l’oncle Gabriel de Llobet et ce soir je viens à Claira où je couche.
Vinça, mercredi 2 août 1911
Ce matin à Claira, je me lève à 4h 1/2 et avant la chaleur, je fais une tournée complète dans les vignes ; pour le moment, elles sont belles, mais la récolte ne sera pas très forte à cause de la gelée d’avril et de la cochylis ; les aramons surtout ont souffert de la gelée. Je règle avec M. Margail les cuves en ciment armé dont il mesure aujourd’hui la contenance et je vais à Vinça où je trouve Bonne-Maman, l’oncle Paul, Tante Josepha, Mme Thomas et Nénette ; on me confiera Nénette qui va venir passer le mois d’août à Biarritz avec nous.
Biarritz, vendredi 4 août 1911
Hier soir, j’étais en voyage, pas de journal. Hier, je suis allé en voiture, le matin à Ille et à Bouleternère, on assure qu’il y a eu un cas ou deux de choléra dans ces deux communes ; à Boule, la femme de mon fermier Fines Athanase est morte en quelques heures et sa fille qui l’a soignée est morte aujourd’hui ; on assure que la mère est morte du choléra ; nous ne buvons que de l’eau bouillie. Je vois ce pauvre Fines qui est désolé. Je rentre à Vinça après une tournée dans les vignes à Boule ; j’y passe l’après-midi, je m’occupe des affaires de la Société Saint-Sébastien. Nous partons, Nénette et moi, par le dernier train du soir et après un arrêt de 4 heures à Perpignan pendant lequel nous allons chez les Lutrand, puis écouter le concert au nouveau café du square, nous repartons par le rapide de 11h57 et arrivons à Biarritz ce matin à midi 10. On fait fête à Nénette ; je la retrouve tous les miens en bonne santé ; il fait bien moins chaud ici qu’en Roussillon. Le soir nous allons à la bénédiction à Sainte-Eugénie.
Biarritz, samedi 5 août 1911
Nous nous baignons ; les Jamme arrivent aujourd’hui, nous allons les attendre à la gare et passons l’après-midi avec eux. Ils sont là pour un mois.
Biarritz, dimanche 6 août 1911
Nous faisons la sainte communion à Saint-Charles à la messe de 8 heures. Il fait un violent orage qui dure une partie de la journée. Les Jamme viennent prendre le thé avec nous, à la villa, puis nous nous promenons ensemble.
Semaine du 7 au 13 août 1911
Biarritz, lundi 7 août 1911
Nous passons l’après-midi sur la plage avec les Jamme. Le soir, dîner chez Mme Rivals.
Biarritz, mardi 8 août 1911
Nous nous baignons tous, les Jamme également ; le matin, je me promène avec Nénette. Le soir plage.
Biarritz, mercredi 9 août 1911
Le matin, promenade avec Henri Jamme du côté du phare ; le soir, pelote basque ; jolie partie, Chiquito vainqueur.
Biarritz, jeudi 10 août 1911
Côte entre Zarautz et Getaria – Carte postale, veuve Enrique Miranda, s.d. [années 1900] (Site todocoleccion.net)
Nous faisons une très jolie excursion en auto. Partis de Biarritz à 8 heures, nous sommes à Saint-Sébastien à 10 environ, visitons bien la ville que je connaissais déjà, puis, après un déjeuner sur l’herbe en pique-nique, poussons jusqu’à Zaraus, petite ville balnéaire située sur la côte cantabrique à 27 kilomètres de Saint-Sébastien sur la route de Bilbao ; nous suivons toute la route de corniche jusqu’à Guétaria 4 kilomètres après Zaraus ; cette côte est ravissante. Nous rentrons ici à 7h ½ du soir. Papa et Maman ont fait la même excursion en chemin de fer, faute de place en auto où j’avais pris Philo et Nénette. En arrivant, j’apprends une triste nouvelle qui me fait beaucoup de peine, celle de la mort à Angers de mon camarade et ami Jean Gavouyère ; pauvre ami, il est enlevé à 29 ans, laissant une jeune femme qu’il avait épousée il y a deux ans.
Biarritz, vendredi 11 août 1911
Je me confesse et fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Saint-Charles. Je vais à la plage et en ville dans la journée. Le soir, Bebelle et moi allons au casino avec les Jamme. Il y a beaucoup de monde à Biarritz et nous rencontrons constamment des personnes de connaissance ; aujourd’hui, ce sont les Edmond de Blaÿ.
Biarritz, samedi 12 août 1911
Je me baigne ; mer très calme, je nage à souhait. Le soir, nous avons à dîner, à Sainte-Cécile, Mme Rivals et les Jamme.
Biarritz, dimanche 13 août 1911
Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, promenade en auto à la Barre et à Bayonne. Le soir, nous allons au casino Bellevue assister à une amusante comédie Le Mariage de Mlle Beulemans[14], très bonne troupe.
Semaine du 14 au 20 août 1911
Biarritz, lundi 14 août 1911
Plage matin et soir ; l’après-midi avec les La Croix, de Lalande et de Blaÿ. Nous nous confessons à Saint-Charles.
Biarritz, mardi 15 août 1911
Nous faisons la sainte communion à la messe de 8 heures ; l’après-midi, nous allons à vêpres, puis à la procession à Saint-Charles.
Biarritz, mercredi 16 août 1911
Le matin bain de mer ; l’après-midi, nous allons en auto voir Didia, puis à la plage.
Biarritz, jeudi 17 août 1911
Le matin plage, l’après-midi, nous allons en auto faire la connaissance de notre vieille cousine la baronne d’Apat, au château d’Apat, commune de Bussunaritz au-delà de Saint-Jean-Pied-de-Port, en plein pays basque ; c’est un très joli pays, à 65 kilomètres de Biarritz ; notre cousine, avec qui Bonne Maman est en correspondance suivie, nous fait le meilleur accueil et je suis très content de faire sa connaissance ; c’est une demoiselle de Linois, petite-fille, je crois, du célèbre amiral ; elle est veuve du baron d’Apat, officier de marine, cousin de ma grand-mère[15]. Le château, très ancien, a beaucoup de cachet. Madame d’Apat va venir à Biarritz faire soigner sa vue. Partis de Biarritz à 11h05, nous y rentrons à 8h25 ; avec Bebelle, j’avais emmené Maman et Nénette.
Biarritz, vendredi 18 août 1911
Nous allons à la plage matin et soir ; je me promène aussi le matin, au phare et au Rocher de la Vierge. Dans l’après-midi, le roi d’Espagne traverse la grande plage.
Biarritz, samedi 19 août 1911
Le matin, je vais me baigner à la Côte des Basques ; l’après-midi, plage. La situation est de plus en plus tendue entre l’Allemagne et nous ; les négociations n’ont pas fait un pas, et son interrompues, les deux points de vue étant jugés inconciliables ; c’est grave ! Le soir, nous allons au casino avec les Jamme.
Biarritz, dimanche 20 août 1911
Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi avec Bebelle et les Jamme nous allons à Saint-Sébastien assister à une course de taureaux, elle n’est pas merveilleuse ; le Roi y assiste ; la course est troublée par un violent orage et par une pluie diluvienne ; nous rentrons le soir.
Semaine du 21 au 27 août 1911
Biarritz, lundi 21 août 1911
Nous allons à la plage matin et soir ; le soir, assez fort orage.
Biarritz, mardi 22 août 1911
Le matin plage ; l’après-midi, je vais au concert classique au casino.
Biarritz, mercredi 23 août 1911
Nous allons à la plage matin et soir ; la tenue de l’opinion et de la presse françaises, au milieu des menaces à peine déguisées de l’Allemagne, est réellement réconfortante ; la France n’a pas peur ; sans vouloir la guerre, elle dit clairement qu’elle la fera plutôt que de subir une humiliation ; reste à savoir si le gouvernement sera à la hauteur des sentiments du pays ; hélas tout est à craindre des pleutres et des vilains politiciens qui nous oppriment !
Biarritz, jeudi 24 août 1911
Le matin bain de mer, mer agitée ; l’après-midi, nous allons un moment au casino Bellevue. Le soir avec Bebelle et les Jamme, je vais assister à deux comédies au casino Bellevue ; c’est bien joué mais assez bête.
Casino Bellevue à Biarritz – Carte postale anonyme, 1911 (site fortunapost.com)
Biarritz, vendredi 25 août 1911
Nous allons à la plage matin et soir ; Philomène nous quitte aujourd’hui, repartant pour Angers et Lamotte ; nous l’accompagnons à la gare à 5h ¾ ; qui sait combien de temps elle passera sans revenir faire un séjour soit à Ille soit ici !
Biarritz, samedi 26 août 1911
Nous allons à la plage matin et soir. Pendant l’interruption des pourparlers entre Paris et Berlin, toutes sortes d’hypothèses sont mises en avant ; certains jours on dit que tout est arrangé, d’autres jours que la guerre est imminente ; ces hypothèses ne reposent évidemment sur aucune base sérieuse ; peut-être le gouvernement fait-il lui-même circuler de faux bruits pour tâter l’opinion et, au besoin, l’égarer ? Dans quelques jours les pourparlers reprendront ; je crains bien que l’Allemagne ne modifie en rien ses demandes exorbitantes et alors ce sera pour nous ou une humiliation intolérable ou la guerre.
Biarritz, dimanche 27 août 1911
Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; le soir, promenade en auto à Socoa près de Saint-Jean-de-Luz et à Hendaye.
Semaine du 28 au 31 août 1911
Biarritz, lundi 28 août 1911
Nous allons à la plage matin et soir ; bain de mer.
Biarritz, mardi 29 août 1911
L’après-midi, avec Bebelle, Maman et Nénette, visite à Madame de Lalande et aux jeunes filles de La Croix, à Lavielle ; ensuite promenade à Capbreton, petite plage des Landes.
Biarritz, mercredi 30 août 1911
Nous allons à la plage matin et soir ; je me promène au Rocher de la Vierge, sur les falaises ; nous sommes au bout de notre séjour ici.
Biarritz, jeudi 31 août 1911
Nous allons à la plage matin et soir ; bain au Port Vieux. Le soir, nous allons au casino Bellevue voir jouer Berthe Bady dans La Vierge folle[16] ; excellente interprétation d’une pièce aux données hardies, aux situations palpitantes mais invraisemblables.
Affiche montrant Berthe Bady dans la pièce La Vierge folle créée au Théâtre du Gymnase en 1911 – Gallica
Septembre 1911
Semaine du 1er au 3 septembre 1911
Biarritz, vendredi 1er septembre 1911
Nous allons à la messe de 9 heures à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, commissions diverses et plage. Nous partons demain matin.
Pau, samedi 2 septembre 1911
Nous avons quitté Biarritz ce matin après de longs préparatifs de départ. Nous devions partir à 9h et déjeuner chez nos cousins de Saint-André[17] au château de Préville près Orthez. Nous ne pouvons partir que vers 11 heures et crevons plusieurs fois ; nous n’arrivons qu’à plus de 3 heures. Les Saint-André nous reçoivent fort bien et nous font visiter le superbe château et le parc. Nous repartons à 7h et venons coucher à Pau. J’ai perdu un pneu qui était presque neuf, c’est bien ennuyeux !
Château de Préville à Orthez (Pyrénées-Atlantique), propriété de la famille Peïtevin de Saint-André, cousine des Du Lac – Carte postale, G. Pondarré et Fils, éditeur à Orthez, s.d. [années 1910] (Wikipédia)
Lourdes, dimanche 3 septembre 1911
Nous venons, de grand matin, de Pau à Lourdes. Il y a ici une énorme affluence de pèlerins ; nous nous confessons, faisons la sainte communion et, l’après-midi, assistons à la procession du Saint-Sacrement au cours de laquelle se produisent plusieurs guérisons. Nous retrouvons Maman et Nénette, elles partent le soir pour Vinça.
Semaine du 4 au 10 septembre 1911
La Borie Grande, lundi 4 septembre 1911
Nous partons à 7h ½ du matin pour la Borie Grande, par Auch et Toulouse. Nous visitons au passage Auch et sa superbe cathédrale, déjeunons et passons les heures les plus chaudes à Gimont (Gers), visitons Pibrac et le sanctuaire de Sainte-Germaine et arrivons à 8h ½ du soir à La Borie Grande après avoir fait 275 kilomètres dans la journée ; c’est mon record ! Excellent voyage.
La Borie Grande, mardi 5 septembre 1911
Je me repose ; demain, je dois partir pour le Roussillon mettre la vendange en train. Je laisserai ici Bebelle et les enfants et je ferai le va-et-vient entre la Borie Grande et le Roussillon.
Vinça, mercredi 6 septembre 1911
J’ai quitté la Borie Grande, en auto, ce matin à 6h1/2 ; à travers la Montagne Noire et le Narbonnais, je suis arrivé en Roussillon et j’étais à Claira à 10h50 ; chaleur torride, soleil brûlant. À Claira, d’accord avec Maurice, je fixe à lundi le début de la vendange. Déjà je suis harcelé, à mon passage à Perpignan, par les courtiers qui en veulent à ma récolte ; je viens à Vinça et, à peine arrivé, j’ai la visite de M. Fourcade qui vient me demander d’acheter ma récolte ; il m’offre 2,25 le degré ; j’avais déjà cette offre à Perpignan ; comme les cours sont en hausse, je préfère voir venir et je refuse. Cette hâte est d’un bon augure pour le prix. Je trouve ici Maman, Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette, en bonne santé malgré les menaces de choléra qui fait quelques victimes ça et là dans plusieurs villages du pays et à Perpignan. Il est vrai qu’on prend ici les plus grandes précautions ; pas de crudités, eau bouillie etc. Madame Thomas est encore ici jusqu’à demain.
Vinça, jeudi 7 septembre 1911
Je vais à Bouleternère et à Ille ; il fait très chaud ; je ne sais pas quand ce brûlant été se décidera à prendre fin ! Le conflit franco-allemand est toujours sans solution ; on négocie sans grand espoir de s’entendre. Les armées et les flottes sont prêtes à entrer en campagne ; jamais depuis 1870, la guerre n’avait été à ce point imminente. La concentration de nos forces navales dans la Méditerranée nous assure la maîtrise de cette mer – mare nostrum – et nous permettra en cas de guerre de jeter rapidement notre armée d’Afrique sur les Vosges. L’Angleterre n’attend qu’un signal pour se jeter sur l’Allemagne ; on dit qu’elle nous enverra 100.000 hommes ; il est probable que notre alliée la Russie se prépare aux hostilités ; la petite Belgique, prévoyant une invasion de son territoire, se prépare activement à repousser l’envahisseur ; elle arme ses forts de la Meuse et concentre des troupes sur sa frontière allemande. Les grandes manœuvres françaises du nord ont été contremandées pour ne pas dégarnir la frontière ; bref, j’aime à espérer que nous sommes prêts à repousser une agression s’il n’y a pas moyen de s’entendre. Notre situation diplomatique est excellente, l’opinion française fait preuve d’un sang-froid et d’un patriotisme admirables ; le gouvernement a donc bien des atouts dans la main ; si malgré cela, il nous mène à une humiliation c’est qu’il est incapable de toute entreprise extérieure.
Vinça, vendredi 8 septembre 1911
Je ne bouge pas de Vinça ; on enterre ce matin une femme qui, paraît-il, est morte hier soir du choléra. Je vais à la messe et à vêpres.
Vinça, samedi 9 septembre 1911
Je vais à Claira en auto dans l’après-midi ; il continue à faire très chaud ; l’été ne veut pas finir ; le thermomètre s’élève tous les jours à 33 et 34 degrés ; et Dieu sait cependant si les mois de juillet et d’août ont été chauds. À Claira je parcours les vignes ; il est grand temps de cueillir ; aussi va-t-on commencer lundi matin. On m’offre maintenant 20 frs. l’hecto pour le vin de Claira ; c’est déjà bien, mais comme les cours sont en hausse j’attends encore.
Vinça, dimanche 10 septembre 1911
Je vais à tous les offices, je ne bouge pas de Vinça.
Semaine du 11 au 17 septembre 1911
Vinça, lundi 11 septembre 1911
Je suis allé et venu de Claira dans la journée ; les vendanges commencent, le personnel n’est pas encore au complet ; la récolte sera petite mais les prix sont en hausse, on m’offre 22 frs., soit cinq de plus que le jour de mon arrivée ; j’attends encore. Je déjeune à Saint-Laurent, je vais aussi à Rivesaltes. Avec l’Allemagne, les choses vont de plus en plus mal par suite des exigences toujours plus grandes du cabinet de Berlin ; si cette fois la guerre n’éclate pas, c’est que vraiment la paix est bien solide. Jusqu’à présent j’avais cru que le gouvernement allemand ne voulait pas la guerre et bluffait ; en présence de ses nouvelles exigences, je me demande si je ne me trompais pas ? En France, sans doute on ne désire pas la guerre, mais l’opinion est excellente ; j’entends causer à droite et à gauche et je crois que le peuple n’a pas peur ; l’impression est qu’on préférerait la guerre à une humiliation ; il n’y a pas la moindre panique, chacun vaque à ses affaires comme d’habitude, prêt à faire son devoir si c’est nécessaire et pourtant ce n’est pas ignorance de la situation car tous les journaux commentent chaque jour les événements et n’en dissimulent pas la gravité.
Vinça, mardi 12 septembre 1911
Je devais revenir ce soir à Claira et y coucher ; un fort orage m’en a empêché ; surpris par une forte averse à 3 kilomètres de Vinça, j’ai dû reculer en toute hâte ; j’y irai demain.
Claira, mercredi 13 septembre 1911
Parti de Vinça en auto ce matin à 7h, je passe toute la journée ici ; on cueille le matin au Lloucati, le soir à la Cadène ; on m’offre 23 frs. l’hecto ; partout il y a un fort déficit ; la récolte, cette année encore, sera au-dessous de la moyenne ; je couche à Claira ; je vais déjeuner à Saint-Laurent ; ensuite je vais voir Henri d’Albici à Saint-Hippolyte.
Vinça, jeudi 14 septembre 1911
À Claira, le matin, je vais à la Cadène, puis je rentre à Vinça avec deux haltes, l’une à Perpignan, l’autre à Ille. On m’offre 23 frs. et même si j’y avais tenu j’aurais pu vendre ce matin à 24. J’espère arriver à 25 ou 26, à moins que la guerre n’éclate avant… C’est le grand sujet de préoccupation ; l’opinion française continue à être admirable de calme, de sang-froid, de décision ; certainement cette attitude déconcerte nos ennemis, mais ce n’est pas avec l’opinion seule que l’on remporte de victoires… Dans quelques jours nous serons fixés, du moins espérons-le.
Vinça, vendredi 15 septembre 1911
Revue navale de Toulon, effectuée un peu plus tard que celle de Port-Vendres – Carte postale Marius Bar, Toulon, 1911 (site ebay.fr)
Avec Maman et Nénette je vais en auto d’abord à Claira, puis à Port-Vendres après avoir déjeuné à Perpignan ; à Port-Vendres, dans l’après-midi, toute l’armée navale de la France se trouve réunie ; c’est un superbe spectacle qui a attiré une grande foule. La flotte composée de trois escadres défile devant l’« Edgar Quinet », sur lequel les ministres Delcassé et Pams ont pris place. Il y a là 49 navires de guerre, l’escadre des « Danton » de 18.000 tonnes type « Dreadnought », les six « Patrie » de 15.000 tonnes environ, les six cuirassés plus vieux type « Saint-Louis » et « Gaulois », de 121000 tonnes environ, de superbes croiseurs cuirassés à six cheminées, des contre-torpilleurs etc. Cette véritable constitue, dans les circonstances actuelles, une belle manifestation patriotique ; la foule accourue à Port-Vendres éprouve une légitime fierté et un sentiment de sécurité patriotique à la vue de ces forteresses flottantes et de leurs admirables chefs sur lesquels on pourrait pleinement compter en cas de guerre. Grâce à certaines mesures, dues surtout à l’amiral de Lapeyrère[18], notre marine se relève peu à peu de l’état de déchéance où l’avaient fait tomber les Pelletan et les Thomson ; pourvu qu’une nouvelle fluctuation de la politique parlementaire n’arrête pas cette heureuse réorganisation ! C’est ce qu’il y a de triste et d’inquiétant en république, on n’est jamais sûr du lendemain ! Pour voir la flotte de plus près nous prenons place sur une embarcation à voile qui va au-devant d’elle ; nous voyons défiler les cuirassés à 50 ou 60 mètres de notre embarcation. Nous rentrons le soir à Vinça enchantés de notre journée.
Augustin Boué de Lapeyrère (1852-1924), vice-amiral en 1908, ministre de la Marine de juillet 1907 à mars 1911, commandant en chef de la première armée navale en Méditerrannée en 1914-1915 – Cliché anonyme, s.d. [années 1910] (museedesetoiles.fr)
Claira, samedi 16 septembre 1911
L’après-midi, je vais à Claira et j’y couche ; on a fini de cueillir les carignans ; j’en ai beaucoup moins que l’année dernière. On va cueillir maintenant les vignes de Papa puis on vendangera mes aramons ; justement il pleut ce soir et j’espère que cette pluie fera grossir les aramons.
La Borie Grande, dimanche 17 septembre 1911
Je quitte Claira ce matin ; je vais à la messe à Perpignan, j’y passe la matinée, je vois de nombreux courtiers en vins qui me font des propositions pour ma récolte ; comme les cours sont en hausse, j’attends encore. Je dépasse chez les Llobet, je vais passer 48 heures à la Borie Grande, je pars ce soir à 3 heures et j’arrive à dix heures ; j’y vais par le train avec un billet d’aller et retour. Bebelle va bien, mais Tony est un peu fatigué, il toussaille et a les entrailles détraquées, en le soignant ce ne sera rien.
Semaine du 18 au 24 septembre 1911
La Borie Grande, lundi 18 septembre 1911
Je ne bouge pas de la journée, je me repose ; les d’Auxilhon viennent nous voir.
La Borie Grande, mardi 19 septembre 1911
Nous allons tous déjeuner et passer l’après-midi à Lapeyrouse ; Tony va bien mieux, sa petite indisposition est à peu près guérie. Je compte repartir demain.
Vinça, mercredi 20 septembre 1911
Je quitte la Borie Grande par le train de 7h45 et je suis à Perpignan à 2 heures ; je prends l’auto, je vais tout de suite à Claira où l’on est en train de cueillir l’aramon de la Cadène ; je viens coucher à Vinça.
Vinça, jeudi 21 septembre 1911
Le matin je vais avec le break à Bouleternère et à la vendange ; j’aurai, là, plus de récolte que l’année dernière ; je vais ensuite à Ille faire quelques commissions. L’après-midi, je vais en auto avec Bonne Maman, Maman, Tante Josepha et Nénette, voir les Ferriol à Millas, les Çagarriga (que nous ne rencontrons pas) et les Barescut à Laferrière. La chaleur accablante de cet été paraît bien finie ; c’est l’automne qui entre en scène avec un grand vent de nord-ouest très frais ; il était grand temps ! Avec l’Allemagne nous en sommes toujours au même point ; on négocie, on a l’air de négocier, on annonce tous les cinq ou six jours que l’accord est imminent, tous les cinq ou six jours aussi on annonce que les négociations vont être rompues, on se prépare à la guerre, et finalement on n’avance pas ; tout cela finira mal ; comme je l’ai déjà longtemps prévu, ce sera ou une humiliation pour nous ou la guerre.
Vinça, vendredi 22 septembre 1911
Le matin, je vais voir vendanger à Boule où il y a pas mal de récolte ; le soir à Claira on cueille l’aramon de la Cadène, la partie de toutes les vignes qui ont été le plus gelée. Les prix, après une hausse rapide, paraissent devoir s’établir entre 23 et 24 ou 25 frs. suivant le degré. Je doute de pouvoir dépasser 25 frs. et comme beaucoup de grosses caves se sont vendues à ce prix, il ne faudra pas trop tarder, sans quoi on courrait le risque de laisser arriver la période de stagnation qui suit tous les ans les premières ventes et alors les prix fléchissent ; dans l’impossibilité d’atteindre le prix de 25 frs. que j’aurais voulu, je vais donc être obligé de vendre à 23.
Vinça, samedi 23 septembre 1911
Je vais à Claira en auto avec l’oncle Paul qui désirait connaître ma cave et voir quelques vignes ; nous allons au Champ Parès que l’on vendange ; là il y a une bonne récolte, moins bonne cependant que l’année dernière.
Claira, dimanche 24 septembre 1911
Après avoir entendu la messe à Vinça, je vais à Perpignan en auto ; je vois de nombreux courtiers, mais les cours étant en baisse, je ne vends pas ; je déjeune chez les Lazerme. L’après-midi, je vais voir un courtier à Saint-Laurent, je vais avec lui à Rivesaltes ; nous ne traitons pas. Je couche à Claira.
Semaine du 25 au 30 septembre 1911
Vinça, lundi 25 septembre 1911
On vendange toujours Champ Parès où il y a une belle récolte ; je quitte Claira à 10 heures ; en passant à Perpignan j’apprends l’affreuse catastrophe survenue à Toulon ce matin à 6 heures, le cuirassé de 15.000 tonnes « Liberté » de la deuxième escadre, a sauté et coulé comme l’« Iéna » il y a 4 ans ; cette catastrophe, assure-t-on, cause 500 morts ; c’est épouvantable, on est terrifié en songeant à cette hécatombe équivalente à la perte d’un combat naval ; notre pauvre marine, que nous fêtions l’autre jour à Port-Vendres, est bien éprouvée ! Mais vraiment, comment à la suite de la catastrophe de l’« Iéna », n’a-t-on pas pris les mesures nécessaires pour éviter de tels malheurs ? Je suis de retour à Vinça à midi ; dans l’après-midi je vais à Bouleternère où les vendanges s’achèvent ; j’y amène l’oncle Paul en auto.
Vinça, mardi 26 septembre 1911
Je vais à Bouleternère et à Ille ; on termine ce matin la vendange de Boule et j’ai plus de récolte que l’année dernière. On vendange aussi les petites vignes de Vinça. On donne de poignants détails sur la catastrophe du « Liberté » ; c’est pire encore que ne le disaient les premières dépêches car l’explosion a fait des victimes sur les navires voisins ; un officier a été tué d’un éclat d’obus sur le « Foudre » amarré à 3 kilomètres du « Liberté » ; il y a 20 morts à bord du « République » que j’ai visité avec Bebelle à Toulon, la cuirasse de ce navire est très endommagée, il y a aussi des morts sur le « Vérité » et sur le « Justice » où se trouve Rupert[19]. Quelle épouvantable malheur, et dire qu’il n’en arrive de pareils que dans la marine française ! Papa arrive de Cauterets à 8h ½ du soir, je vais l’attendre à la gare.
Claira, mercredi 27 septembre 1911
Je vais à Claira pour la fin des vendanges, j’y couche. Ces vendanges sont bien déficitaires ; j’ai eu 2592 comportes au lieu de 3915 l’an dernier ; je ne peux pas espérer plus de 1600 à 1700 hectos de vin ; et à quel prix le vendrai-je ? Les cours baissent tous les jours.
Claira, jeudi 28 septembre 1911
Pour gagner quelques billets, et augmenter la quantité de vin à vendre, j’achète des grapillons au prix de 7 fr. 50 les cent kilos ; ces grapillons font un vin excellent ; je compte qu’il en faut 180 kilos pour faire un hectolitre ; l’hecto me reviendra donc entre 13,50 et 14 frs. tous frais déduits ; en le vendant 19 ou 20 frs., je gagnerai 5 à 6 frs. par hecto. L’après-midi je vais en auto au marché aux vins de Narbonne pour surveiller les cours, ils sont toujours en baisse ; quelle bêtise de n’avoir pas vendu il y a 12 ou 15 jours à 23 frs. ! Il va falloir vendre à 19 ou 20 frs. ! mais aussi qui pourrait prévoir de pareilles fluctuations que rien ne justifie ; la récolte est moindre qu’on ne pensait et les cours baissent, c’est insensé et cette situation ne peut être due qu’à la spéculation. Je me décide à vendre une partie de ma récolte, de crainte d’une plus grande baisse ; je courrai, sur le reste, les chances de hausse. Je couche à Claira.
Vinça, vendredi 29 septembre 1911
Je suis en pourparlers avec des courtiers pour la vente d’une partie de ma récolte. Je viens coucher à Vinça. J’achète toujours des grapillons.
Vinça, samedi 30 septembre 1911
Je vais à Claira, Perpignan, Rivesaltes. Je vends 600 hectos à 19 frs. à la maison Bélange, de Rivesaltes ; comme cette quantité sera retirée immédiatement c’est comme si je vendais 20 frs. avec de longs délais ; mais c’est vexant ! Je continue à acheter des grapillons ; j’en ai déjà pour près de 20.000 kilos et je vais m’arrêter bientôt. Aujourd’hui arrive la nouvelle de la déclaration de guerre et des premières hostilités entre l’Italie et la Turquie, l’Italie voulant s’emparer de la Tripolitaine, la Turquie ne voulant pas la lui céder ; c’est une agression de la part de l’Italie uniquement fondée sur le droit du plus fort ; elle s’emparera de la Tripolitaine qui cessera de faire partie de l’Empire ottoman pour être annexée au royaume d’Italie, l’Europe laissera faire ; du moins la civilisation chrétienne en profitera et refleurira, sous peu, sur toute la côte méditerranéenne, du Maroc à l’Égypte. Espérons que la question marocaine sera bientôt réglée à notre avantage, malgré tous les obstacles que l’Allemagne sème sur notre route.
Octobre 1911
Semaine du 1er octobre 1911
Vinça, dimanche 1er octobre 1911
Germaine a déjà un an ; elle va sortir de sa toute première enfance, pauvre mignonne ! Il me tarde de revoir ces gentils bébés ; aussi, puisque le vin est en partie vendu, je vais aller rejoindre Bebelle à la Borie Grande et y passer quelques jours avant notre retour à Ille. Je me confesse et fais la sainte communion.
Semaine du 2 au 8 octobre 1911
Vinça, lundi 2 octobre 1911
Je vais à Claira en auto ; j’emmène Papa à la gare ; nous passons à Pia pour voir l’oncle Xavier arrivé ce matin. Je vends 300 hectos de plus à 19 frs. ; j’ai donc vendu la moitié environ de tout mon vin (celui de Bouleternère compris), je courrai les chances de hausse sur l’autre moitié. Nous rentrons fort tard. Il fait froid.
Vinça, mardi 3 octobre 1911
Je suis un peu indisposé et je ne bouge pas de la journée. Je comptais partir aujourd’hui pour la Borie Grande ; mais je reçois une convocation pour une réunion de la commission d’assistance-retraite dont on m’a nommé membre ; cette commission devant se réunir vendredi à la mairie de Vinça, je ne partirai que samedi matin.
Vinça, mercredi 4 octobre 1911
Tante Josepha part aujourd’hui pour Labastide d’Anjou consulter le curé-médecin ; Maman l’y accompagne ; espérons que le curé lui trouvera un traitement efficace, elle en a grand besoin. Je vais à Bouleternère et Ille en auto puis Trouillas où Papa devait aller pour connaître le résultat de sa vendange. L’oncle Paul et Nénette sont de la partie ; nous sommes de retour à Vinça vers six heures.
Vinça, jeudi 5 octobre 1911
Je ne bouge pas ; je me promène du côté de Nossa avec Nénette, dans l’après-midi.
Vinça, vendredi 6 octobre 1911
Le matin je vais en auto à Bouleternère et Ille. L’après-midi, je prends part à la réunion de la commission cantonale pour l’assistance-retraite à la mairie de Vinça ; nous examinons plus de cent demandes et acceptons la plupart. Marie et Tante Josepha rentrent de Labastide ; ce voyage n’a pas fatigué Tante Josepha qui va tout de suite commencer le traitement indiqué par le curé.
Vinça, samedi 7 octobre 1911
Seizième anniversaire de la mort de Bon Papa ; je communie pour le repos de son âme ; nous assistons tous au service funèbre célébré pour lui. M. l’abbé Latour arrive ce matin jusqu’à demain soir, ce qui fait que je retarde mon départ jusqu’à lundi. L’après-midi je vais à Claira ; au retour, j’accroche un camion qui ne s’était pas rangé ; l’aile droite est brisée ; je réclame au patron du camion la réparation ; il est assuré et tout s’arrangera.
Vinça, dimanche 8 octobre 1911
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; après la grand’messe, on chante une absoute pour les marins morts dans l’explosion du « Liberté » ; à Perpignan a lieu ce matin, à la même intention, un service solennel célébré par Monseigneur à Saint-Jean.
Semaine du 9 au 15 octobre 1911
La Borie Grande, lundi 9 octobre 1911
Je pars de Vinça à 8h ½ du matin ; je passe plusieurs heures et je déjeune à Perpignan ; j’en pars à 3h10 pour la Borie Grande où j’arrive à 9h ½ du soir par Béziers et Saint-Pons après un long arrêt à Narbonne nécessité par la perte de tout le contenu d’une petite malle qui était attachée à l’arrière de la voiture et dont le fond a cédé ; tous mes vêtements et effets, linge de corps etc. sont tombés sur la route entre Perpignan et Narbonne sans que je puisse préciser à quel endroit puisque je ne me suis aperçu de la chose qu’en arrivant à Narbonne. Je vais déclarer la perte à la police de cette ville, puis j’écris au procureur de la république. C’est bien ennuyeux car ce que j’avais dans cette malle valait au moins 250 francs, même 300.
La Borie Grande, mardi 10 octobre 1911
Je ne bouge pas, j’écris aux maires des communes que traverse la route de Perpignan à Narbonne pour essayer de retrouver le contenu de ma malle, mais sans grand espoir de succès ; si Saint Antoine ne s’en mêle pas, je ne retrouverai rien.
La Borie Grande, mercredi 11 octobre 1911
Je continue mes recherches, mais sans succès, il est vrai que je ne peux être fixé que dans 3 ou 4 jours. On annonce la mort du général de Charette à l’âge de 79 ans. C’est une figure bien française qui disparaît, qui entre dans l’Histoire. Le héros de Castelfidardo et de Mentana, de Patay et de Loigny était le type du chevalier chrétien et français. Il a été le soldat des meilleures causes, de celles qui nous tiennent le plus au cœur : la cause de Dieu, celle de la France, et celle du Roi qui les résume toutes deux. Ce vieux soldat resté si jeune mérite d’être donné en exemple aux jeunes ; il incarne notre idéal le plus pur, et, de plus, il n’a jamais hésité, il ne s’est jamais trompé sur son devoir. En 1870, ce soldat du pape n’hésita pas, lorsque sa présence à Rome devint inutile, à venir offrir son épée à la France malgré l’indignité des gouvernements d’alors ; en 1883, cet ardent légitimiste ami sûr et dévoué d’Henri V fut un des premiers à saluer dans le comte de Paris l’héritier du droit monarchique ; dans la crise douloureuse de l’an dernier, malgré son amitié pour l’Action française qu’il avait saluée dès son berceau, il ne se reconnut pas le droit de désobéir au roi. Le général des zouaves pontificaux est, sans contredit, une des plus nobles figures de ces cinquante dernières années.
La Borie Grande, jeudi 12 octobre 1911
Gaston, Claire, les Lauriston et les Jamme viennent déjeuner et passer une partie de la journée. La baronne de Charette a reçu du pape, du Roi, d’un grand nombre de notabilités catholiques et royalistes des télégrammes de condoléances les plus flatteurs pour la mémoire de son illustre époux. On annonce que l’accord concernant le Maroc est conclu… provisoirement c’est-à-dire jusqu’à ce qu’on soit d’accord sur les compensations à donner à l’Allemagne au Congo, et c’est là ce qu’il y aura de plus difficile ; nous entrons dans la phase la plus épineuse de ces interminables négociations.
La Borie Grande, vendredi 13 octobre 1911
Dans l’après-midi je vais à Mazamet malgré la pluie qui ne cesse de tomber.
La Borie Grande, samedi 14 octobre 1911
J’ai aujourd’hui 29 ans (la dernière année des 2…) et il y a aujourd’hui 22 ans que je serais mort sans une protection spéciale de Dieu ; double anniversaire ; je vais à la messe de 6h ½ à Albine.
La Borie Grande, dimanche 15 octobre 1911
Une lettre de Maman m’annonce le mariage de Marthe de Lazerme avec M. Paul Durand, de Montpellier[20] ; quelle charmante jeune femme sera Marthe ! Elle est instruite, modeste, pieuse, sérieuse et jolie ; vraiment elle a toutes les qualités et son mari sera heureux. Je pense que ce M. Durand appartient aux Durand déjà apparentés aux Lazerme ; c’est une excellente et riche famille de Montpellier. L’époque du mariage n’est pas fixée. Nous allons à la grand’messe à Albine ; les Jamme viennent nous voir dans l’après-midi. Il pleut dans la matinée.
Semaine du 16 au 22 octobre 1911
La Borie Grande, lundi 16 octobre 1911
Il pleut à torrents toute la journée ; cette pluie vient de la Méditerranée et ce doit être bien pis en Roussillon ; je devais y aller aujourd’hui mais j’ajourne mon départ. C’est bien à la famille si connue des Durand de Montpellier qu’appartient M. Paul Durand le fiancé de Marthe. Notre alliance avec cette famille remonte à une sœur de mon bisaïeul Lazerme qui avait épousé le baron Durand[21].
La Borie Grande, mardi 17 octobre 1911
La pluie qui ne cesse de tomber m’empêche encore de partir ; il doit y avoir de véritables inondations sur le littoral méditerranéen.
Ille, mercredi 18 octobre 1911
Me voilà de nouveau à Ille après une absence de plus de 3 mois ; mais ma maison étant fermée, je suis descendu, cette fois, chez mes parents. J’ai quitté la Borie Grande ce matin par le train de 7h45, me suis arrêté à Rivesaltes pour voir mon négociant en vins, à Perpignan et suis arrivé ici par le dernier train du soir ; partout il pleuvait, les torrents avaient débordé, les champs, les vignes étaient inondés. Ici il est tombé 130 millimètres d’eau depuis 3 jours et si la pluie continue, nous aurons une inondation.
Ille, jeudi 19 octobre 1911
La pluie a cessé ; je ne bouge pas aujourd’hui, j’écris et je mets de l’ordre dans notre maison abandonnée depuis 4 mois. Bonne Maman et les Magué sont partis mardi de Vinça pour Nice ; Bonne-Maman passera quelque temps avec eux ; l’oncle Paul peut à peine marcher et la pauvre Tante Josepha souffre de plus en plus de son entérite et a besoin de beaucoup de soins ; la présence de Bonne Maman à Nice sera bonne pour elle.
Ille, vendredi 20 octobre 1911
Je vais à Perpignan de 1h25 à 8h du soir, pour une foule d’affaires, notamment pour des échéances à payer. Je vais voir les Lazerme, je félicite Marthe de son mariage qui est fixé à la fin de novembre ; notre départ pour Biarritz en sera retardé. Son fiancé, M. Paul Durand, est l’un des fils de M. et Mme Léopold Durand, née de Girard ; sa mère seule est en vie, il a un frère marié depuis peu.
Ille, samedi 21 octobre 1911
Le matin je vais à Bouleternère, le soir à Claira ; à Claira, le pressurage s’achève, les raisins ont rendu un peu plus que je n’aurais cru et j’aurai peut-être 80 ou 100 hectos de plus que je n’avais compté, de plus les cours sont en hausse, cela m’intéresse à cause des 1200 hectos qui me restent à vendre entre Claira et Bouleternère. Les grapillons que j’ai achetés ont bien rendu et me donneront un joli bénéfice. Pour rentrer le soir, je suis obligé d’aller à pied de Claira à Bompas et même au-delà afin de prendre un autobus.
Ille, dimanche 22 octobre 1911
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je me promène un peu dans l’après-midi.
Semaine du 23 au 29 octobre 1911
La Borie Grande, lundi 23 octobre 1911
Je pars d’Ille à 1h25 et j’arrive ici à 10h soir par Castelnaudary-Castres ; j’y passerai 3 ou 4 jours, nous irons à Toulouse, puis nous rentrerons tous à Ille où nous passerons plus d’un mois avant d’aller à Biarritz.
La Borie Grande, mardi 24 octobre 1911
Je vais à Mazamet dans l’auto de François et de ma belle-mère avec Albert, sa femme, François et Lolotte ; je vais voir M. Siret.
La Borie Grande, mercredi 25 octobre 1911
Nous allons à Toulouse en auto, pour une foule d’emplettes d’hiver à faire. Bebelle et moi faisons nos commandes, moi chez mon tailleur, elle chez le sien etc. Je vois M. de Laportalière pour cette interminable et malheureuse affaire des « Prévoyants de France » qui n’est pas encore liquidée. Nous partons d’ici à 8h du matin et rentrons à 8h du soir ; à l’aller nous avons la pluie jusqu’à Puylaurens. Nous avions ma belle-mère et Lolotte avec nous ; Henri et François étaient venus à Toulouse de leur côté.
La Borie Grande, jeudi 26 octobre 1911
Dans l’après-midi, je vais à Saint-Amans faire quelques commissions.
Ille, vendredi 27 octobre 1911
Nous quittons la Borie Grande à 1h15 en auto, passons par Saint-Pons (où je fais le plein d’essence), Narbonne et Perpignan, et arrivons à Ille à 7 heures après plusieurs arrêts ; somme toute, malgré une violente rafale de vent et de pluie aux environs de Narbonne, notre voyage s’est bien passé. Nous voici enfin réinstallés chez nous jusqu’au moment où nous irons de nouveau à Biarritz où mes parents nous invitent à aller passer l’hiver avec eux à Sainte-Cécile ; ils doivent faire quelques améliorations à la villa et profitent pour cela de la saison d’hiver ; nous en profiterons nous aussi. Pour mon compte, je me plais beaucoup à Biarritz, et Bebelle, qui trouve le séjour d’Ille bien triste en hiver, sera bien à Biarritz. L’hiver prochain où nous n’aurons pas pareille aubaine, nous passerons peut-être plusieurs mois à Perpignan ; je n’aime pas Perpignan, je m’y déplais, mais Bebelle y a des amies, des relations, des distractions qu’elle n’a pas ici et il faut bien que je tienne compte de ses goûts.
Ille, samedi 28 octobre 1911
Nous sommes occupés à nous réinstaller ; l’après-midi nous allons en auto à Vinça et Bouleternère. J’avais à faire à Vinça bien des choses que j’y avais laissées.
Ille, dimanche 29 octobre 1911
Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, je vais à Claira, puis à Saint-Laurent entendre, à la salle de la section d’Action française de cette ville, une intéressante conférence d’Arnal, de Toulouse, sur le programme social de la Monarchie. Le soir, nous dînons chez mes parents.
Semaine du 30 au 31 octobre 1911
Ille, lundi 30 octobre 1911
Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je mets à jour ma correspondance, mes comptes etc. Le soir, j’assiste à la clôture du mois du Rosaire.
Ille, mardi 31 octobre 1911
L’après-midi, je vais à Perpignan avec Bebelle pour quelques commissions et visites ; nous nous confessons à Perpignan.
Novembre 1911
Semaine du 1er au 5 novembre 1911
Ille, mercredi 1er novembre 1911
Je fais la sainte communion à la messe de 7h à l’hôpital ; nous allons à tous les offices ; le soir, nous dînons chez mes parents.
Ille, jeudi 2 novembre 1911
Nous faisons la sainte communion à la messe de 7h à l’église, je reviens à l’office de 10 heures. Nous allons à Perpignan déjeuner chez les Lazerme qui nous ont invités pour nous faire faire la connaissance du fiancé de Marthe[22] ; il est bien sérieux, instruit et fortuné. Nous apprenons avec beaucoup de peine la mort à Vinça de Mlle Thérèse Badrignans ; cette excellente personne qui nous était absolument dévouée, comme tous ceux de sa famille, était le bras droit de Bonne Maman pour toutes les œuvres de Vinça, c’était une véritable sainte ; ele est morte hier soir subitement ; on peut dire qu’elle est allée finir au ciel la fête de la Toussaint. Bonne Maman va être désolée en apprenant sa mort.
Ille, vendredi 3 novembre 1911
Nous allons à Vinça assister aux obsèques de Mlle Badrignans ; une heure avant sa mort elle était occupée avec Philomène à arranger le maître-autel de Vinça, elle le parait pour son propre enterrement ! Tante Augustine de Llobet, qui est venue aussi à Vinça pour la triste cérémonie, vient déjeuner ici avec nous et repart pour Perpignan par le train de 4 heures. On annonce qu’on est d’accord avec l’Allemagne au sujet des « compensations congolaises », et que l’accord complet sera signé demain. Nous cédons 230.000 kilomètres carrés de Congo ; en pleine paix ce n’est pas très honorable ! L’Allemagne nous cède 16.000 kilomètres carrés de terres marécageuses au nord du Cameroun. Nous avons le protectorat du Maroc à condition de nous entendre à ce sujet avec les puissances signataires de l’acte d’Algésiras, cette entente sera particulièrement difficile avec l’Espagne. L’Allemagne ne perd rien puisqu’elle n’avait aucun droit sur le Maroc, et elle gagne plus de 200.000 kilomètres carrés au Congo ; la France, sans doute, gagne le Maroc grevé de l’hypothèque espagnole, mais perd tout ce que l’Allemagne gagne au Congo ; de plus, nos possessions équatoriales sont coupées en trois tronçons ! Nous ne faisons pas une bien brillante affaire et nous payons bien le droit d’établir notre protectorat sur l’empire marocain. Il est vrai que nous achetons la paix, provisoirement tout au moins. L’opinion allemande n’est pas contente ; on se demande ce qu’il lui faudrait… !
Ille, samedi 4 novembre 1911
Le matin, je vais au service funèbre de l’octave des morts. L’après-midi, je me promène avec Bebelle.
Ille, dimanche 5 novembre 1911
Ce matin, après la messe, je vais à Perpignan voir le marché aux vins ; les cours sont en hausse, on est à peu près revenu aux cours du milieu de septembre ; comme il me reste 1100 hectos à vendre cela m’intéresse ; j’ai emmené Bebelle avec moi, nous rentrons pour déjeuner. L’après-midi, nous allons à Vinça pour remplacer Bonne Maman à la procession au cimetière ; nous emmenons les enfants à Vinça. Ni en France ni en Allemagne on n’est satisfait du traité qui vient d’être signé. Il me semble que les Allemands pourraient être contents ; ils acquièrent, sans rien perdre, d’immenses et fertiles territoires au Congo ; en France, au contraire, nous voyons bien ce que nous perdons, mais nous ne sommes pas sûrs de ce que nous gagnons ; il nous manque ce qu’ont les Allemands, un représentant de l’intérêt général, un souverain héréditaire ! Nous allons dîner chez mes parents.
Semaine 6 au 12 novembre 1911
Ille, lundi 6 novembre 1911
L’après-midi, j’accompagne Papa à Millas chez les Çagarriga à qui nous faisons ensemble une bonne visite ; nous y trouvons les Henri de Çagarriga, Carlos et Thérèse de Lazerme qui y avaient déjeuné.
Ille, mardi 7 novembre 1911
Étant depuis plus d’un mois affligé d’un dérangement d’entrailles, bénin mais très persistant, je me décide à le traiter sérieusement pour en avoir raison, et je me purge ; je bouge à peine de toute la journée, je vais seulement à Bouleternère un moment avec Bebelle dans l’après-midi.
Ille, mercredi 8 novembre 1911
Dans l’après-midi nous allons voir les Barescut à La Ferrière, en auto ; ils nous font visiter leur parc qui a bien poussé.
Ille, jeudi 9 novembre 1911
Nous ne bougeons pas ; je suis toujours indisposé malgré le régime sévère que je suis ; je crains d’avoir pris une espèce d’entérite.
Ille, vendredi 10 novembre 1911
Dans l’après-midi je me promène avec Bebelle du côté de Saint-Michel et du Cam d’al Pou.
Ille, samedi 11 novembre 1911
Nous allons à Perpignan et à Claira ; je vois quelques courtiers en vins pour les 1100 hectos qui me restent à vendre, mais il n’y a pas moyen d’obtenir un prix raisonnable. Aussi, je vais me décider à aller voir les négociants de Bergerac dont Max m’a parlé à plusieurs reprises dans ses lettres ; je leur présenterai des échantillons de mon vin ; peut-être obtiendrai-je là un prix un peu plus élevé qu’à Perpignan. Au retour je m’arrêterai à Labastide d’Anjou ; je consulterai le fameux curé-médecin pour qu’il m’indique un traitement qui me fasse enfin passer mon dérangement d’entrailles par trop persistant.
Ille, dimanche 12 novembre 1911
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, nous allons en auto à Bouleternère avant les vêpres ; le soir nous allons dîner chez mes parents.
Semaine du 13 au 19 novembre 1911
Ille, lundi 13 novembre 1911
Bebelle va à Perpignan essayer ses toilettes pour le mariage de Marthe. L’après-midi, je vais à Millas en auto ; je prends à la gare de Millas Bebelle qui arrive de Perpignan, et nous allons voir ensemble les Çagarriga sans les rencontrer. Nous rentrons à Ille en auto. Je compte partir demain pour Bergerac.
Bergerac, mardi 14 novembre 1911
Je pars à 9h56 d’Ille et j’arrive à Bergerac à 8h44 du soir par Narbonne, Toulouse, Marmande. Max et Marie Thérèse vont bien ainsi que leurs enfants ; je suis heureux d’avoir 48 heures à passer avec eux.
Bergerac, mercredi 15 novembre 1911
Je vois avec Max des courtiers et des négociants en vins le matin à Bergerac et le soir à Sainte-Foy-la-Grande où nous allons ensemble. Je vends 400 hectos du vin de Claira (dont une partie de celui de Papa) au prix de 22 frs. l’hecto à la maison Orry ; c’est une excellente affaire, cela fait certainement 3 francs de différence avec les prix actuellement pratiqués en Roussillon.
Perpignan, vendredi 17 novembre 1911
Je n’ai pas écrit mon journal hier, ayant passé toute la nuit en chemin fer. Hier j’ai passé la matinée à Bergerac avec Max et Marie-Thérèse. Je quitte Bergerac par le train de 2h12, et vais à Eymet voir l’abbé Delbrel avec qui j’avais correspondu l’an dernier et qui fait le commerce des vins ; Max m’accompagne à Eymet, puis me quitte pour rentrer à Bergerac à bicyclette. Je repars d’Eymet à 7h18, passe la nuit dans les trains ou les gares et arrive à Labastide d’Anjou (Aude) ce matin à 8 heures environ. J’y viens pour consulter le curé qui fait des cures merveilleuses ; il me dit que j’ai attrapé une entérite et m’indique un traitement qui doit me guérir rapidement. Ayant eu la chance de voir le curé au moment de son déjeuner, je repars à 3h ½, je couche à Perpignan au Grand Hôtel ; j’y arrive à 10h [du] soir.
Perpignan, samedi 18 novembre 1911
Me voici de retour, mon voyage n’a pas été inutile puisque j’en rapporte un traitement salutaire et que j’ai très bien vendu une partie de mon vin. Ce matin, je vais de Perpignan à Claira par le train ; j’y passe une heure ; j’arrive à Ille à 11h39, Bebelle et les enfants vont bien. Maman a passé la semaine à Perpignan et s’est occupée du dispensaire dont elle est directrice d’honneur, elle y est encore avec Papa jusqu’à lundi. L’après-midi, je vais en auto à Bouleternère, où je fais échauder la vigne de la Grande Fèche, j’emmène Bebelle. Nous apprenons les fiançailles de Gabrielle de Llobet de Kendy avec M. Christian de La Barrière, qui habite le Lot-et-Garonne ; la date du mariage n’est pas fixée[23].
Ille, dimanche 19 novembre 1911
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, nous allons voir Mme Roca d’Huytéza, Mme et Mlle Roca. Mon traitement commence à agir, je vais bien mieux.
Semaine du 20 au 26 novembre 1911
Ille, lundi 20 novembre 1911
Nous allons et venons de Perpignan en auto entre midi ½ et 5 heures ; nous y faisons plusieurs courses et commissions. Mes parents devaient rentrer aujourd’hui de Perpignan, nous les ramenons.
Ille, mardi 21 novembre 1911
Je me promène avec Bebelle sur la route de Vinça ; je vais à une grand’messe à la chapelle de Notre-Dame de Lourdes et, le soir, à la bénédiction.
Ille, mercredi 22 novembre 1911
Nous allons déjeuner chez Carlos et Thérèse de Lazerme installés depuis peu dans la jolie villa mauresque de leur propriété de Saint-Martin au-dessus d’Elne ; nous emmenons Tony qui s’amuse avec son cousin Jacques dit « Coco » son contemporain[24]. Nous en repartons à 3 heures, et nous rentrons par Perpignan où nous nous arrêtons deux heures pendant lesquelles je vois plusieurs courtiers pour la vente de ce qui me reste de vin à Claira. Nous rentrons à Ille à sept heures du soir.
Ille, jeudi 23 novembre 1911
Bebelle est un peu souffrante, elle a sans doute pris froid hier. Nous ne bougeons pas.
Ille, vendredi 24 novembre 1911
Bebelle ayant eu un peu de fièvre garde le lit toute la journée, par précaution plutôt que par nécessité. L’après-midi, je vais à Vinça pour payer mes contributions et pour différentes choses. Je m’arrête à Bouleternère au retour.
Ille, samedi 25 novembre 1911
Je vais à Perpignan pour une affaire en justice de paix ; j’ai cité en conciliation par le nommé Malet Michel, de Saint-Estève, comme responsable du choc du 7 octobre qui m’a obligé à une foule de réparations à la voiture ; je voudrais au moins me faire rembourser mes frais qui s’élèvent à 61 francs car ses gens sont en grande partie cause de l’accident ; mais cet individu s’y refuse absolument ; pour l’y contraindre, je serais obligé de lui intenter un procès, ce n’est pas la peine et je préfère y renoncer. Je vais à Claira, je rentre à Ille à 1h ½ et, l’après-midi, je vais à Bouleternère procéder moi-même à l’expédition des 13 h. 55 que j’envoie à M. de Saint-Martin, de Latourblanche (Dordogne) pour lui ou pour différentes personnes de ce pays-là. Bebelle va mieux.
Ille, dimanche 26 novembre 1911
Je vais à la grand’messe, ensuite je pars en auto pour Perpignan où je prends part, l’après-midi, à un petit congrès sur l’enseignement catholique présidé par Monseigneur ; il a lieu sous les auspices de l’Association amicale des Anciens élèves des Frères dont Carlos est président. Je rentre à Ille à 7 heures.
Semaine du 27 au 30 novembre 1911
Ille, lundi 27 novembre 1911
Madame Joseph Batlle est morte ce matin presque subitement ; je ne la savais même pas malade, sa fille n’était pas auprès d’elle ; cette nouvelle cause un triste émoi dans Ille. Je vais faire ma visite de deuil dans l’après-midi. Bebelle va bien mieux mais a besoin de se soigner pour être tout à fait bien mercredi. Quant à moi, ma crise d’entérite est loin d’être guérie ; je suis un régime très sévère ; je prends régulièrement mes tisanes, mais je ne peux pas me reposer assez ; il y a cependant une légère amélioration, mais bien petite encore !
Ille, mardi 28 novembre 1911
Madame Jean Amade est arrivée hier soir, nous allons la voir dans l’après-midi ; il fait très beau et nous nous promenons un peu ; Bebelle va tout à fait bien. Il paraît que les navires allemands qui montaient la garde devant Agadir depuis le 1er juillet s’en vont aujourd’hui, c’est logique puisque l’empire marocain est placé sous notre protectorat ; mais quel protectorat si incomplet ! Une grande partie du nord du Maroc, surtout la région côtière et une autre partie au sud, sont abandonnées à l’Espagne, et pour le reste du pays, il y a d’énormes restrictions à notre protectorat. Vraiment était-ce la peine d’abandonner plus de 300.000 kilomètres carrés du Congo français ? Et dire que les Allemands ne sont pas contents ! Que leur fallait-il donc ?
Perpignan, mercredi 29 novembre 1911
Le matin à Ille, nous assistons aux obsèques de Mme Batlle née Delcros[25]. Nous partons à 2 heures en auto pour Perpignan ; nous descendons à la maison de Llobet que notre oncle Gabriel, actuellement à Rome pour le consistoire où Mgr Cabrières reçoit la pourpre, a bien voulu mettre à notre disposition ; nous y passerons 48 heures. Le soir dîner de cérémonie chez les Lazerme, 30 couverts seulement ; c’est strictement la famille ; le dîner est fin et élégant. J’y fais la connaissance d’une foule de cousins et cousines de Montpellier.
Perpignan, jeudi 30 novembre 1911
J’assiste à la messe d’enterrement de Mme Muxart[26]. À 11 heures, nous sommes tous de noce ; l’église Saint-Jean, tendue de noir ce matin pour les obsèques de Mme Muxart, est transformée pour le mariage de Marthe de Lazerme[27]. Le cortège est des plus brillants ; je donne le bras à baronne de Rovira de Roquevaire, femme de René ; Bebelle au baron Pierre de Forton ; Papa à Mme Alexandre d’Andoque de Sériège, née Durand, qui est ma cousine par sa naissance, et la cousine de Bebelle par son mari ; enfin, Maman à notre cousin le comte d’Espous. Au lunch, très élégant, je porte un toast comme on m’en avait prié ; Carlos et René de Rovira toastent aussi. Il y a deux catégories d’invités : les personnes du cortège dans une pièce et par grandes tables ; les autres invités par petites tables dans d’autres pièces ; Bebelle et moi sommes à la table des mariés. Je laisse ci-dessous la place du compte-rendu que les journaux ne manqueront pas de publier et que je collerai ; L’Éclair de Montpellier du 2 décembre 1911 :
Coupure de presse de L’Eclair de Montpellier du 2 décembre 1911 sur le mariage de Paul Durand et de Marthe de Lazerme, collée par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal à la date du 30 novembre 1911
Le soir, nous allons à un cirque, à la foire, avec les cousines de Llobet, les Rovira, Massia, La Croix, etc.
Décembre 1911
Semaine du 1er au 3 décembre 1911
Ille, vendredi 1er décembre 1911
Le matin à Perpignan, je fais la sainte communion et me confesse à la messe de 8 heures à Saint-Jean. Nous rentrons à Ille vers midi ½.
Ille, samedi 2 décembre 1911
Nous allons en auto à Serdinya où j’ai à voir un petit négociant à qui j’ai vendu du vin de Bouleternère l’an dernier ; j’amène Bebelle, nous poussons jusqu’à Olette ; au retour nous faisons un petit crochet pour voir les Badrignans à Finestret ; nous rentrons à Ille à six heures. Temps superbe.
Ille, dimanche 3 décembre 1911
Nous allons à tous les offices ; après les vêpres, nous faisons des visites. Le matin à 8h ½, je vais à un enterrement.
Semaine du 4 au 10 décembre 1911
Ille, lundi 4 décembre 1911
Je vais à Claira et Perpignan en auto dans l’après-midi. À Claira, je fais envoyer plusieurs échantillons de vin.
Paris, mercredi 6 décembre 1911
Ayant quitté Ille hier mardi à 1h25 du soir, je suis arrivé ce matin à 8h56 à la gare du quai d’Orsay sans avoir même changé de wagon. Je vais un moment à une séance du congrès d’Action française ouvert depuis hier soir ; l’après-midi, je me mets à la recherche de Charles Vassal pour avoir l’adresse de négociants en vins ; je ne le vois pas mais je trouve sa femme et son beau-père ; je vais à Bercy. Je suis descendu à l’Hôtel de Castille 37 rue Cambon.
Paris, jeudi 7 décembre 1911
J’assiste à une séance du matin du congrès d’Action française qui est bien plus suivi que celui de l’an dernier ; du Roussillon nous sommes dix. L’après-midi je fais une tournée infructueuse dans Bercy ; les négociants ne veulent pas acheter ou ne veulent pas donner un sou de plus que les cours pratiqués actuellement dans le Midi ; tant vaut vendre là-bas. Le soir, je vais chez ma pauvre tante Civelli qui me reçoit très bien et me garde à dîner.
Paris, vendredi 8 décembre 1911
Je me confesse et fais la sainte communion à la messe de 8 heures à Notre-Dame-des-Victoires à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception ; ensuite je vais à la séance du congrès ; j’y reviens l’après-midi, et enfin j’assiste le soir avec Marguerite-Marie Civelli à la magnifique réunion de clôture de la salle Wagram au cours de laquelle Jules Lemaitre, Vaugeois, Montesquiou, Vesins, Maurras, de Roux et Daudet prennent la parole ; sans aucune exagération il y a là 8000 personnes et beaucoup n’ont pas pu entrer ; à l’extérieur, formidable service d’ordre, tout comme l’année dernière. Ce congrès a été très beau et on est enchanté, à l’Action française, du revirement complet qui s’est produit chez le Roi qui a supprimé son bureau politique et vient d’instituer un conseil de dix délégués régionaux choisis tous parmi les meilleurs de l’Action française : Lur-Saluces, Flachaire de Roustan, de Girard (à Montpellier), de Resnes, le commandant Picot, de Suffren, etc. Tout est pour le mieux à ce point de vue et Maurras est vraiment premier ministre du Roi de France ; il est appelé à Bruxelles plusieurs fois par mois et rien d’important n’est décidé sans son d’avis. Malgré de nombreuses démarches, je ne réussis pas encore à trouver un bon preneur pour mon vin.
Paris, dimanche 10 décembre 1911
Je quitte Paris, hier matin, par l’express de 9 heures à Montparnasse pour aller passer l’après-midi à Angers ; j’y arrive à 2h5 ; je vois l’oncle Xavier et toute sa famille, Philomène, Henri de Lavergne, leurs filles, Jacques Hervé et sa femme ; il m’est impossible de faire d’autres visites, le temps me manque. Je vois cependant le Dr Sourice que je tiens à consulter au sujet du dérangement d’entrailles dont je souffre depuis plus de deux mois et qui, du reste, paraît aller un peu mieux ; il me donne un traitement homéopathique que je vais essayer car celui du curé de Labastide ne m’a pas réussi. Les Lavergne et moi dînons chez l’oncle Xavier et je repars à 10 heures par Tours et Orléans ; j’arrive à 4h ½ à la gare du quai d’Orsay, je rentre à l’hôtel et je me couche. Je dors trois heures ; je vais à la grand’messe de 9 heures à la Madeleine et, ne pouvant en rien aujourd’hui dimanche m’occuper de mes affaires, je décide d’aller à Amiens entre deux trains pour visiter la splendide cathédrale de cette ville, la plus belle de France dit-on. Je quitte Paris à midi par un rapide qui me dépose à 1h26 à Amiens et j’ai plus d’une heure pour admirer, avant les vêpres, la merveille de l’art ogival qu’est Notre-Dame d’Amiens. Ce qui me frappe le plus, c’est la hauteur des voûtes et la sveltesse des piliers ; je ne crois pas qu’il y ait en France un plus beau monument ; je connais, parmi les plus remarquables cathédrales, celles de Chartres, de Reims, de Paris, mais, vraiment, je crois que Notre-Dame d’Amiens les dépasse. Je rentre à Paris par un express qui devait m’y ramener à 6h17, mais un assez grave accident qui s’est produit près de la gare du Nord nous retarde d’une heure et je n’arrive à Paris qu’à 7h 1/4. Je dîne chez ma tante Civelli.
Cathédrale d’Amiens – Cliché anonyme, 1911, Encyclopedia Britannica (Wikipédia)
Semaine du 11 au 17 décembre 1911
Paris, lundi 11 décembre 1911
Je comptais repartir ce soir pour Ille, mais j’attends la réponse d’un négociant en vins et je suis forcé de rester un jour de plus. Je fais des commissions sur la rive gauche, je vais visiter l’exposition de pisciculture au Grand Palais ; l’après-midi je vois des courtiers, mais je me rends compte que je ne pourrai pas à vendre mon vin à Paris, ce sera une expérience malheureuse. Pour connaître les cours de Perpignan je télégraphie à Rebuffat.
Ille, mercredi 13 décembre 1911
J’ai passé la journée complète d’hier à Paris et j’en suis reparti à 7 heures du soir, du quai d’Orsay, par le rapide. Rebuffat m’a répondu que l’on m’achèterait mon vin 20 frs. l’hecto à Perpignan ; comme malgré le mal que je me suis donné, malgré mes courses, mes démarches, je ne suis pas arrivé à trouver un sou de plus à Paris, je décide de vendre à Perpignan, c’est pourquoi je quitte Paris. Dans la journée de mardi, je fais l’acquisition chez un fourreur de la rue du Bac, d’un manteau de loutre pour Bebelle ; l’après-midi, je vais faire mon pèlerinage au Sacré-Cœur à la basilique de Montmartre, je fais une bonne et intéressante visite à Vaugeois au siège de la Ligue d’Action française chaussée d’Antin, je vais voir les Delestrac que je rencontre tous. Parti par le rapide de 7h du quai d’Orsay avec M. Henri Bertran qui est comme moi dans le wagon de Vernet-les-Bains, j’arrive à Ille sans changement de train ce matin à 11 heures 39. Bebelle et Tony m’attendaient à la gare. Ils vont bien ; mes parents aussi.
Ille, jeudi 14 décembre 1911
Dans l’après-midi, je vais en auto à Bouleternère. Mon indisposition va beaucoup mieux et j’espère que je touche à la guérison. Ce rapide voyage d’une semaine ne m’a pas du tout fatigué, au contraire. Je n’ai pas réussi à vendre mon vin comme je l’aurais voulu, mais j’ai assisté au congrès d’Action française qui a été très réussi cette année à cause de la bienveillance dont l’a entouré le duc d’Orléans ; j’ai vu beaucoup de parents que je n’ai pas souvent l’occasion de rencontrer ; enfin j’ai étudié dans quelles conditions il serait possible d’aller passer chaque année quelques mois à Paris en famille, ce qui serait si agréable ! Ce serait possible en louant un appartement vide, en le meublant, l’habitant 2 ou trois mois et le sous-louant le reste du temps ; de cette façon, toutes mes informations concordent sur ce point, non seulement je serais couvert de mon loyer mais même la sous-location de l’appartement meublé me rapporterait plus que le loyer et nous habiterions ainsi Paris une partie de l’année sans bourse délier ; la seule chose ennuyeuse c’est l’achat du mobilier, c’est une mise de fonds nécessaire. À Paris j’ai acheté pour Bebelle un superbe manteau en loutre d’Hudson, à un prix très inférieur à ce que je l’aurais payé en province, c’est une véritable occasion ; mon voyage a donc servi à quelque chose !
Ille, vendredi 15 décembre 1911
Je vais à Perpignan, puis à Claira ; à la Cadène, on est en train de planter les racinés pour remplacer les manquants. J’ai laissé Bebelle et Tony à Perpignan, je les reprends en passant et nous faisons ensemble des commissions et des visites. J’ai vendu le solde de ma récolte de Claira, soit 700 à 750 hectos à la maison Veuve Henri Parès au prix de 20 frs. l’hecto ; il est impossible de trouver un prix plus élevé en ce moment et rien ne permet d’espérer une hausse ; je n’ai plus à vendre que le vin de Bouleternère.
Ille, samedi 16 décembre 1911
Il fait un temps merveilleux, on ne se croirait certes pas en hiver. Nous nous promenons dans la campagne.
Ille, dimanche 17 décembre 1911
Nous assistons à la messe de 8h ½, puis nous allons à Perpignan en auto ; j’assiste au déjeuner mensuel d’Action française chez Gadel ; nous sommes 46 délégués de sections à ce déjeuner ; Bebelle déjeune chez les Llobet ; nous sommes de retour vers 5h ½.
Semaine du 18 au 24 décembre 1911
Ille, lundi 18 décembre 1911
L’après-midi, je vais à Vinça, puis à Boule en auto ; j’y amène Bebelle et les enfants. Temps magnifique.
Ille, mardi 19 décembre 1911
L’après-midi, je vais à Claira et à Saint-Laurent, je m’arrête à Perpignan au retour, je rentre à 8 heures.
Ille, mercredi 20 décembre 1911
Nous allons déjeuner à la Grange chez les Çagarriga ; Papa et Maman y sont aussi invités et y viennent avec nous. Nous y allons tous en auto. Partis d’Ille à 10 heures nous sommes de retour à cinq heures. Les Henri de Çagarriga nous ont fait avec beaucoup d’amabilité les honneurs de la Grange.
Château de la Grange à Villelongue-dels-Monts (Pyrénées-Orientales), propriété de la famille d’Henri de Çagarriga – Cliché Agnès Vinas, années 2000 (Site mediterranees.net
Ille, jeudi 21 décembre 1911
Nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Xavier qui est ici pour deux à trois jours ; nous commençons nos préparatifs de départ car nous partons samedi pour Biarritz où nous allons passer deux à trois mois à Sainte-Cécile ; mes parents y font cet hiver des réparations et en profitent pour l’habiter pendant ce temps ; ils nous invitent à en profiter aussi et nous acceptons avec plaisir, nous allons passer là une charmante fin d’hiver. Marie-Thérèse y viendra peut-être aussi.
Ille, vendredi 22 décembre 1911
Nous continuons nos préparatifs de départ ; le matin, je vais visiter, avec l’oncle Xavier et Tony, la nouvelle petite vigne et olivette que Papa vient d’acheter à M. Rotgé[28] à côté du Bouc. L’après-midi, je vais à Perpignan en auto pour une séance chez le dentiste et pour quelques commissions.
Saint-Girons, samedi 23 décembre 1911
Partis d’Ille ce matin à 10 heures en auto, nous venons coucher à St-Girons ; nous avons eu un vent terrible les 50 premiers kilomètres ; nous avons déjeuné à Quillan.
Lourdes, dimanche 24 décembre 1911
Partis de Saint-Girons à 10 heures après la messe, nous déjeunons à Lannemezan et venons à Lourdes par Bagnères-de-Bigorre ; le temps est superbe, l’atmosphère limpide et nous admirons les moindres détails de la chaîne des Pyrénées centrales que nous longeons ; je passe à Bagnères-de-Bigorre où j’avais séjourné l’été de 1885, je n’avais pas 3 ans et cependant je reconnais la promenade des Coustous. Nous arrivons à Lourdes à 4 heures ½. Maman y est depuis hier soir.
Semaine du 25 au 31 décembre 1911
Lourdes, lundi 25 décembre 1911 (Noël)
Nous assistons à la messe de minuit à l’église du Rosaire, nous y faisons la sainte communion. Le matin à 10 heures, je prends un bain glacé dans la piscine. Nous allons à vêpres à la basilique.
Biarritz, mardi 26 décembre 1911
Le matin, à Lourdes, je vais à la messe de 9 heures à la crypte et j’y fais la sainte communion. Nous partons à 10h ½ et arrivons à Biarritz à 4h20, après un arrêt de 1h ¾ à Pau où nous visitons le château d’Henri IV (que j’avais vu à l’âge de 6 ans) et où nous déjeunons. Nous avons un terme de ce voyage de près de 500 kilomètres ; il s’est admirablement passé ; nous avons eu beau temps et l’auto s’est très bien comportée ; enfin nous n’avons même pas crevé.
Biarritz, mercredi 27 décembre 1911
Dans l’après-midi nous nous promenons et faisons des commissions ; Biarritz ne présente pas l’animation de l’été dernier, mais la mer est très belle.
Biarritz, jeudi 28 décembre 1911
L’après-midi, je vais à Bayonne avec Bebelle par le B.A.B. ; nous faisons quelques emplettes en vue du 1er de l’an. Je vais un moment au concert au casino municipal.
Biarritz, vendredi 29 décembre 1911
Nous allons à la plage et au casino ; temps superbe ; je commence mes lettres de Jour de l’An.
Biarritz, samedi 30 décembre 1911
Étant assez fatigué par ma crise d’entérite qui a des hauts et des bas, mais qui ne se décide pas à finir, je ne sors pas de la journée ; d’ailleurs le temps est mauvais. J’avance beaucoup mes lettres de Jour de l’An.
Biarritz, dimanche 31 décembre 1911
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Saint-Charles. Je fais un petit tour avec Bebelle ; il fait mauvais temps et froid.
Ainsi finit cette année qui a failli amener une guerre terrible et qui a marqué un réveil incontestable et bien consolant du patriotisme des Français. Le gouvernement n’a pas su tirer de cette attitude très belle de la nation le parti qu’il eût été facile à un gouvernement national d’en tirer et nous avons dû céder, pour un Maroc incomplet et hypothétique, le tiers de notre Congo. Ce n’est pas un succès et si l’Allemagne n’a pas obtenu tout ce que l’ambition des pangermanistes souhaitait, elle a obtenu beaucoup trop. Et vraiment on peut se poser la question que beaucoup de bons esprits, de patriotes éclairés se posent : n’eût-il pas mieux valu pour la France que la guerre éclatât en septembre ? Tout le monde l’attendait, l’état d’esprit des troupes était excellent, nos alliés nous soutenaient. Retrouvera-t-on une pareille occasion pour une guerre qui éclatera un jour ou l’autre ? Dieu seul le sait, mais il est permis aux Français de se le demander.
Dans les derniers jours de cette année qui a vu la guerre en Turquie et Tripolitaine, la guerre au Maroc et qui a failli voir la guerre sur le Rhin, des utopistes, des illuminés ont eu la triste idée d’organiser à la Société de géographie une conférence en faveur de la paix universelle, de fonder une « Société française pour l’arbitrage entre nations », une « Association de la Paix par le Droit », une « Ligue des Catholiques français pour la paix ». Ces vagues associations ont donc organisé une conférence sous la présidence de M. Frédéric Passy ; un pasteur protestant, le pasteur Wagner, un rabbin juif Lévy, l’illuminé Sangnier fondateur de l’ex-Sillon, et le défroqué Hyacinthe Loyson, ont pris la parole. Ces malheureux auraient dû se rappeler, du moins ceux d’entre eux qui ont des cheveux blancs, d’une conférence identique organisée par les mêmes en juin 1869 ; cette conférence pour la paix universelle était également présidée par M. Frédéric Passy ; le même Loyson, pas encore ouvertement défroqué, y avait pris la parole ; les grands rabbins de Paris et de Genève et un Pasteur protestant y assistaient. C’était quinze mois avant Sedan ! Ce souvenir aurait dû empêcher ces « passyfiants », comme les appelait alors Louis Veuillot, de récidiver.
[1] Ghislaine-Marie du Pin de Saint-Cyr, fille de Marie-Thérèse d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Louis Gibert (1885-1956), pilote breveté de l’Aéro-club de France en 1910, il est le premier à survoler Albi et les villes de toute la région, vole à Bordeaux, Royan… Il travailla ensuite pour Air France et prit sa retraite en 1949 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Autour de 1911-1913 la Société générale traversa une période de fragilité financière majeure, marquée par une prise de risque excessive dans ses investissements internationaux et une gestion défaillante, culminant dans un quasi-krach en 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Voir supra note du 19 septembre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Jean Maille, né le 20 février 1884 à Bordeaux avait épousé à Vinça le 27 avril 1911 Gabrielle de Girvès (Vinça, 10 mai 1891-Perpignan, 6 décembre 1965), fil de Sauveur de Girvès (1848-1904) et de Blanche Pontich (1870-1963), issue d’une branche éloignée de la famille de Pontich. Sa tante paternelle Thérèsine de Girvès (1843-1929) était l’épouse, depuis 1860, de François Xavier Louis Noëll, famille citée à plusieurs reprises au cours du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Louis François Auguste Roca d’Huytéza (Toulouse, 9 avril 1865-Vendôme, Loir-et-Cher, 2 septembre 1926), entré dans la marine en 1881, enseigne de vaisseau en 1886, lieutenant en 1891, capitaine de frégate en 1908, il était sur le cuirassé Saint-Louis en 1911. Fils de Victor Roca d’Huytéza, appartenant à une famille originaire de Prades et fixée à Ille dont il est souvent question dans le journal, et d’Hélène de Micas. Il épousa le 6 mai 1890 à Toulon Pauline Bergasse du Petit-Thouars, issu d’une célèbre famille de marins (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Il s’agit d’Henriette d’Yzarn de Freissinet de Valady (et non de Malavy), fille de Louis d’Yzarn de Freissinet de Valady et d’Anne de Beaumont, qui épousera le 1er juillet 1911 à Toulouse Odon de Chefdebien-Zagarriga (1878-1964), fils de Fernand de Chefdebien-Zagarriga et de Marie-Thérèse d’Andoque de Sériège (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Marcelle de Blaÿ de Gaïx, née au Puy-en-Velay le 26 janvier 1892, était la fille d’Henri de Blaÿ, ancien officier et propriétaire en Algérie (1855-1922), et de Madeleine Cornet (1866-1900). Mariée le 31 mai 1911 avec Joseph de Gaulejac (1887-1949), fils d’Albert de Gaulejac et d’Euphrasie Barbara de Labelotterie de Boisséson, elle mourut le 7 avril 1971 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Jeanne Courbebaisse (Paris, 11 août 1890-13 septembre 1986), fille d’Henri Courbebaisse (1849-1935), général de brigade, et de Mathilde Jaume (1853-1942), cousine éloignée des Estève par les Descallar, ancêtres des Pontich, avait épousé le 29 mai 1911 à Montpellier Emmanuel Vidart (1882-1944), officier d’infanterie (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Voir supra note du 12 mars 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Can Day était la ville de la famille de Pous à Palalada (act. Amélie-les-Bains-Palalda), aujourd’hui hôtel « Le Roussillon » (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Voir supra note du 13 février 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Voir supra note du 12 septembre 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Comédie en trois actes de Fernand Wicheler et Frantz Fonson, créée au théâtre de l’Olympia de Bruxelles le 18 mars 1910 et reprise à Paris, au théâtre de la Renaissance, le 7 juin 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Voir supra note du 1er juillet 1901 et au 18 octobre 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Pièce en quatre actes d’Henry Bataille représentée pour la première fois sur le Théâtre du Gymnase le 25 février 1910 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Charles Marie Joseph Peïtevin de Saint-André (1860-1940), marié en 1887 à Madeleine de Cadolle. Originaire de Montpellier, il était le fils de Marie-Joséphine d’Audéric, cousine éloignée de Gabrielle du Lac par une aïeule côté Llobet née d’Audéric (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Augustin Boué de Lapeyrère (1852-1924), ministre de la Marine de 1909 à 1911. Il joue un rôle important dans la modernisation de la Marine française dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale et commande l’armée navale de 1911 à 1915 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Louis Rupert, camarade d’Antoine d’Estève de Bosch rencontré à Alger en 1905 et cité à de nombreuses reprises par la suite dans le journal. Voir notamment supra 29 octobre 1905 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Voir infra au 30 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Voir infra au 30 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Voir infra au 30 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Christian de La Barrière (Casteljaloux, 1883-1945), officier, futur maire d’Éauze, fils d’André de La Barrière et de Berthe Desbarats, épousera le 12 janvier 1912 au Castelet, commune de Cuq-Toulza (Tarn) Gabrielle de Llobet (Le Falga, Haute-Garonne, 4 juillet 1888-Esberous, Gers, 4 mars 1967), fille de Charles de Llobet et de Geneviève Guiraud, cousine germaine de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Il s’agit de Jacques de Lazerme (Vallesville, Haute-Garonne, château de Clairefont, 8 août 1909-1986), fils de Carlos de Lazerme et de Thérèse Cousin de Mauvaisin (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Voir supra note du 23 avril 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Rose Roca, née à Vinça en 1829, fille de Jean Roca et Marthe Clara, mariée en 1854 avec Auguste Muxart (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Marthe de Lazerme (Perpignan, 17 mars 1883-1972), fille de Joseph de Lazerme (1846-1922) et de Marie Hélène Pougeard du Limbert (1853-1920) épousa le 30 novembre 1911 à Perpignan Paul Durand de Girard (Montpellier, 1873-1941), fils de Léopold Durand (1830-1885) et d’Isabelle de Girard (1838-1913). Léopold était, par sa mère, également née Durand, le petit-fils de Joséphine Lazerme (1782-1858) mariée à Jean-Louis Durand, de Montpellier, en 1801. Ces familles sont souvent citées au fil du journal. La fille unique du mariage Durand/Lazerme, Hélène (1912-1984), épousera en 1933 Georges de Mauléon-Narbonne de Nébias (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Joseph Rotgé (Sournia, 1874-Prades, 1935), fils de Gabriel Rotgé (1826-1904) et de Caroline Saleta (1837-1919), cousin par sa mère des Rovira, d’Albici et Massia, héritier par son père de terres à Sournia et à Ille (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Nous allons à la messe à Saint-Charles ; nous plaçons cette année qui commence sous la protection de Dieu. Un brouillard froid et très épais règne toute la journée. L’après-midi nous allons un moment au casino.
Biarritz, mardi 2 janvier 1912
L’après-midi nous allons passer un moment sur la plage ; je me promène aussi du côté du phare ; il fait très beau. Henri de Rodellec, qui vient d’être nommé capitaine, est envoyé à Reims au 22e dragons. L’oncle Xavier et Tata Mimi doivent être bien ennuyés de voir s’éloigner Madeleine qu’ils n’ont jamais quittée. Par contre, Maurice a trouvé à permuter et il passe du 12ème chasseurs à Saint-Mihiel et Césane[1] (où il était depuis plusieurs mois) au 25ème Dragons à Angers ; il y remplacera Henri.
Biarritz, mercredi 3 janvier 1912
Nous nous promenons dans l’après-midi ; nous allons voir les Mauvaisin sans les rencontrer, puis un moment au concert au casino. Marie-Thérèse nous arrivera la semaine prochaine avec ses enfants. J’en suis bien content ; elle va passer, comme nous, une bonne partie de l’hiver à Biarritz ; la villa est assez grande, même avec deux chambres immobilisées par les réparations, pour nous loger tous. Marie-Thérèse est un peu fatiguée et ce changement d’air et d’habitudes lui fera du bien.
Biarritz, jeudi 4 janvier 1912
Le brouillard froid persiste. Nous sortons dans l’après-midi. Je vais à la messe de 11 heures à Saint Charles.
Biarritz, vendredi 5 janvier 1912
Premier vendredi du mois et de l’année ; je fais la sainte communion à Saint-Charles. L’après-midi, je me promène au phare, sur la plage, je vais au concert. Bebelle est fatiguée et ne sort pas.
Biarritz, samedi 6 janvier 1912
Bebelle a eu un fort accès de fièvre dans la nuit ; elle se repose et prend un peu l’air dans l’après-midi. La mer est très grosse et je vais l’admirer du Rocher de la Vierge et du phare. Je passe une bonne partie de l’après-midi sur la plage, Bebelle y vient un moment, l’air lui fait du bien.
Biarritz, dimanche 7 février 1912
Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles ; il pleut et le vent fait rage toute la journée, c’est une tempête du sud-ouest ; Bebelle ne ressort pas, elle fait ses préparatifs de départ pour demain. Je vais admirer la mer que le vent soulève en lames énormes et qui se brise avec fracas sur les rochers du phare, de la grande plage et de la Vierge, c’est un spectacle merveilleux, toute la grande plage est envahie par l’eau. Je vais au salut à Sainte-Eugénie.
Semaine du 8 au 14 janvier 1912
Biarritz, lundi 8 janvier 1912
Le temps s’est arrangé et la mer aussi ; il fait chaud pour la saison. Bebelle part à 1h44, elle va seule au mariage de sa cousine de Llobet[2], je ne l’accompagne pas parce que j’aurais peur d’aggraver ma crise d’entérite qui va bien mieux mais que je dois soigner beaucoup. Comme je dois voyager dans quelques jours pour aller assister à Vinça à la fête de Saint Sébastien, je ne veux pas faire ces deux voyages coup sur coup. J’accompagne Bebelle jusqu’à Bayonne ; elle couchera ce soir à Toulouse, ira demain au Castelet (c’est demain soir qu’a lieu le dîner de famille), en repartira après-demain après le lunch qui suivra le mariage, et sera ici jeudi. Je vais lire et écrire un moment au casino.
Biarritz, mardi 9 janvier 1912
Le matin, je vais à la chapelle de Notre-Dame de Guadeloupe (ancienne chapelle du domaine impérial) où l’on dit une messe pour le repos de l’âme de l’empereur, quelques personnes y assistent. Cette chapelle est fort jolie et je désirais la connaître, on ne l’ouvre que deux fois par an. Cette messe ne constitue nullement une manifestation bonapartiste sans quoi je me serais bien gardé d’y assister, ayant pour le régime impérial, qui a fait tant de mal à la France, au moins autant d’horreur que pour la république. Je suis allé à cette messe pour voir la chapelle ; c’est aujourd’hui tout ce qui reste, ou à peu près, du passage de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie à Biarritz dont ils ont assuré le succès comme station ; le palais est transformé en hôtel, le parc est dépecé et a formé le quartier nouveau (sur lequel est, du reste, bâtie la villa Sainte-Cécile). L’après-midi j’assiste à la vente aux enchères des meubles de la villa Nirvana.
La chapelle Notre-Dame de Guadeloupe à Biarritz – Carte postale ND phot, 1903 (Site paysbasque1900.fr)
Biarritz, mercredi 10 janvier 1912
Il fait très beau, la mer, assez agitée, est superbe ; le matin je me promène sur les falaises, je vais au rocher de la Vierge. L’après-midi, je retourne à la vente de la villa Nirvana ; j’avais envie de 2 fauteuils mais ils montent trop et j’y renonce. Maman achète quelques petites choses pour la villa. Ensuite je vais au casino. Le ministre des Affaires étrangères, M. de Selves, vient de démissionner ; devant la commission d’enquête du Sénat à propos des causes du conflit franco-allemand de cet été, il a, pour ainsi dire, accusé M. Caillaux de mensonge ; tout le monde sait que Caillaux est un brouillon, un pleutre et un menteur ; c’est De Selves qui a raison ; il s’en va et il est probable que tout le ministère le suivra de près dans sa chute.
Biarritz, jeudi 11 janvier 1912
Le matin je vais à la gare attendre Bebelle qui rentre du mariage de sa cousine ; ça a été une très belle fête, mais Bebelle a été assez fatiguée par son voyage ; elle a eu tort de voyager la nuit ; je vais l’attendre avec Tony, en auto. La lettre adressée à Fallières (par-dessus la tête de Caillaux) par M. de Selves est un acte d’accusation du régime républicain ; le ministre démissionnaire déclare ne pouvoir assumer plus longtemps la responsabilité d’une politique extérieure à qui manque l’unité de vue et de direction… etc. Quelle phrase accusatrice pour la république ! Cette phrase, dite par un homme « qui a vu », comme M. de Selves, à un pareil moment, cette phrase appelle le Roi. Elle a une portée incalculable ! On annonce aujourd’hui la démission du ministère tout entier. Marie-Thérèse arrive avec ses trois enfants, je vais l’attendre à la gare.
Biarritz, vendredi 12 janvier 1912
Nous passons une partie de l’après-midi sur la plage. Le temps est splendide tous ces jours-ci. On parle d’un ministère Delcassé ou Bourgeois ; peu m’importe ; c’est blanc bonnet ou bonnet blanc ; tant qu’on ne changera pas le régime on ne fera rien de bon. Mais la crise actuelle est plus qu’une crise ministérielle ; elle ne peut pas ne pas faire réfléchir les patriotes, les nationalistes français, ceux qui comme nous envisagent tous les problèmes politiques ou sociaux dans leur rapport avec l’intérêt français ; or, de l’examen attentif de la situation actuelle doit ressortir une fois de plus et avec évidence cette vérité indiscutable que la république ne peut pas avoir de politique extérieure. Donc, à bas la république !!! Ce qu’il y a de curieux, c’est que les nationalistes encore enlisés dans l’utopie républicaine accordent par bribes, par morceaux, ce qu’ils n’osent pas accorder en bloc. Ils conviennent que nos institutions politiques sont un obstacle à une action suivie etc. Mais ils espèrent y remédier. Comment ? Ils oublient de le dire.
Biarritz, samedi 13 janvier 1912
Nous allons avec Tony chez le Docteur de Lostalot pour des bains salins que doit prendre cet enfant. L’après-midi nous passons un moment sur la plage, puis allons au casino. On parle aujourd’hui d’un ministère Poincaré.
Biarritz, dimanche 14 janvier 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous restons sur la plage de 2h ½ à 4 heures. Après les vêpres, je vais avec Bebelle à un cinématographe.
Semaine du 15 au 21 janvier 1912
Biarritz, lundi 15 janvier 1912
Le matin nous faisons photographier les enfants. L’après-midi nous allons en auto, Bebelle et moi, voir la comtesse de Lalande, à Lavielle près Bayonne ; nous sommes de retour à 4 heures ; ensuite, je vais un moment au casino.
Nous avons un ministère Poincaré – Bourgeois – Millerand – Briand et Delcassé etc. ; ce n’est pas ce qui sauvera la France !
Biarritz, mardi 16 janvier 1912
Je vais à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; la mer est démontée aujourd’hui ; je vais l’admirer du rocher de la Vierge et du phare. Je rencontre Roger de Bréon[3] et sa femme, ils sont en voyage de noces ; je n’avais pas revu Roger depuis plus de cinq ans.
Perpignan, mercredi 17 janvier 1912
Je quitte Biarritz à 8h33, je voyage toute la journée et j’arrive à Perpignan à 10h04 du soir par Toulouse et Narbonne ; je couche à Perpignan, au Grand Hôtel. En wagon, je prépare le discours que je devrai faire demain aux obsèques de M. Noëll[4], président honoraire de la Société Saint-Sébastien, dont M. Bouchède m’a annoncé la mort hier soir par dépêche.
Vinça, jeudi 18 janvier 1912
J’arrive à Vinça à 9 h ¾ ce matin et j’assiste aux obsèques de M. Noëll, toute la société y assiste ; je ne prononce pas de discours, M. Noëll ayant formellement dit qu’il n’en voulait pas à ses obsèques. Bonne Maman arrive de Nice aujourd’hui ; on m’annonce cette bonne nouvelle dès mon arrivée à Vinça ; je vais l’attendre à la gare à midi. Elle a passé à Nice exactement trois mois et elle y laisse Tante Josepha en bien meilleure santé. L’après-midi je vais à Ille en break. Un moment Raspaud me fait demander de lui vendre la Balme ; s’il veut en donner un bon prix j’accepterai ; cette propriété est d’un bien petit rapport et avec son prix je pourrais acquérir une partie de la métairie de ma tante Civelli, à Ille, qui va se vendre ; j’aimerais mieux avoir un peu plus de terre à Ille que de conserver cet unique champ à Vinça ; je ne ferais donc pas une mauvaise affaire.
Vinça, vendredi 19 janvier 1912
Il pleut toute la journée ; cette pluie était très désirée pour l’agriculture, mais elle arrête tous nos préparatifs pour la fête de demain. Le soir, a lieu l’Assemblée générale de la Société à la salle Ramon ; nous admettons dix nouveaux sociétaires (3 honoraires et 7 participants), nous complétons le bureau par l’admission du Docteur Amédée Jocaveill nommé vice-président, Dalmer devient trésorier. La pluie empêche les sérénades en musique ; les musiciens ont cependant l’attention de venir me faire ma sérénade.
Vinça, samedi 20 janvier 1912
La pluie dure presque toute la journée et la fête est bien amoindrie cette année. Le cortège dans les rues ne peut avoir lieu. Par contre la grand’messe à l’église est très solennelle ; une éclaircie permet de sortir de l’église et d’aller en cortège à la place du Puig où je prononce devant la Société le discours d’usage. Le bal dit « de l’Office » a même lieu. Mais la pluie ayant repris dans l’après-midi, les autres danses ont lieu dans la salle Ramon. On aurait dû célébrer cette année le cinquantenaire de la Société, du moins le cinquantenaire de sa réorganisation sous sa forme actuelle, le mauvais temps ne l’a pas permis.
Semaine du 22 au 28 janvier 1912
Perpignan, lundi 22 janvier 1912
Je quitte Vinça par le train de 1h10 ; le matin j’ai assisté aux obsèques d’une femme membre honoraire de la Société, la veuve Manaut dite « la Bépe ». J’arrive à Perpignan à 2h, je fais des visites, des commissions, je vais voir Monseigneur. Je m’occupe de la vente du vin de Bouleternère ; je suis en pourparlers avec 2 maisons à ce sujet. Je dîne chez les Lazerme, le soir je vais un moment au Panache ; je couche au Grand Hôtel. Aujourd’hui paraît dans Le Roussillon un article de moi sous le titre « Crise constitutionnelle ».
« Crise constitutionnelle », article d’Antoine d’Estève de Bosch dans Le Roussillon du 11 janvier 1912 – Gallica
Biarritz, mercredi 24 janvier 1912
Je n’ai pas écrit mon journal hier soir, j’étais en voyage. Hier matin je suis allé à Claira et j’ai fait une tournée dans les vignes ; la Cadène et la Griffaigne sont sous l’eau et j’en suis enchanté car les alluvions apportées par l’Agly valent une fumure. Je déjeune à Saint-Laurent. L’après-midi je fais quelques commissions dans Perpignan ; je conclus la vente du vin de Bouleternère à 23,25 l’hecto.
Biarritz, jeudi 25 janvier 1912
Max nous fait la bonne surprise d’arriver ce matin pour trois ou quatre jours ; il ne s’était annoncé que pour ce soir. Je me promène avec lui et lui fais voir Biarritz qu’il ne connaissait pas. Petite promenade en auto avec lui.
Biarritz, vendredi 26 janvier 1912
Je mène Max et Marie-Thérèse en auto à Saint-Sébastien pour y voir leurs amis de Lanauze (M. de Lanauze est directeur de la Société générale à Saint-Sébastien), Mme de Lanauze, née de Riansarès, est petite-fille de la reine Christine (par un mariage morganatique de la reine) et une proche cousine du Roi actuel d’Espagne[5]. Nous allons aussi, Bebelle et moi, voir les Lanauze à qui Marie-Thérèse nous présente ; nous nous promenons un peu en ville et rentrons à 6h ½ à Biarritz ; temps d’été.
Biarritz, samedi 27 janvier 1912
Mauvais temps ; nous pouvons à peine sortir. Nous allons un moment au casino. On parle d’un « ultimatum » envoyé à l’Italie pour obtenir satisfaction au sujet de la saisie de 29 passagers turcs sur un navire français par un navire de guerre italien. Dans la soirée on apprend que l’Italie se décide à rendre les prisonniers ; il n’y a pas eu, je crois, un ultimatum en règle mais envoi d’une réclamation précise fixant un délai. Quant à la satisfaction donnée par l’’Italie, elle n’est pas aussi complète qu’il l’aurait fallu. La France ne sait plus et ne peut plus hélas ! parler comme Louis XIV ou même Charles X !
Biarritz, dimanche 28 janvier 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, thé chez les Laugier.
Semaine du 29 au 31 janvier 1912
Biarritz, lundi 29 janvier 1912
Il fait assez beau, nous allons un moment sur la plage. Nous voyons Carlos et Thérèse qui viennent d’arriver et sont ici pour deux mois, chez les Mauvaisin. Nous allons un moment au casino.
Biarritz, mardi 30 janvier 1912
Le temps se met de plus en plus au froid ; il le fallait bien car il n’y a pas encore eu d’hiver. Le matin je vais à la messe à Saint-Charles ; l’après-midi nous accompagnons, en auto, Tony chez le Docteur de Lostalot puis nous nous promenons et allons un peu au casino avec Marie-Thérèse. Max est reparti ce matin.
Biarritz, mercredi 31 janvier 1912
Nous nous promenons ; le temps est beau mais le froid est vif ; nous allons un moment au casino avec Marie-Thérèse. Le matin, je fais une longue promenade dans la direction de Bidart ; je longe la plage des Basques jusqu’à la villa du baron de l’Espée ; je reviens en suivant la plage et la côte.
Villa du baron de l’Espée à Biarritz – Cliché anonyme, s.d. [années 1900] (Site forumopera.com)
Février 1912
Semaine du 1er au 4 février 1912
Biarritz, jeudi 1er février 1912
Nous nous promenons, faisons des visites et allons nous confesser à Saint-Charles. On commence aujourd’hui les réparations à la villa ; on débute par l’agrandissement de la salle à manger ; quand ces réparations seront-elles finies ? Nous avons appris hier la mort de Mme Paul de Lamer[6] ; il y a longtemps qu’elle traînait et c’est grâce aux soins de son mari qu’elle a vécu si longtemps.
Biarritz, vendredi 2 février 1912
Je vais à la messe de 7h ½ avec Bebelle, à Saint-Charles ; c’est la messe de la bénédiction des cierges ; nous y faisons la sainte communion. Dans l’après-midi, je me promène un peu avec Bebelle et je vais à la bénédiction à Saint Charles.
Biarritz, samedi 3 février 1912
Il fait mauvais temps et froid, nous sortons à peine. Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. Le soir nous allons un moment au casino avec Marie-Thérèse.
Biarritz, dimanche 4 février 1912
Temps beau et doux ; nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous passons un moment sur la plage avec Carlos, Thérèse et les Mauvaisin. Nous allons un moment au casino.
Semaine du 5 au 11 février 1912
Biarritz, lundi 5 février 1912
La mer est très belle ; je passe une bonne partie de l’après-midi sur la plage, puis je vais au rocher de la Vierge avec Carlos. Je vais un moment au casino.
Biarritz, mardi 6 février 1912
Dans l’après-midi, nous allons nous promener en auto, Papa Maman, Bebelle et moi, sur la plage de Guéthary ; nous rentrons par la Négresse. Nous avons la visite des Lanauze.
Biarritz, mercredi 7 février 1912
L’après-midi, promenade en auto, avec les Carlos et Marie-Thérèse ; nous allons à Cap-Breton ; au retour nous passons au lac d’Yrieu. Le soir, nous allons tous entendre Botrel[7], que je n’ai pas entendu depuis au moins 7 ou 8 ans ; ses chansons, d’une si belle inspiration, font toujours plaisir à entendre.
Biarritz, jeudi 8 février 1912
Je passe une partie de l’après-midi sur la plage ; un moment au casino. Le matin, je vais à la messe de onze heures à Saint-Charles.
Biarritz, vendredi 9 février 1912
Le matin, je vais à Bayonne voir M. Loustalet, notaire, pour lui faire faire une procuration pour l’affaire de la Gauphine[8] ; j’y vais en auto ; j’emmène Bebelle qui doit signer, Papa et Marie-Thérèse ; nous rentrons à Biarritz en rentrant par la Barre de l’Adour. L’après-midi nous allons à la plage et au casino.
Biarritz, samedi 10 février 1912
Ce matin, je me promène du côté de la Côte des Basques ; l’aviateur Védrines est arrivé ce matin, de Pau, sur son monoplan ; il comptait repartir dans l’après-midi, mais il y renonce, le vent marin étant trop violent ; nous passons une partie de l’après-midi près du golf, où est amarré l’aéroplane ; vers cinq heures, on annonce que le départ ne sera pas pour aujourd’hui ; nous allons un moment au casino. Nous avons la visite de M. et Mme Marc de La Bardonnie et de leur nièce Motas d’Hestreux[9] cousine germaine de Max.
Biarritz, dimanche 11 février 1912
Nous nous confessons et faisons la sainte communion en l’honneur de la fête de Notre-Dame de Lourdes à la messe de 8 heures à Saint-Charles. L’après-midi, nous passons un moment sur la plage puis allons à vêpres à Sainte-Eugénie et à un cinématographe. Védrines partira probablement demain si le temps le lui permet. Le traité franco-allemand a été voté hier par le Sénat à une forte majorité ; le Sénat l’a voté bien qu’il eut vigoureusement applaudi les divers orateurs qui l’ont critiqué. A-t-il eu raison ou tort de le voter ? Je n’ose me prononcer, n’étant pas au courant de la situation internationale, de l’état de nos alliances et de nos forces militaires. Mais ce qu’il m’est permis de dire, c’est que lorsque la Monarchie nous donna l’Algérie, ce fut sans aucun sacrifice territorial, ce fut surtout sans aucun abaissement devant l’étranger. Les ministres de Charles X, quinze ans après Waterloo, eurent devant l’Angleterre menaçante une attitude autrement fière que nos pauvres ministres républicains 41 ans après Sedan, devant l’Allemagne. Puisse le peuple français comparer et conclure !
Semaine du 12 au 18 février 1912
Biarritz, lundi 12 février 1912
Nous assistons au départ de Védrines[10] qui s’envole du golf et se dirige à superbe allure sur Bordeaux en suivant la côte. En quelques minutes, il est hors de vue. Nous allons au casino au concert de cinq heures.
Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. Il pleut une partie de la journée ; de 5h à 6h ½, nous allons au casino. Nous apprenons la mort de M. Raymond d’Arexy[11] à Paris et de Mme Adolphe Sèbe[12] à Perpignan. Voilà deux morts inattendues et prématurées.
Biarritz, mercredi 14 février 1912
Il pleut toute la journée ; je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. L’après-midi, visite à Mme d’Hestreux et à M. et Mme de La Bardonnie. Nous allons un moment au casino.
Biarritz, jeudi 15 février 1912
Je vais à la messe de 11h à Sainte-Eugénie ; j’y rencontre Mme Bastide[13] et Mlle de Villèle[14] qui sont ici pour 3 jours ; l’après-midi, nous allons les voir à la villa Batbéda sans les rencontrer. Nous allons à la bénédiction à Saint-Charles, puis au casino.
Biarritz, vendredi 16 février 1912
Le matin, je me promène avec M. Bastide ; l’après-midi, nous allons en auto, avec les enfants et avec Marie-Thérèse, voir Jeanne Daguerre. Au retour, nous nous promenons un moment à Saint-Jean-de-Luz.
Biarritz, samedi 17 février 1912
Nous apprenons que des officiers aviateurs vont arriver sur la plage de la Chambre d’Amour, nous nous y transportons, et vers dix heures, nous voyons planer le lieutenant Ducourneau[15] sur son monoplan Blériot, au-dessus de la plage ; un peu plus tard, arrive le lieutenant de Malherbe qui atterrit près de la Barre ; l’après-midi, nous assistons au départ de Ducourneau ; il a fait un très bon atterrissage et un excellent départ. Tous deux venaient de Pau. Nous allons un petit moment au casino.
Le lieutenant Robert Ducourneau (1877-1912), aviateur français – Carte postale anonyme, s.d. [vers 1911] (Site albindenis.free.fr)
Biarritz, dimanche 18 février 1912
Je fais la sainte communion à la messe de 8h à Saint-Charles pour remercier le Bon Dieu de la protection qu’Il m’a accordée il y a aujourd’hui 4 ans. Nous revenons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, j’assiste à une conférence de M. Millevoye[16], député, en faveur de la protection des animaux ; la conférence est présidée par la Princesse Frederika de Hanovre. Nous allons un moment à un cinématographe, puis à la bénédiction à Sainte-Eugénie.
Lucien Millevoye (1850-1918), journaliste et député français – Cliché Agence de presse Meurisse, 1914 (Wikipédia)
Semaine du 19 au 25 février 1912
Biarritz, lundi 19 février 1912
Nous allons tous, en auto, à Bayonne voir la belle ménagerie allemande Hagenbeck, de Hambourg[17] ; nous y amenons les enfants qui sont enchantés. Au retour, nous allons un moment au casino.
Biarritz, mardi 20 février 1912 (Mardi gras)
Je vais à la messe de 11 heures à Saint-Charles. L’après-midi, nous allons tous, en auto, à Hendaye plage ; au retour, nous nous arrêtons à Béhobie et à Saint-Jean de Luz.
Biarritz, mercredi 21 février 1912
Nous allons recevoir les cendres à la messe de 9 heures à Saint-Charles ; l’après-midi, nous allons à la plage, puis un moment au casino.
Biarritz, jeudi 22 février 1912
L’après-midi, nous allons chez le Dr de Lostalot ; Tony, que son traitement salin à bien fortifié, ne le continuera pas ; il a pris 10 bains c’est assez. Nous allons au rocher de la Vierge.
Biarritz, vendredi 23 février 1912
Le matin, je me promène sur la plage. L’après-midi, après un moment sur la plage, nous allons au casino. Nous y revenons le soir pour voir jouer Le Grand Mogol[18].
Nice, dimanche 25 février 1912
Me voici à Nice, et dans quelles tristes circonstances ! Hier matin nous avons reçu, à Biarritz, un télégramme nous annonçant la mort de l’oncle Paul. À cette terrible nouvelle, notre désespoir à tous a été immense, nous aimions tant notre cher oncle et il nous le rendait si bien ! Nous le savions très malade, mais nous étions loin de nous attendre à ce dénouement. Une deuxième dépêche nous dit que les obsèques auront lieu à Nice lundi et à Vinça jeudi. Je n’hésite pas, je décide tout de suite de partir pour Nice afin d’être auprès de Tante Josepha et de Nénette dans ces tristes moments. Maman décide d’y aller aussi ; Papa, de partir pour Vinça afin de préparer les obsèques ; Bebelle et Marie-Thérèse restent à Biarritz pour garder les enfants. Nos préparatifs sont vite faits ; nous faisons quelques achats nécessaires et je pars, avec Maman, à 5h40 du soir ; nous sommes obligés de passer par Bordeaux, ce qui est un détour. Nous voyageons toute la nuit, profitons d’un long arrêt à Cette ce matin pour aller à la messe et arrivons enfin à Nice à 6h45 du soir après 25 heures de voyage, et encore avons-nous été obligés de prendre, depuis Marseille, le train de luxe « Riviera Express », sans quoi nous ne serions arrivés qu’à près de minuit. Ici, quel pénible spectacle ! La pauvre Oncle Paul étendu sur son lit mortuaire ; en arrivant je l’ai embrassé une dernière fois ; Tante Josepha et Nénette au comble du désespoir ; enfin, horrible chose, la mise en bière à laquelle je viens d’assister ; je n’oublierai jamais ces affreux moments. Notre seule consolation c’est de penser que notre cher oncle est mort comme un saint ; il s’est confessé deux fois et a demandé à recevoir le Saint Viatique ; on devait le lui porter samedi matin, il est mort dans la nuit, à 2 heures. Il succombe à une congestion pulmonaire double qui est une conséquence de sa maladie ; nous ne savions pas que son état fût aussi grave et la nouvelle de ce malheur a été pour nous une bien pénible surprise. Il y a quelques jours, Tante Josepha nous avait écrit qu’il supportait très mal la nourriture, mais elle ne parlait pas de la congestion. Il paraît que la veille encore le médecin avait dit que la fin n’était pas aussi prochaine. Quel terrible réveil ! Nénette est dans un état affreux et je suis bien aise d’avoir pu venir pour la consoler un peu.
Semaine du 26 au 29 février 1912
Nice, lundi 26 février 1912
Les obsèques ont eu lieu ce matin à Nice ; M. Berger et moi faisions le premier deuil ; les cordons du poêle étaient tenus par le gouverneur de Nice, général Helouïs[19], par le général de Lamaze[20], un autre général dont j’ai oublié le nom et le médecin militaire en retraite Roufflay[21]. Une messe très simple a été célébrée à l’église Saint-Pierre, puis le triste cortège s’est dirigé sur la gare où un beau discours a été prononcé par le général Pierrugues[22], camarade de promotion de l’oncle Paul. Puis le cercueil, déposé dans un fourgon scellé, a été dirigé sur Vinça. Ce cercueil en acajou massif est double, le corps est dans un premier cercueil en zinc capitonné de satin blanc ; la tête repose sur un coussin de satin recouvert de dentelles ; pauvre oncle, je ne peux penser à ces affreuses choses sans avoir les larmes aux yeux. Dans l’après-midi, je fais quelques courses et commissions nécessaires ; j’écris beaucoup de lettres à des parents ; je supplée de plus possible ma tante. Nous nous occupons aussi du faire-part.
Vinça, mercredi 28 février 1912
Nous avons quitté Nice hier soir à 4h ½ ; le matin, j’avais fait quelques courses. Voyageant toute la nuit, avec Maman et Nénette, nous sommes arrivés à Vinça à 11h52 ; depuis Narbonne, nous étions avec Philomène et Henri qui arrivaient d’Angers. Tante Josepha a eu le grand chagrin de ne pas accompagner le corps de son mari, le médecin ne lui ayant pas permis ce voyage fatiguant ; elle aussi est dans un état de santé inquiétant ; son entérite ne va guère mieux que l’été dernier. Ses belles-sœurs sont restées à Nice avec elle. Quel pénible voyage ! Dans les changements de lignes, je m’assurais que le corps ait pris une bonne direction. J’ai télégraphié de Narbonne à Vinça de tout préparer pour midi. Dès notre arrivée, on ouvre le fourgon qui était arrivé à 10 heures ; le clergé est à la gare et donne une absoute ; puis avec quelques amis venus nous attendre à la gare nous nous dirigeons vers la maison, escortant la dépouille mortelle de l’oncle Paul. On dépose le cercueil dans la pièce située près du petit jardin ; elle a été transformée en chapelle ardente, les murs sont tendus de feuillages et de mimosas ; la fenêtre est hermétiquement fermée et le grand Christ de la chapelle, qui avait été auprès du lit de mort de Bon Papa, semble bénir le cercueil de celui qui fut le général Magué. Tout Vinça défile recueilli, dans la chapelle ardente ; on prie et on pleure. Mon bon oncle était aimé ici ; il avait fait de Vinça son pays d’adoption. Dans l’après-midi, je suis obligé d’aller à Ille pour y commander une croix en fleurs et y prendre certaines choses nécessaires. Le soir, on prépare le caveau fermé depuis plus de 16 ans ; l’eau l’avait envahi. Le chapelet est récité pieusement auprès du cercueil de l’oncle Paul.
Paul Magué (1849-1912), alors colonel, plus tard général – Cliché Reveillard fils, Angers, s.d. [années 1910] (Collection Pierre Lemaitre)
Vinça, jeudi 29 février 1912
Tout est fini. Les obsèques ont été imposantes. Nous avions déposé sur la bière l’uniforme et l’épée de l’oncle Paul. Les parents et amis venus pour la triste cérémonie nous entouraient de beaucoup de sympathie ; sont venus : Paul Delestrac, l’abbé Latour, l’oncle Joseph de Lazerme et Jacques, Fernand et Marie de Rovira, l’oncle Xavier, la cousine de Guardia et sa fille, M. Jean Bertran de Balanda, la cousine de Saint-Jean, les Émile Marie, capitaine de Lamer, la cousine Lutrand, général Circan, Jacques Passama, Marguerite de La Croix, Mme de Llamby et Lucien Darru, Mme et Mlle Delafosse, lieutenant-colonel de Cheron, capitaine Bourdel Hénot, Mmes Lafabrègue, Cuillé, Thibault, Thérèse Delcros, Raymond de Barescut, tous les De Llobet (l’oncle Gabriel, Tante Augustine et les Charles) ; Mme de Bordes, M. Latrobe etc. ; enfin de très nombreuses personnes de Vinça, Ille et Bouleternère. Les officiers en uniforme entourent le cercueil. Au cimetière, discours d’Amédée Jocaveil au nom de la Société Saint-Sébastien dont l’oncle Paul était président d’honneur, et qui est là toute entière, très beau discours de l’oncle Xavier au nom de l’Armée et du corps des officiers ; enfin, Papa, en quelques mots très délicats et très émus, remercie au nom de la famille.
Après la triste cérémonie, certaines personnes lunchent à la maison, la plupart repartent tout de suite. Tout est fini ! Le brillant général qu’était l’oncle Paul, l’homme si bon et si plein d’esprit que nous aimions tant dort son dernier sommeil dans un caveau glacé. Du moins son âme, nous en avons le ferme espoir, jouit de la présence de Dieu ! Vers le soir, nous revenons avec Nénette faire une prière près de la tombe.
Mars 1912
Semaine du 1er au 3 mars 1912
Vinça, vendredi 1er mars 1912
Nous allons tous nous confesser et communier à l’occasion du 1er vendredi du mois ; nous prions pour l’oncle Paul. L’après-midi, je vais en voiture avec Henri de Lavergne à Bouleternère et à Ille ; les vignes sont trop avancées pour la saison, gare aux gelées !
Vinça, samedi 2 mars 1912
Avec Henri, je vais à Claira ; nous prenons le train de 9h ½ et arrivons à Claira à midi ; dans le petit train de la Salanque après Perpignan, nous trouvons dans notre compartiment un animal étrange ; à première vue, je le prends pour un jeune isart ; je le signale au chef de train qui, après enquête, reconnaît qu’il a été oublié là par un sous-officier colonial ; c’est, paraît-il, une jeune antilope ou une jeune gazelle rapportée des colonies ; cette gentille petite bête acceptait avec reconnaissance les morceaux de pain que je lui donnais. Je fais une tournée complète dans les vignes de Claira ; la végétation commence à partir ; c’est beaucoup trop tôt, mais c’est la conséquence de la douceur de l’hiver qui a été extraordinaire. Après quelques heures passées à Perpignan, nous rentrons à Vinça par le train du soir.
Vinça, dimanche 3 mars 1912
Nous allons à la grand’messe à Vinça. L’après-midi, je vais à Ille en voiture avec Philomène ; nous y voyons l’oncle Xavier ; nous allons à vêpres à Ille, puis nous rentrons à Vinça. C’est ma dernière soirée ; je repars demain pour Biarritz.
Semaine du 5 au 10 mars 1912
Biarritz, mardi 5 mars 1912
J’ai quitté Vinça hier matin, y laissant Papa et Maman qui vont y passer encore quelques jours, Henri de Lavergne et Philomène, Bonne Maman et Nénette. Cette dernière repartira dans quelques jours pour Nice, accompagnée de Bonne Maman. Je passe une partie de la journée à Perpignan, je déjeune chez les Llobet ; j’en repars à 4 h56 du soir, je voyage toute la nuit et je suis arrivé à Biarritz ce matin. Après cette absence de dix jours et toutes les pénibles émotions qu’elle a comportées, me voici de nouveau à Biarritz ; nous comptons y passer encore environ un mois. J’y retrouve Bebelle, Marie-Thérèse en bonne santé ; elles ont passé tranquillement ces quelques jours avec les 5 enfants. Je reprends mon petit train de vie de tout l’hiver. Nous allons sur la plage dans l’après-midi.
Biarritz, mercredi 6 mars 1912
Le matin, nous allons à Bayonne en auto pour quelques commissions et achats ; nous revenons aussitôt.
Biarritz, jeudi 7 mars 1912
L’après-midi, je vais me promener à Saint-Sébastien ; j’y vais en chemin de fer ; il se met à pleuvoir, je passe une partie de l’après-midi au casino qui est plus beau que celui de Biarritz ; je m’amuse à y risquer quelques pièces à la roulette (jeu qui n’existe pas en France), c’est très amusant, je gagne et je perds alternativement.
Casino de San Sebastian, Espagne – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (Site sansebastianturismoa.eus)
Biarritz, vendredi 8 mars 1912
L’après-midi, nous allons tous en auto voir Didia ; ensuite nous allons sur la plage, puis au chemin de la Croix à Sainte-Eugénie.
Biarritz, samedi 9 mars 1912
Il y a aujourd’hui 15 jours que j’ai appris la mort de l’oncle Paul ; je ne peux pas encore me faire à cette triste idée. La mer est très agitée ; je vais l’admirer de près, du rocher de la Vierge et surtout des rochers de la pointe Saint-Martin sous le phare où les vagues sont énormes.
Biarritz, dimanche 10 mars 1912
Nous allons à la grand’messe et, le soir, au salut à Sainte-Eugénie ; nous passons sur la plage le reste de l’après-midi. Le temps est beau, mais moins chaud que le mois dernier ; c’est fort heureux à cause de la végétation qui a déjà beaucoup trop d’avance.
Semaine du 11 au 17 mars 1912
Biarritz, lundi 11 mars 1912
Je reviens à Saint-Sébastien dans l’après-midi entre deux trains ; je vais au casino et je gagne, à la roulette, plus que l’autre jour. Papa, qui est à Ille ces jours-ci, a été souffrant avant son départ de Vinça ; il va mieux et rentrera ici dans une dizaine de jours je pense. Maman compte être de retour samedi. Pendant ce temps, les réparations de la villa avancent à grands pas.
Biarritz, mardi 12 mars 1912
Je vais à la messe de 9h à Saint-Charles ; nous passons une partie de l’après-midi à nous promener en ville et près de la mer.
Biarritz, mercredi 13 mars 1912
L’après-midi, nous allons à Lavielle voir Mme de Lalande avec les Carlos et Marie-Thérèse, en auto. Nous nous promenons en auto.
Biarritz, jeudi 14 mars 1912
Je vais à la messe de 8 heures à Saint-Charles, je me confesse et fais la sainte communion. L’après-midi, nous allons à Saint-Jean-de-Luz en auto. Nous allons à la bénédiction à Sainte-Eugénie.
Biarritz, vendredi 15 mars 1912
Nous allons en auto à Saint-Sébastien où Marie-Thérèse désirait revenir pour revoir ses amis de Lanauze. Nous avons la pluie en route.
Biarritz, samedi 16 mars 1912
À 5 h ½ du matin, je suis réveillé par la sonnerie électrique de la porte d’entrée ; je regarde qui est à la porte et j’ai l’agréable surprise de voir Philomène et Henri de Lavergne qui, en rentrant à Angers, ont eu l’heureuse idée de prendre à Bordeaux un billet d’aller et retour qui leur permet de venir passer deux jours ici ; en un instant, la maison est en émoi ; tout le monde se lève deux heures plus tôt que d’habitude. Dans la matinée à 9 heures Maman arrive aussi ; elle s’était annoncée, nous allons l’attendre à la gare. Je me promène avec Henri ; je lui fais voir Biarritz. Mon domestique Henri Pelras apprend la mort de son père ; il part aussitôt pour Ille ; les obsèques auront lieu lundi.
Biarritz, dimanche 17 mars 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. Après les vêpres, je vais un moment au cinématographe avec Bebelle et Ghislaine.
Semaine du 18 au 24 mars 1912
Biarritz, lundi 18 mars 1912
Je vais à la messe de onze heures à Saint-Charles. L’après-midi, je me promène avec Henri ; la mer est très agitée ; nous allons l’admirer vers le phare où les lames déferlent avec fracas. Nous nous faisons même mouiller.
Biarritz, mardi 19 mars 1912
Les Lavergne partent aujourd’hui ; nous allons les accompagner à la gare ; ils ont eu une excellente idée de venir et nous ont fait bien plaisir. Nous allons à Sainte-Eugénie à la bénédiction.
Biarritz, mercredi 20 mars 1912
Le temps est affreux ; une vraie tempête ; je vais admirer la mer.
Biarritz, jeudi 21 mars 1912
Le domestique qui doit remplacer Henri Pelras que je ne garde pas, arrive aujourd’hui ; il s’appelle Dominique Arismendi ; c’est un jeune Basque des environs de Saint-Jean-de-Luz ; les Basques sont une belle et forte race, ce sont des travailleurs et j’espère que ce garçon me donnera satisfaction. L’après-midi, je vais à une conférence du Docteur de Lostalot sur ce sujet : « L’homme descend-il du singe ? ». Comme je m’y attendais, le Docteur, qui est un homme de grande valeur, conclut par la négative.
Biarritz, vendredi 22 mars 1912
Je vais à Saint-Sébastien ; je vais au casino et je gagne cinquante francs (espagnols) à la roulette ; il fait toujours mauvais temps ; la mer est très forte.
Biarritz, samedi 23 mars 1912
L’après-midi, passent ici des marchands de soieries et d’ivoire chinois et japonais ; ils ont de vraies merveilles et les vendent très bon marché ; je leur achète pour trente francs une statuette japonaise en vieil ivoire dont on me demanderait certainement 80 ou 100 frs. dans un magasin. Nous allons un moment sur la plage.
Biarritz, dimanche 24 mars 1912
Nous allons aux offices à Sainte-Eugénie ; visite aux Lazerme et aux d’Hestreux.
Semaine du 25 au 31 mars 1912
Biarritz, lundi 25 mars 1912
Je retourne à Saint-Sébastien ; j’en rapporte 130 frs. gagnés à la roulette ; je rentre par le train de 9h27 du soir. Je vais à la messe à Saint-Charles.
Biarritz, mardi 26 mars 1912
Nous passons l’après-midi sur la plage, il fait très beau. Marie-Thérèse qui devait partir ce matin, a retardé son départ jusqu’à demain. Nous allons à la bénédiction à Sainte-Eugénie. Le soir, j’assiste à Bayonne à une conférence de Charcot[23] sur ses explorations antarctiques.
Marie-Thérèse part ce matin ; nous l’accompagnons à la gare ; nous-mêmes nous n’avons plus que 15 jours à passer ici, devant aller ensuite au Chalet Saint-Michel et rentrer à Ille au début de mai. Nous allons à la messe de 9h ½ à Sainte-Eugénie ; nous passons l’après-midi sur la plage.
Biarritz, jeudi 28 mars 1912
Je retourne, l’après-midi, à Saint-Sébastien, mais aujourd’hui je n’ai pas de chance ; je perds ce que j’avais gagné, et même un peu plus ; je rentre à 9h ½. S’il y avait un jeu de roulette à Biarritz, j’aurais beaucoup plus de chance de gagner ; j’irais jouer un peu, très peu tous les jours et je me contenterais de petits gains. Mais Saint-Sébastien est loin et c’est, chaque fois, un grand dérangement et quand on y va (beaucoup de personnes de Biarritz y vont régulièrement), on veut gagner une somme qui en vaille la peine ; aussi on est plus exposé à perdre.
Biarritz, vendredi 29 mars 1912
Un mois déjà des obsèques de l’oncle Paul à Vinça. Pauvre cher oncle, je pense bien souvent à lui et je le regrette bien ! Je vais à la messe de 8h et j’y communie. L’après-midi, plage ; il arrive de plus en plus de monde.
Biarritz, samedi 30 mars 1912
Je vais à la plage matin et soir ; Papa arrive par le train de 10 h du soir ; depuis cinq semaines, il a été très occupé en Roussillon.
Biarritz, dimanche 31 mars 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie. Nous allons voir la comtesse du Reau à l’Hôtel de l’Océan ; elle est ici avec son mari et son fils, mon ami Jean du Reau.
Avril 1912
Semaine du 1er au 7 avril 1912
Biarritz, lundi 1er avril 1912
Je vais à la plage matin et soir ; le temps s’est rafraîchi depuis quelques jours et on se demande s’il ne surviendra pas des gelées printanières qui seraient désastreuses cette année pour les récoltes, surtout pour la vigne, la végétation étant très avancée après un hiver extraordinairement doux. Le soir sermon à Saint-Charles.
Biarritz, mardi 2 avril 1912
Le matin, je vais sur la plage ; l’après-midi, au garage d’Anglet pour faire arranger diverses petites choses à l’auto. Le soir, sermon.
Biarritz, mercredi 3 avril 1912
Je vais à la messe de 11 heures à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous allons à la plage, puis nous allons nous confesser ; nous avons la visite de M. et Mme du Reau.
Biarritz, jeudi saint 4 avril 1912
Je vais faire ma communion pascale avec Bebelle, à Saint-Charles ; nous revenons à l’office à 9 heures, puis nous finissons la matinée sur la plage ; l’après-midi nous faisons le tour des Reposoirs aux 3 églises ; nous allons à Saint-Martin en auto ; au retour, un pneu de devant éclate ; je suis obligé de le remplacer. Le soir, nous allons au sermon de mission à Saint-Charles.
Biarritz, vendredi saint 5 avril 1912
Nous allons à l’office à Saint Charles. L’après-midi, nous allons en auto à Fontarrabie voir la très curieuse procession du Vendredi Saint ; nous la voyons très bien ; il y a à Fontarrabie une affluence énorme, peut-être 200 autos. Au retour, tout près d’ici à Bidart, j’ai une panne et malgré tous mes efforts, malgré l’aide de chauffeurs qui essaient comme moi, rien n’y fait ; le moteur refuse tout service ; je me résigne à laisser la voiture dans la remise d’une auberge de Bidart. J’y reviendrai demain avec un mécanicien voir ce que c’est. Avec Bebelle je rentre à pied dans la nuit jusqu’à l’octroi de Biarritz ; là nous prenons une voiture jusqu’à la villa. Papa et Maman vont prendre le train à la gare de la Négresse.
La procession du vendredi saint à Fontarrabie (Espagne) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site paysbasqueavant.blogspot.com)
Biarritz, samedi saint 6 avril 1912
Le matin je vais à l’office à Sainte-Eugénie. L’après-midi je vais à Bidart en auto avec un ouvrier d’un garage, voir ce qui est arrivé à l’auto ; c’est la magnéto qui est « désaimantée » ; il faut l’envoyer en fabrique pour la réaimanter ; on ramène l’auto au garage en la faisant remorquer par une autre voiture ; je ne sais dans combien de jours la magnéto reviendra ; ce qui est sûr c’est que nous voici encore à Biarritz pour plusieurs jours alors que nous devions partir à la fin de la semaine prochaine. Je ne m’en plains pas trop car Biarritz est très agréable en ce moment où la saison de Pâques bat son plein.
Biarritz, dimanche de Pâques 7 avril 1912
Je vais avec Bebelle à la messe de 8 h à Saint-Charles ; nous y faisons la sainte communion. Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte Eugénie.
Semaine du 8 au 14 avril 1912
Biarritz, lundi 8 avril 1912
Je vais à la grand’messe à Sainte-Eugénie puis sur la plage. L’après-midi, j’ai la visite de Jean du Reau, ensuite nous allons un moment sur la plage.
Biarritz, mardi 9 avril 1912
L’après-midi nous allons à Bayonne faire quelques commissions et achats ; ensuite, au retour, nous allons un moment au casino.
Biarritz, mercredi 10 avril 1912
Le matin, je vais à la messe à Saint-Charles, puis au rocher de la Vierge et à la plage. L’après-midi je vais avec Bebelle, le long de la plage des Basques jusqu’à Marbella, car on a dit que des aéroplanes viendraient dans le parc du château d’Illbaritz pendant la fête organisée dans ce château au profit de l’aviation militaire, mais on ne voit pas d’aéroplanes ; les aviateurs auront trouvé que le temps n’est pas assez sûr.
Biarritz, jeudi 11 avril 1912
Dans l’après-midi, je vais reprendre l’auto au garage d’Anglet ; je passe un moment sur la plage.
Biarritz, vendredi 12 avril 1912
Je vais avec Papa à Saint-Sébastien ; nous allons voir M. de Lanauze ; j’en profite pour monter un moment au casino et tenter quelques coups à la roulette, mais je ne suis pas plus heureux que la dernière fois ; décidément je n’ai pas de chance au jeu ; je n’avais jamais joué un sou jusqu’à cette année ; j’ai voulu essayer un peu, très prudemment, et je perds tout de même ; je ferai bien de ne pas continuer ou bien de me contenter de touts petits enjeux de loin en loin pour m’amuser. Nous rentrons par le train de 9h27. J’apprends par Carlos la mort de notre oncle le baron de Campredon[24], mari de la cousine germaine de Maman ; je ne l’avais jamais vu.
Biarritz, samedi 13 avril 1912
Nous n’avons plus que deux jours à passer à Biarritz ; je passe la journée à écrire et à faire quelques commissions.
Biarritz, dimanche 14 avril 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Sainte-Eugénie ; nous allons voir les Mauvaisin et Lazerme mais ne les rencontrons pas. Nous voici arrivés au terme de ce séjour à Biarritz qui a été bien agréable, nous avons passé un hiver charmant ; mais les meilleures choses ont une fin et il faut partir !
Semaine du 15 au 21 avril 1912
Biarritz, lundi 15 avril 1912
L’auto qui est dans un garage où on resserre une tête de bielle n’ayant pas été prête aujourd’hui, nous sommes forcés de remettre notre départ à demain. Dans l’après-midi, je vais au garage et en ville.
Chalet Saint-Michel, mardi 16 avril 1912
Nous quittons Biarritz à midi et après 5 heures de voyage (4 heures 1/2 si nous défalquons divers arrêts) nous arrivons au chalet ; nous y sommes à cinq heures. Notre voyage a été excellent, les routes sont magnifiques. Nous retrouvons ici, outre les hôtes habituels, ma belle-mère, Henri, François et Lolotte, les Tournamille et leurs enfants ; ils sont ici depuis un mois et repartent dans trois jours.
Chalet Saint-Michel, mercredi 17 avril 1912
Le matin je vais à Casteljaloux. Nous assistons, de 11 heures à 1 heure environ, au curieux spectacle de l’éclipse presque totale de soleil ; ici la lune couvre les 94/100es du soleil ; près de Paris l’éclipse est totale. Voilà un spectacle que nous ne reverrons jamais. Au plus fort de l’éclipse, il ne fait pas absolument nuit, mais le temps est aussi [obscur] qu’au coucher du soleil ; de plus, la lumière a quelque chose de blafard, de bizarre. On apprend l’affreuse catastrophe du naufrage du « Titanic » qui a coûté la mort de 1400 personnes environ, par suite d’une collision avec un iceberg. Ce navire, l’orgueil de la flotte marchande anglaise, était le plus grand navire du monde, et aussi le plus perfectionné ; il faisait sa première traversée.
Le célèbre paquebot « Titanic » au moment de son départ de Southampton le 10 avril 1912 – Cliché Francis Godolphin Osbourne Stuart (Wikipédia)
Chalet Saint-Michel, jeudi 18 avril 1912
Je retourne à Casteljaloux dans l’après-midi pour voir le mécanicien Bachères à qui je veux confier le soin de resserrer et revoir mon moteur ; mais je ne le rencontre pas encore ; je laisse la voiture à son garage et je rentre avec Henri Tournamille. Les journaux sont pleins de détails navrants sur l’affreux naufrage du « Titanic » ; que le génie de l’homme est donc peu de chose en présence des forces de la nature ! Des catastrophes comme celle-là devraient abaisser l’orgueil humain et rappeler aux hommes que Dieu est toujours le Maître.
Chalet Saint-Michel, vendredi 18 avril 1912
Les Tournamille partent ce matin ; dans l’après-midi, je fais une longue tournée dans la partie de la propriété dite « L’Incendie » ; elle est en bon état, les bois poussent bien, les éclaircissages se font régulièrement, les jeunes pins poussent, les coupes sont tout bien tenues.
Chalet Saint-Michel, samedi 20 avril 1912
L’après-midi, je vais à Casteljaloux avec la motocyclette « Terrot » de François, afin de m’entendre définitivement avec Bachères pour le nettoyage du moteur de la voiture. Les journaux sont pleins de détails navrants sur le naufrage du « Titanic » ; 1400 personnes environ ont coulé avec le navire après que 600 à 700 eurent été recueillies dans les canots de sauvetage ; les personnes qui on a été dans la terrible obligation de laisser sur le navire ont fait preuve de beaucoup de courage ; sur le « Titanic », l’orchestre a joué jusqu’à la dernière minute ; au moment suprême, il jouait une marche funèbre que tout le monde reprenait en chœur ; puis le géant des mers s’est abîmé dans l’Océan glacé, au milieu de la nuit qui jusque-là avait été illuminée par ses mille feux éclatants. Il y a, à se représenter ce terrible spectacle, un tableau d’une sauvage grandeur.
Un autre sujet de préoccupation est la révolte qui vient d’éclater à Fez et qui a coûté la vie à plusieurs officiers et soldats français. Notre domination sur le Maroc ne s’établira pas sans beaucoup de temps, beaucoup d’argent, et peut-être aussi, hélas ! beaucoup de sang français.
Chalet Saint-Michel, dimanche 21 avril 1912
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; nous faisons nos préparatifs de départ pour demain. Nous passerons huit jours à Paris.
Semaine du 22 au 28 avril 1912
Paris, lundi 22 avril 1912
Nous avons quitté le chalet ce matin, sommes allés prendre le train à Bazas, avons pris à Bordeaux l’express de midi 10 et sommes arrivés à 10h44 du soir à la gare du quai d’Orsay. Nous ne trouvons pas de place à l’Hôtel de Castille où nous comptions descendre ; nous passons la nuit dans un hôtel voisin ; nous aviserons demain.
Paris, mardi 23 avril 1912
Nous nous installons à l’Hôtel du Prince de Galles rue d’Anjou où j’étais descendu autrefois. Nous trottons beaucoup ; nous allons voir les Delestrac et avons, à l’hôtel, la visite de ma tante Civelli et de Margot. Le soir, nous assistons à la salle des Sociétés Savantes, rue Danton, à une belle réunion d’Action française ; discours de Lemaitre, de Vaugeois, Lasserre et Daudet. Enfin Bernard de Vesins fait une communication des plus intéressantes et des plus amusantes ; il annonce la libération conditionnelle du camelot du Roi Gabriel Durupt de Baleine qui était détenu à Clairvaux depuis 13 mois et raconte comment cette libération a été obtenue. Tablant sur l’indignation produite par la libération de l’ignoble satyre Flachon, un tout jeune camelot du Roi, Norbert Pinochet, a téléphoné hier soir au Ministère de la Justice, se faisant lui-même passer pour M. Poincaré président du Conseil ; le ministre Briand étant en voyage, c’est le directeur des affaires criminelles, M. Tissier, qui lui a répondu. Prenant le ton d’un ministre, Pinochet-Poincaré a dit qu’il était informé qu’une campagne très vive contre le gouvernement allait être entreprise à propos de la libération de Flachon et que pour pallier le mauvais effet de cette mesure, il fallait relâcher immédiatement des détenus politiques comme M. de Baleine par exemple, et il donnait à M. Tissier l’ordre d’étudier immédiatement le cas de De Baleine et d’arriver à une solution rapide et satisfaisante. M. Tissier donna en plein dans le panneau et étudia l’affaire ; entre temps, Pinochet téléphonait à plusieurs journaux, fit ébaucher la campagne de presse annoncée. Ce matin, il retéléphona au Ministère de la Justice et dit qu’il fallait aboutir immédiatement, déclarant qu’il prenait la chose sur lui et qu’il fallait faire libérer immédiatement M. de Baleine, faire passer une note officieuse à la presse en présentant la mesure comme ayant été décidée par M. Briand avant son départ. Cette après-midi, troisième coup de téléphone de Pinochet pour s’assurer que ses ordres ont été exécutés. Ils l’ont été point par point ; De Baleine a été libéré dans la journée et il arrive à Paris ; une note rédigée dans le sens indiqué a été envoyée par le Ministère de la Justice à toute la presse, et voilà comment un tout jeune homme, audacieux et intelligent, s’est joué pendant 18 heures du Pouvoir et a dicté des ordres aux ministères. Belle confirmation des théories de l’Action française sur le coup de force ! Maintenant que tout a réussi, l’Action française vend la mèche, elle raconte ce joli coup ; le gouvernement apprend ce soir seulement comment il a été mystifié ; Poincaré doit être furieux et Tissier confus et inquiet ! Celui qui est le plus content c’est le jeune Pinochet qui a si bien réussi son coup. Précisément, je le retrouve dans le métro et il me raconte l’histoire dans tous ses détails. Maintenant le gouvernement ne voudra pas avouer qu’il a été mystifié ; il fera contre mauvaise fortune bon cœur et laissera le prisonnier en liberté, faisant croire que la mesure a été décidée par lui. Pour un bon tour, c’est un bon tour !
Le camelot du roi Norbert Pinochet – Cliché anonyme, Le coup de fouet, 30 juin 1912 (Wikipédia)
Paris, mercredi 24 avril 1912
Nous voyons ma tante Estève et Madeleine à l’Hôtel de Castille où elles sont de passage. Nous faisons de nombreuses courses et commissions, nous prenons le thé l’après-midi chez ma tante Civelli et dînons chez les Delestrac. L’histoire de Pinochet-Poincaré fait le tour de la presse, tous les journaux la racontent ; comme c’était à prévoir, le gouvernement dément ; mais on sait ce que signifient ces démentis ! J’apprends avec beaucoup de peine la mort de M. François Delalaye, qui avait été pendant 4 ans mon professeur à Angers et m’avait préparé au baccalauréat ; il n’avait que 57 ans.
Paris, jeudi 25 avril 1912
Le matin, nous faisons des achats et des commissions. L’après-midi je me promène aux Champs-Elysées, je vais aussi à Notre-Dame-des-Victoires. Le soir, nous allons voir jouer, au Palais Royal, une comédie de gros rire, Le Petit café[25].
Paris, vendredi 26 avril 1912
Le matin, nous allons faire notre pèlerinage à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre ; la basilique du Vœu national est complètement terminée ; puisse le Sacré-Cœur avoir bientôt pitié de la France et la sauver ! L’après-midi, nous allons voir les Raymond de Çagarriga que nous ne rencontrons pas. Le soir, avec Jean de Saint-Martin qui est en garnison à Vincennes, nous allons voir jouer Le Roi[26] aux Variétés. Très bons acteurs.
Paris, samedi 27 avril 1912
Nous faisons des commissions matin et soir ; l’après-midi, nous allons un moment dans un cinématographe boulevard des Italiens ; le soir après dîner, nous allons avec les Civelli, que nous avons visités, passer un moment au Café des Américains.
Paris, dimanche 28 avril 1912
En sortant de la messe à la Madeleine, nous apprenons, par une édition spéciale de Paris-Midi, que l’affreux bandit Bonnot est cerné et va être pris à Choisy-le-Roi ; nous déjeunons chez les Delestrac. Après déjeuner, nous décidons de nous rendre à Choisy voir la maison désormais célèbre où le bandit s’est réfugié ; il paraît que la police va la faire sauter à la dynamite pour s’emparer de Bonnot ; nous allons à Choisy-le-Roi avec Tante et Yvonne Delestrac et avec les jeunes gens de Saint-Martin ; le bandit a été capturé à midi ½ après que la dynamite eut fait sauter le garage et y eut mis le feu ; on s’est précipité malgré les balles qu’il ne cessait de tirer, on lui a tiré dessus à bout portant, on s’est emparé de lui, on l’a transporté à l’hôpital où il est mort peu après ; le siège de la maison a duré 4 heures 1/2 ; un inspecteur de la Sûreté a été blessé par une balle tirée du garage. Voilà la société enfin débarrassée de cette brute sanguinaire ; on doit encore capturer deux membres de la bande sinistre, Garnier et Valet. À Choisy, nous voyons les ruines fumantes du garage ; elles sont encore gardées par la police et la garde républicaine. L’affluence est énorme, surtout à la gare ! Nous rentrons à Paris à 6h ½ et allons dîner dans un restaurant des Champs-Elysées où nous ont invités les jeunes gens de Saint-Martin. Le soir, nous allons à Magic City.
Le garage, cachette de Jules Bonnot, après son dynamitage le 28 avril 1912 par la police pour capturer le criminel et sa bande (Antoine d’Estève de Bosch se rendit sur les lieux le jour même) – Carte postale anonyme, 1912 (site criminocorpus.org)
Semaine du 30 avril 1912
Chalet Saint-Michel, mardi 30 avril 1912
Nous avons quitté Paris hier soir à 10h19 après une dernière journée bien remplie. Hier matin je suis allé à la messe à Notre-Dame-des-Victoires, je me suis confessé et j’ai communié. Dans la matinée, j’ai vu passer avec Bebelle près de Notre-Dame l’enterrement du chef de la Sûreté tué par l’affreux Bonnot, M. Jouin ; l’Action française avait offert une couronne pour laquelle j’ai souscrit. Nous sommes allés déjeuner chez nos cousins de Roig rue Portalis. L’après-midi nous avons fait de nombreuses courses et commissions ; je suis allé boulevard de Courcelles prendre des nouvelles de M. de Çagarriga qui va mieux, etc. Nous sommes partis à 10 heures 19 du quai d’Orsay ; arrivés à Bordeaux ce matin à 7h3 après une excellente nuit, nous avons rejoint au café de Bordeaux Henry du Lac qui devait nous ramener au chalet en auto ; mais la voiture qui était chez le carrossier pour la reprendre n’est pas prête et nous ne pouvons pas partir ; Henry nous en avertis par dépêche hier à Paris, mais son télégramme lui est revenu sans nous toucher ; quoi qu’il en soit, nous avons perdu beaucoup de temps en nous arrêtant à Bordeaux ; nous ne pouvons repartir qu’à 3h35 du soir et, au lieu d’arriver à Bazas à 9h26 comme nous l’eussions fait sans notre arrêt à Bordeaux, nous n’y arrivons qu’à 5h54 du soir. François, que j’avais prévenu par dépêche, nous y attendait avec son auto. Nous arrivons au chalet à 6h ½ environ. Les enfants vont bien et nous reçoivent avec des transports de joie. Nous avons passé à Paris une agréable semaine. Bebelle n’y était pas allée depuis 1906.
Mai 1912
Semaine du 1er au 5 mai 1912
Chalet Saint-Michel, mercredi 1er mai 1912
Il paraît qu’il y a eu de fortes inondations en Roussillon ces jours-ci, surtout en Salanque, nos vignes sont inondées ; je me demande si ça ne va pas compromettre la récolte ; je suis très inquiet. J’y serai dans trois jours et je verrai ce qu’il y aura à faire.
Chalet Saint-Michel, jeudi 2 mai 1912
Germaine n’est pas très bien portante ; à notre retour nous avons été surpris de constater que ses lèvres étaient enflées ; hier et ce matin cette enflure n’a fait qu’augmenter et gagne les joues ; de plus, cette enfant pleure tout le temps et ne veut pas manger. Nous en sommes un peu inquiets. Dans l’après-midi étant allé à Casteljaloux pour voir où en est la réparation de mon moteur, je laisse un mot au docteur Vital pour le prier de venir voir cette petite. Bachères travaille à mon moteur ; plusieurs pièces seront à changer ; dans une dizaine de jours tout sera prêt.
Chalet Saint-Michel, vendredi 3 mai 1912
Le docteur est venu ce matin ; l’œil gauche de Germaine est complètement fermé et suppure. Le docteur dit qu’elle a une conjonctivite purulente, mais ce n’est pas grave. Il suffit de tenir l’enfant à l’abri de l’air et de la lumière chaudement et de lui laver très fréquemment les paupières avec de l’eau boriquée ; 3 fois par jour mettre dans les yeux 3 gouttes d’un collyre que le docteur m’indique. Je vais chercher ces médicaments à Casteljaloux ; j’y vais avec la mobylette de François, mais elle a une panne de magnéto et je suis obligé de la laisser chez Bachères et de revenir à bicyclette en pédalant. Le traitement fait tout de suite du bien à Germaine ; elle est plus contente et boit ses biberons. Je pourrai partir demain afin d’être à Claira dimanche pour prendre part aux élections municipales.
Perpignan, samedi 4 mai 1912
J’ai quitté le chalet ce matin, la petite Germaine paraissant aller bien mieux ; je suis parti avec Henri et François en auto jusqu’à Montech ; là, après avoir déjeuné chez Albert, je les ai laissés continuer sur la Métairie Grande où ils vont et j’ai pris le train à la gare de Montbartier ; je suis arrivé ici ce soir à 10 heures et j’y couche.
Perpignan, dimanche 5 mai 1912
Après la messe, je suis allé à Claira où j’ai voté pour la liste entière de M. Besombes, liste sur laquelle se trouvent deux membres du groupe d’Action française de Claira ; je fais un peu de propagande pour cette liste qui est excellente, très catholique et même monarchiste, composée d’hommes probes et sérieux ; j’ai la conviction qu’elle sera élue. Le soir, à Perpignan je dîne chez les Lazerme ; je vais au cinéma Castillet. À Claira, j’ai fait le tour de toutes mes vignes sauf le Lloucati ; toutes mes vignes et une partie de celle de Papa ont été envahies par l’inondation qui y a laissé beaucoup de détritus, de broussailles, mais qui, fort heureusement, a peu raviné ; la couche d’alluvions laissée par les eaux sera un grand avantage pour plusieurs causes ; cette année, la récolte s’annonce très belle, mais je redoute une invasion de mildiou à cause de la grande humidité du sol ; il va falloir faire des traitements très fréquents et à doses massives.
Cinéma Castillet à Perpignan – Carte postale J. Fau, Perpignan, s.d. [années 1910] (site picryl.com)
Semaine du 6 au 12 mai 1912
Ille, lundi 6 mai 1912
Je reçois de bonnes nouvelles de Germaine. Je quitte Perpignan à 11 heures, après avoir fait avec Maurice Roger des emplettes pour Claira au syndicat agricole ; j’achète notamment une pompe pour bast, afin de pouvoir sulfater très rapidement. Je vais à Vinça où je déjeune et vois M. Bouchède ; la maison de Vinça est vide comme celles d’Ille puisque Bonne Maman est encore à Nice pour assez longtemps. Je viens ici en voiture et je m’installe dans ma maison où nous allons tous rentrer dans quelques jours ; il me tarde bien ! À Claira la liste Besombes, pour qui j’ai voté, a été élue en entier sauf 3 noms qui seront élus dimanche prochain. Ces élections municipales me font l’effet de n’avoir pas été très mauvaises, au moins dans notre coin.
Ille, mardi 7 mai 1912
Le matin, je m’occupe et fais des commissions dans Ille ; l’après-midi je vais voir Victor de Lacour qui est, comme moi, seul ici. Ensuite je vais à Bouleternère ; je vois l’acquéreur du champ de Las Grabas, le nommé Pierre Pratx. À Bouleternère, la liste républicaine et la liste conservatrice se sont suivies ou dépassées de 2 ou 3 voix ; il est bien regrettable que je n’aie pas voté dimanche à Bouleternère où j’étais inscrit aussi et où ma voix aurait été bien plus utile qu’à Claira où notre liste a eu 20 voix de majorité ; à Bouleternère 3 conservateurs et 5 républicains sont élus ; il y a 4 ballottages que nos amis espèrent bien enlever dimanche prochain. Les vignes sont superbes. Je vais au Mois de Marie.
Ille, mercredi 8 mai 1912
Je vais à Vinça par le train de midi, je rentre à Ille en voiture et m’arrête à Boule en passant. Je reçois tous les jours de bonnes nouvelles de Bebelle et des enfants ; Germaine va bien. Le soir, Mois de Marie.
Ille, jeudi 9 mai 1912
Le matin, je vais à Boule ; je fais un peu de propagande pour que la liste conservatrice soit élue dimanche. L’après-midi je ne bouge pas. Depuis trois jours il fait une chaleur suffocante ; cette précoce explosion de chaleur surprend ; le thermomètre dépasse 30 degrés à l’ombre. Ce soir je vais au mois de Marie.
Vinça, vendredi 10 mai 1912
Je suis allé à Perpignan de 10 heures à 4 heures ; j’ai déjeuné chez les Llobet. De retour à Ille à 4 h, je viens à Vinça en voiture ; je passerai ici la journée de demain. Je vais au Mois de Marie.
Vinça, samedi 11 mai 1912
Je m’occupe de la plantation par M. Bartre du nouveau petit jardinet de Bonne Maman ; il fait, comme du reste depuis 4 jours, une chaleur torride ; je vais au grand jardin, vers le soir, prendre le frais. Je m’occupe des affaires de la Société Saint-Sébastien. Ce soir je vais au Mois de Marie.
Toulouse, dimanche 12 mai 1912
Je couche à Toulouse à l’Hôtel Terminus ; j’ai quitté Vinça ce matin après avoir assisté à la messe de 8 heures où j’ai communié. Je suis allé à Claira où j’ai voté pour les 3 candidats conservateurs restés en ballottage dimanche dernier, j’y ai fait une tournée dans les vignes, je suis allé à vêpres et je suis parti à 4 h pour Toulouse où je suis arrivé à 11h22 du soir. Je couche à l’Hôtel Terminus en face de la gare.
Semaine du 13 au 19 mai 1912
Chalet Saint-Michel, lundi 13 mai 1912
Je passe la matinée à Toulouse ; je vois Emmanuel de Saint-Jean. Je pars par l’express de 1h18 et j’arrive à 5h45 du soir à Casteljaloux où j’espérais trouver l’auto prête à prendre la route ; je me trompais, l’auto n’est pas prête et je suis obligé de prendre une voiture pour rentrer au chalet. La petite Germaine est à peu près guérie de son ophtalmie et je compte que nous pourrons partir dans une huitaine de jours.
Chalet Saint-Michel, mardi 14 mai 1912
Je vais à Casteljaloux et je prends livraison de l’auto ; le moteur a été remonté, revu et resserré ; on a changé quelques pièces usées ; bref, il est en très bon état.
Chalet Saint-Michel, mercredi 15 mai 1912
Je reviens à Casteljaloux tous ces jours-ci, avant d’entreprendre un long voyage en auto, il faudra faire fréquemment de petites sorties à petite allure pour « roder » les pièces. Le matin, vient la procession du 3ème jour des Rogations ; un petit reposoir a été préparé devant la porte ; je prie pour toutes nos récoltes, celles d’ici et surtout celles du Roussillon ! Nous suivons un moment la procession qui est bien simple.
Chalet Saint-Michel, jeudi 16 mai 1912 (Ascension)
Nous allons tous à la grand’messe à Saint-Michel ; il pleut et nous ne pouvons pas aller à vêpres. On a enfin arrêté, ou plutôt « pris » de force et morts les compagnons de Bonnot, Garnier et Valet, dont on avait enfin retrouvé la trace. Comme pour Bonnot, il a fallu faire un siège en règle et faire sauter leur repaire à la mélinite ; ils ont lutté avec l’énergie du désespoir et ont fait plusieurs victimes ; quelle bande sinistre ils formaient !
Chalet Saint-Michel, vendredi 17 mai 1912
Nous passons l’après-midi à Casteljaloux où je fais donner le dernier coup de main à l’auto pour mettre le moteur tout à fait en état ; je fais revoir les tiges des culbuteurs et celles des soupapes ; c’est très long et nous ne rentrons qu’à 9h ¼.
Chalet Saint-Michel, samedi 18 mai 1912
L’après-midi, nous allons faire une petite promenade à l’étang de Casteljaloux avec retour par Lartigue dans la charrette anglaise attelée de la jument d’Henry.
Chalet Saint-Michel, dimanche 19 mai 1912
Nous allons à la messe à Lartigue. L’après-midi nous allons à Bazas pour assister à un meeting d’aviation ; le premier et unique vol a lieu dès notre arrivée, le seul aviateur présent est Kühling[27] sur un monoplan Blériot ; à peine venait-il de décoller qu’il a dû atterrir précipitamment, si précipitamment que son appareil s’est retourné et brisé ; lui est indemne ; Henry, François et moi arrivons les premiers auprès de Kühling qui en a été quitte pour la peur ; mais son appareil étant brisé le meeting est terminé aussitôt. Au retour nous nous arrêtons au château de Castelnau où nous voyons les Lamothe. Ce meeting aurait bien au profit de l’aviation militaire.
Vue d’un décollage de l’aviateur Paul Louis Kuhling à Clairac (Lot) en 1912 – Carte postale anonyme, 1912 (site amisdeclairac.com)
Semaine du 20 au 26 mai 1912
Chalet Saint-Michel, lundi 20 mai 1912
Nous allons tous, dans les 2 autos, déjeuner à Cap Lisse chez notre nouveau cousin de La Barrière[28], à 36 kilomètres d’ici. L’oncle Charles et Tante Geneviève de Llobet et Mimi y sont depuis quelques jours. Nous sommes de retour ici à 5h ½ environ. Les Llobet et les La Barrière doivent venir ici mercredi.
Chalet Saint-Michel, mardi 21 mai 1912
Il pleut une bonne partie de la journée ; je prépare l’auto en vue de notre voyage de jeudi, car nous partons jeudi pour Ille. L’après-midi, nous allons en charrette anglaise visiter l’église de Gouts, curieuse église fortifiée, en pleine forêt.
Eglise Saint-Clair de Gouts (Lot-et-Garonne) – Vue actuelle (Wikipédia)
Chalet Saint-Michel, mercredi 22 mai 1912
Les Llobet et les La Barrière viennent déjeuner ici ; nous nous promenons ensemble ; il pleut une partie de la journée. Nous bouclons nos malles pour partir demain matin.
Montech, jeudi 23 mai 1912
Nous avons quitté le chalet ce matin à 8h45 par la pluie ; notre intention était de déjeuner ici et d’aller coucher à Limoux ou Quillan ; mais une fois à Montech, il pleut tellement qu’Albert et Marie insistent beaucoup pour nous faire rester jusqu’à demain matin ; nous acceptons et passons ici l’après-midi et la nuit. Dans l’après-midi entre deux averses, nous allons nous promener en charrette anglaise ; Albert nous fait passer dans sa propriété et son bois de chênes.
Ille, vendredi 24 mai 1912
Nous avons quitté Montech ce matin à 8h ¼ et nous arrivons à Ille à 5h ½ du soir, c’est bien marché ! Nous avons déjeuné à Limoux où nous nous sommes arrêtés, en tout, deux bonnes heures. Nous avons eu la pluie une bonne partie de la journée. Notre voyage s’est admirablement effectué : ni une panne ni une crevaison. Albert m’a donné un chien épagneul « Oscar », nous le prenons avec nous en auto. Nous voici enfin de retour chez nous après cinq mois d’absence ; je m’y retrouve avec satisfaction, nous y sommes pour 2 mois ½ environ.
Ille, samedi 25 mai 1912
Je vais à Claira en auto ; je fais une tournée dans les vignes qui sont fort belles ; une attaque de mildiou la semaine dernière a été arrêtée par une application énergique de sulfate de cuivre en pulvérisations et par un poudrage ; ces jours-ci le vent du nord-ouest sec et frais qui ne cesse de souffler, favorise le vignoble ; la récolte s’annonce très abondante ; Dieu veuille qu’elle arrive à bon port ! Au retour je m’arrête un moment à Perpignan.
Ille, dimanche de la Pentecôte 26 mai 1912
Le matin, je me confesse et communie ; nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Semaine du 27 au 31 mai 1912
Ille, lundi 27 mai 1912
Nous allons à la grand’messe ; l’après-midi nous allons à Vinça en auto ; nous nous arrêtons à Boule au retour ; Bonne Maman arrivera probablement à Vinça cette semaine. Nous avons amené les enfants à Vinça.
Ille, mardi 28 mai 1912
L’après-midi, je vais à Bouleternère où l’on sulfate pour la 2ème fois la vigne de la Grande Fèche ; cette vigne est très belle pour le moment. Ce soir, nous allons au Mois de Marie.
Ille, mercredi 29 mai 1912
Le matin je vais voir la vigne du Bouc que papa vient d’agrandir en achetant une petite vigne contiguë. L’après-midi je devais aller à Boule expédier 2 barriques de vin, mais il pleut assez fort et je remets la chose à demain matin. Nous allons au mois de Marie.
Ille, jeudi 30 mai 1912
Le matin je vais à Boule faire remplir et expédier deux barriques de vin. L’après-midi je vais avec Bebelle à Perpignan où nous faisons des commissions et des visites et où j’assiste, au Panache, à une réunion des chefs des sections de la campagne pour préparer une série de manifestations d’Action française qui auront lieu les 22, 23 et 24 juin ; on y cause beaucoup de la belle lettre du Roi au marquis de Kernier[29] rendue publique hier. Un négociant me fait offrir le prix de 20 fr. l’hecto pour ma récolte future de Claira ; je ne me décide pas, c’est prématuré.
Ille, vendredi 31 mai 1912
L’après-midi je vais à Claira ; je vais jusqu’à la vigne du Lloucati. Je visite une vigne qui est à vendre et que l’on me propose ; il est possible que je me décide à l’acheter parce qu’elle est très voisine des miennes, bien qu’elle soit en assez mauvais état ; elle est située entre la Cadène et la Griffaigne et d’un accès facile. Si je l’achète je vendrai le Lloucati dont le grand éloignement a beaucoup d’inconvénients ; le Lloucati a 180 ares ; la vigne dont on me parle en a, dit-on, 240 (4 ayminates) ; malgré cette différence de superficie, je crois que je gagnerais à l’échange.
Juin 1912
Semaine du 1er au 2 juin 1912
Ille, samedi 1er juin 1912
Il fait mauvais temps, presque froid. Maman m’écrit de Biarritz et m’annonce la mort de notre tante de Roig[30] ; en la voyant, il y a un mois, si pleine de vie et si bien conservée malgré ses 88 ans, je ne croyais pas notre tante si près de sa fin. J’envoie un télégramme mes condoléances à nos cousins Charles de Roig.
Ille, dimanche 2 juin 1912
Nous nous levons à trois heures et à quatre heures, avant le lever du soleil, nous partons en voiture (avec le break de Vinça) pour le célèbre ermitage de la Trinité où il y aura aujourd’hui grande affluence de pèlerins. Nous y arrivons à 7h20 ; c’est la première fois que je vais à la Trinité ; nous visitons la curieuse chapelle, sans grand mérite architectural mais extrêmement ancienne ; les retables sont assez beaux ; il y a surtout un Christ très remarquable du XIIe siècle. Nous montons aux ruines du château de Belpuig rasé par ordre de Louis XIV, d’où la vue est très belle ; nous assistons ensuite à la grand’messe dans la chapelle ; nous déjeunons et repartons à midi ¼ ; nous sommes ici à 2h ½ ; je vais à vêpres.
Château de Belpuig (commune de Prunet-et-Belpuig, Pyrénées-Orientales) – Vue actuelle, photographie « La photo de treize heures » (site laphotodetreizeheures.wordpress.com)
Semaine du 3 au 9 juin 1912
Ille, lundi 3 juin 1912
Nous allons voir Madame Rivière qui a perdu son fils il y a quelques jours ; il pleut encore une partie de la journée ; il pleut presque tous les jours, ce qui est très mauvais pour les vignes, surtout en ce moment. L’Éclair de Montpellier contient une bien triste nouvelle ; le chanoine Piton, mon ancien curé de Saint-Serge, d’Angers, a été très probablement assassiné ; on est venu le chercher la nuit, pour porter les Sacrements à un malade disait-on ; il a suivi confiant, et n’a plus reparu. Le lendemain matin on a retrouvé son missel et une manche de soutane dans un quartier éloigné ; dans la nuit, les vicaires inquiets se mirent à sa recherche et ne le trouvant pas, prévinrent la police ; sa chambre était cambriolée. Le bon curé a été probablement attiré dans un guet-apens et assassiné. Cette triste nouvelle me fait beaucoup de peine.
Ille, mardi 4 juin 1912
Je vais à Claira en voiture pour voir les vignes ; le temps très pluvieux m’inquiète, je redoute le mildiou ; on commence aujourd’hui le 4e sulfatage, je fais expérimenter un nouveau jet de lance pour les pulvérisateurs. Bebelle et les enfants viennent à Claira avec moi ; au retour nous nous arrêtons un moment à Perpignan. On n’a aucune trace du curé de Saint-Serge et on croit de plus en plus à l’assassinat ; comme ancien paroissien du chanoine Piton, j’envoie un mot de sympathie au premier vicaire.
Ille, mercredi 5 juin 1912
Nous ne bougeons pas d’ici. On n’a pas encore retrouvé le corps du curé de St Serge ; comme c’est triste !
Ille, jeudi 6 juin 1912
Je vais à Vinça en auto le matin, pour signer la vente du champ de Las Grabas à Bouleternère, à M. Pierre Pratx ; j’ai vendu ce champ 1600 frs. ; avec le prix de ce champ et le prix de la Balme, je compte acheter une partie de la métairie de ma tante Civelli à Ille. Je reviens à Vinça dans l’après-midi avec Bebelle et Tony pour chercher une clé que je crois y avoir perdue le matin et que je ne retrouve pas. Je m’arrête à Boule où l’on poudre la vigne de la Grande Fèche ; c’est bien nécessaire, car le mildiou menace beaucoup. Ce matin, j’ai assisté à la messe de 7 heures. L’Éclair de ce matin contenait une bonne nouvelle qui m’avait causé une grande joie : l’abbé Piton, raconte ce journal, s’est présenté au chef de la Sûreté de Lyon et lui a raconté que samedi soir à Angers, au moment où il allait visiter un malade de sa paroisse, il a été attiré dans un guet-apens, ligotté, laissé dans une prairie à la garde de 3 individus une partie de la nuit, pendant que d’autres qui lui avaient volé ses clés devaient cambrioler sa demeure, puis repris par la bande au complet, encapuchonné dans un fichu, hissé dans une auto qui avait filé à toute vitesse, et enfin après un très long voyage et quelques arrêts, déposé au milieu de la nuit dans une ville qu’il avait reconnue être Lyon. Là, le jour venu, il s’était réfugié dans une maison ecclésiastique dite « Les Chartreux » et il attendait l’arrivée de son vicaire d’Angers à qui il avait télégraphié et qui devait lui apporter des vêtements ecclésiastiques, pour regagner Angers avec lui. Tel était le récit du chanoine Piton et le télégramme de Lyon qui le racontait ne le mettait pas en doute. Enchanté de savoir que mon ancien curé, pour qui j’avais beaucoup de sympathie, était sauvé, je lui ai envoyé aussitôt un petit mot de félicitations et de sympathie. Mais je le regrette beaucoup maintenant. En effet, les journaux de ce soir publient un second télégramme de Lyon disant que le chanoine Piton, ayant été mis par le chef de la Sûreté lyonnaise en présence d’un sac trouvé en ville et qui paraissait devoir lui appartenir, le chanoine a d’abord nié, puis a reconnu que ce sac lui appartenait, enfin, pressé de questions, a avoué que son récit du matin n’était qu’une fable et a alors raconté que la disparition, la mise en scène de la chambre cambriolée, tout cela était son œuvre. Il a voulu faire croire qu’il avait été volé parce que, détenteur d’une somme de 50.000 francs appartenant au Grand Séminaire d’Angers, il avait joué à la bourse avec cet argent et avait perdu, sur le point d’être obligé de rembourser il s’était affolé et, pour cacher sa culpabilité, avait imaginé l’histoire d’un enlèvement, d’un vol etc., bref tout ce qu’il a fait depuis quatre ou cinq jours ; il est allé d’Angers à Paris, puis de Paris à Lyon tout simplement en chemin de fer, déguisé en laïc et muni d’une perruque et d’une fausse barbe ; cette fausse barbe a été retrouvée dans le sac abandonné, ainsi que divers objets, notamment un crucifix et du linge. L’abbé Piton n’a pas été arrêté pour le moment parce qu’aucune plainte n’est déposée contre lui ; il va repartir pour Angers où il sera tenu à la disposition du Parquet. En lisant ce récit, j’éprouve un douloureux étonnement. Ainsi, ce prêtre qui paraissait distingué et si zélé, ce curé qui avait été mon pasteur pendant plusieurs années et pour qui j’avais tant de sympathie, n’était qu’un fumiste, un homme indélicat, une sorte d’escroc ! Ce qui est encore pire, il a menti effrontément et risquait de faire arrêter et condamner des innocents ! Quelle désolation ont dû éprouver ses paroissiens qui l’estimaient et l’aimaient ! Quelle joie pour les ennemis de l’Église ! Quelle tristesse pour les bons Catholiques ! En un mot quel scandale ! Combien je regrette le mot de sympathie que je lui ai écrit ce matin ; mais qui ne s’y serait trompé ? L’évêque d’Angers tout le premier s’y est trompé, lui qui dimanche à Saint-Serge, croyant l’abbé Piton assassiné, prononçait de ce prêtre un vibrant et éloquent éloge ! Mais aussi, combien ce malheureux curé a été sot et naïf ; comment pouvait-il supposer, après tant d’autres histoires de ce genre qui avaient échoué, que lui réussirait ? Puisqu’il avait eu la coupable faiblesse de gaspiller l’argent qui lui était confié, il devait avoir le courage de tout confesser à son évêque. Pour éviter un scandale qui risque de faire tant de mal, Mgr Rumeau aurait trouvé le moyen d’arranger la chose ; certainement on aurait pu, à Angers, trouver la somme nécessaire pour boucher le trou ; le curé, au bout de quelque temps, aurait été mis à la retraite pour raison de santé, et un grand scandale aurait été évité. Comment l’abbé Piton, que je croyais intelligent, n’a-t-il pas compris qu’il fallait agir ainsi ! Ce scandale m’attriste profondément ; je me reporte par la pensée à quelques années en arrière, je me vois aux réunions de la conférence paroissiale de Saint-Vincent-de-Paul aux côtés du curé de Saint-Serge ; qui, alors, aurait supposé que ce prêtre si bon, si affable, si vénérable, finirait ainsi ?
Ille, vendredi 7 juin 1912
Le matin je vais à Boule, à la Grande Fèche ; il y a un peu de mildiou dans cette vigne, il faut tâcher de l’enrayer, ce qui n’est pas facile à cause du mauvais temps. L’après-midi je vais à Perpignan en auto, avec Bebelle pour différentes courses et commissions ; un courtier en vins me fait une offre à 21 frs. sur souche. Nous voyons l’oncle Charles de Llobet, l’oncle Xavier qui est à Perpignan et viendra dimanche. Tout le monde parle de l’affaire du curé de Saint-Serge qui a fait un bruit énorme dans la presse comme il fallait s’y attendre. Les journaux sont pleins de nouveaux et tristes détails sur cette lamentable aventure où sombre l’honneur d’un prêtre que je vénérais et croyais irréprochable. Le matin à l’occasion du premier vendredi du mois, j’assiste à la messe de 7 heures et fais la sainte communion.
Ille, samedi 8 juin 1912
Bonne Maman rentre aujourd’hui de Nice où elle était depuis le milieu de mai ; Nénette l’accompagne ; Tante Josepha va aller passer quelque temps à Lausanne où elle suivra un traitement pour tâcher de guérir complètement son entérite. Nous allons les voir passer à la gare à midi, et l’après-midi, nous allons à Vinça en auto avec les enfants ; nous les voyons plus longuement.
Ille, dimanche 9 juin 1912
Nous allons à la grand’messe, à vêpres et à la procession du Très-Saint-Sacrement. Nous organisons un reposoir dans la maison de mes parents ; dimanche prochain, nous en ferons un chez nous. Je crois devoir prendre part à la procession un flambeau à la main ; ce n’est pas pour le curé que je le fais, il ne le mérite pas n’ayant pas fait à mes parents les excuses qu’il leur doit depuis un an, c’est pour le Bon Dieu ; tout le monde le comprend ainsi. L’oncle Xavier vient passer la journée ici ; il arrive à 9h et repart à 7h du soir ; il passe avec nous la plus grande partie de la journée.
Semaine du 10 au 16 juin 1912
Ille, lundi 10 juin 1912
Le matin, je vais à Bouleternère en auto voir la Grande Fèche où il y a un peu de mildiou ; l’après-midi nous nous promenons et faisons 2 visites ; le soir, Mois du Sacré-Cœur[31].
Ille, dimanche 16 juin 1912
[…] je vais en auto à Perpignan pour assister au Panache à une réunion ayant pour but d’arrêter le programme des conférences, banquets etc. des 22, 23 et 24 mai. Je suis de retour avant midi. Nénette vient passer la journée avec nous. Nous édifions ensemble un fort joli reposoir dans notre entrée et nous avons l’honneur d’y recevoir la bénédiction du Très-Saint-Sacrement quand la procession s’y arrête. Comme dimanche dernier, je prends part à la procession.
Semaine du 17 au 23 juin 1912
Ille, lundi 17 juin 1912
L’après-midi nous nous promenons Bebelle, Tony et moi, du côté de Régleilles ; il commence à faire sérieusement chaud.
Ille, mardi 18 juin 1912
Nous allons passer la journée à Vinça où l’on chante la grand’messe de Saint Antoine qui n’a pu être célébrée jeudi ; nous assistons bien entendu à cette messe dite pour la famille ; l’après-midi nous allons en auto à Finestret voir le curé M. Badrignans ; nous allons voir la jolie cascade du Lentilla ; Nénette vient avec nous. Nous rentrons à Ille vers 6h ½ ; le soir nous allons à la cérémonie du Mois du Sacré-Cœur.
Ille, mercredi 19 juin 1912
Nénette vient passer la journée avec nous ; elle arrive par le train de 9 heures. L’après-midi nous allons ensemble à Perpignan en auto ; nous emmenons les enfants parce que la petite Germaine dont la conjonctivite n’est pas finie, doit aller chez le Dr Espinaze, oculiste ; en arrivant, nous la menons chez ce médecin. Ensuite, je laisse à Perpignan Nénette et Bebelle qui voient leurs amies et vont au tennis, et je vais à Claira. Le carignan de la Cadène et le Lloucati subissent une assez forte attaque de mildiou qui s’étend même à la grappe. J’en suis cependant, pour ces vignes, au cinquième sulfatage ; je les fais poudrer pour la 3e fois avec la poudre Chefdebien ; je ne sais si je réussirai à enrayer cette attaque. Le temps a encore changé ; au vent frais a succédé un temps brumeux et chaud, c’est ce qui nous vaut ce mildiou. Décidément la récolte ne sera pas aussi forte qu’on l’avait annoncé ; et près de 3 mois nous séparent encore des vendanges ! Nous sommes de retour à Ille à 7h45 ; Nénette repart pour Vinça par le dernier train de 8h ¼.
Ille, jeudi 20 juin 1912
Le matin je vais voir les vignes de Boule ; elles sont belles ; il n’y a pas de mildiou. L’après-midi je ne bouge pas ; je fais un grand nettoyage, avec du pétrole, du moteur de l’auto.
Ille, vendredi 21 juin 1912
Nous ne bougeons pas d’ici. Le soir nous allons à la bénédiction à l’église et nous nous promenons ensuite sur la route de Prades. L’été officiel commence aujourd’hui ; on s’en aperçoit !
Perpignan, samedi 22 juin 1912
Nous avons accompagné les enfants à Vinça où Bonne Maman les gardera 2 jours. Bonne Maman se prépare à recevoir chez elle le colonel et plusieurs officiers du 80e de ligne de Narbonne qui passe 2 jours à Vinça. Nous allons à Perpignan ; dans l’après-midi je vais à Claira ; le mildiou est à l’état latent dans beaucoup de vignes. Nous dînons et couchons chez les Llobet ; le soir nous assistons, à la salle des Œuvres, à une séance donnée par les jeunes filles royalistes et qui comporte deux saynètes : « La joie fait peur » et « La Cigale chez les Fourmis » ; les Massia, Despéramons, jouent dans ces deux pièces.
Perpignan, dimanche 23 juin 1912
À 11 heures, messe pour le Roi à la chapelle du Christ. L’après-midi, à la salle des Œuvres, grande conférence ; discours de Vaugeois, Maxime Réal del Sarte, Massé, Despéramons, Rohain ; la salle est comble. À l’issue de la réunion, la bénédiction du Très-Saint-Sacrement est donnée dans la chapelle attenante à la salle. Le soir nous assistons au banquet chez Gadel ; nous sommes une centaine. Après dîner, on va prendre le café à la salle des Œuvres.
Semaine du 24 au 30 juin 1912
Vinça, lundi 24 juin 1912
Journée bien remplie ! Elle a été employée par Vaugeois et Réal del Sarte, accompagnés de M. Bertran, de Massé, de M. Miquel, de Triquéra et de moi, à la visite des sections dans les campagnes ; j’ai mis mon auto à leur disposition, M. Cambres, maire de Théza, leur a prêté aussi la sienne. Nous partons de Perpignan à 9 heures ; je prends dans ma voiture MM. Vaugeois et Bertran ; nous nous arrêtons un moment à Ille où ces messieurs visitent la cathédrale et le cloître, à Saint-André où nous voyons, chez M. Bocamy, plusieurs ligueurs d’Action française ; nous prenons avec nous Lammerville et nous allons déjeuner à Port-Vendres. Au retour, arrêts à Collioure, à Corneilla chez les Jonquères et à Théza chez M. Cambres ; nous n’arrivons à Perpignan qu’à 4 heures. Cette après-midi, ces messieurs doivent aller à Rivesaltes et dans la Salanque ; je ne peux pas, à mon grand regret, les y accompagner étant obligé d’être à Vinça ce soir pour assister au dîner que Bonne Maman offre aux officiers qui sont ses hôtes. Nous quittons donc Perpignan à 4h ½ en auto et sommes à Vinça à 6h ½, après une crevaison et un arrêt à Ille. À Ille le 53e d’infanterie a fait étape aujourd’hui ; ici nous trouvons le 80e qui y est depuis dimanche, chez Bonne Maman il y a le colonel de Voillemont, le lieutenant-colonel Olive, un capitaine, et le drapeau du régiment. Ces messieurs sont charmants ; le colonel a connu l’oncle Xavier à Saint-Mihiel. La population de Vinça a fait le meilleur accueil à l’armée ; on a dressé des arcs de triomphe etc.
Ille, mardi 25 juin 1912
Je me suis levé de très grand matin, à 3 heures, pour saluer les officiers et les faire déjeuner avant leur départ de Vinça à 4 heures. Moins de 2h après, le 53e de ligne, venu d’Ille, traversait Vinça musique en tête ; les deux régiments vont au col de la Perche pour des tirs de guerre et des manœuvres. Nous avons, à Vinça, la visite de l’oncle Lucien Delestrac qui vient déjeuner ; il arrive à 9h ½ et repart à 1h10 ; il verra demain matin Maman qui est à Paris chez les Delestrac pour 4 ou 5 jours ; je l’accompagne à la gare où il monte dans le wagon direct de Vernet à Paris. Dans l’après-midi, Nénette, Bebelle et moi allons à Nossa nous baigner ; nous rentrons à Ille en auto à 6 heures.
Ille, mercredi 26 juin 1912
Nous allons nous promener, dans l’après-midi, à la métairie Saint-Martin. Le soir nous allons un moment chez les demoiselles Mathieu.
Ille, jeudi 27 juin 1912
Il fait chaud ; l’après-midi nous allons nous promener à Régleilles ; nous voyons des pêchers couverts de fruits dans le jardin Solère ; je voudrais bien que mes pêchers de Boule fussent aussi beaux.
Ille, vendredi 28 juin 1912
Ce matin, j’ai fait examiner Bebelle par le Docteur Pons ; depuis 2 mois environ, nous nous doutons qu’il y avait du nouveau comme on dit en pareil cas ; depuis ce matin, cette idée s’est transformée en certitude ; nous sommes sûrs maintenant qu’un 3ème bébé est en chantier ; il naîtra fin décembre ou commencement janvier ; souhaitons que Bebelle ne soit pas plus malade que pour Tony et Germaine. Voilà un sujet de préoccupation pour moi ; une nouvelle charge en perspective ; la famille augmente, prions Dieu d’augmenter aussi les ressources ; on dit que Dieu protège d’une façon spéciale les familles nombreuses ; j’espère qu’Il continuera à protéger la mienne. En tout cas, en donnant à la France de nombreux enfants, j’ai conscience de remplir toute mon devoir envers Dieu, envers ma famille et envers ma Patrie ; c’est là l’essentiel, « Fais ce que dois advienne que pourra » ! L’après-midi nous allons à Vinça avec les enfants.
Ille, samedi 29 juin 1912
J’ai visité aujourd’hui toutes mes vignes, toutes celles de Bouleternère le matin et toutes celles de Claira le soir ; je suis même allé 2 fois à Boule le matin ; elles sont belles, la récolte est abondante mais partout, du moins dans les carignans, j’ai trouvé le mildiou et le rot-brun ; jusqu’à présent, à force de traitements j’ai réussi à l’enrayer, mais réussirai-je jusqu’au bout ? À Claira, on a déjà fait six sulfatages, 4 poudrages cupriques et 2 soufrages ; les poudrages cupriques ont fait le plus grand bien. Ces traitements sont très coûteux mais ils sont nécessaires ; des voisins qui les ont négligés ont leurs vignes absolument ravagées ! Bebelle et les enfants reviennent à Perpignan.
Ille, dimanche 30 juin 1912
Nous allons à la grand’messe. L’après-midi, nous allons à Vinça où nous laissons les enfants, nous prenons Nénette en passant et allons avec elle, en auto, à Vernet-les-Bains ; cette station est encore à peu près déserte ; nous y restons environ 2 heures et rentrons ; nous dînons à Vinça.
Juillet 1912
Semaine du 1er au 7 juillet 1912
Ille, lundi 1er juillet 1912
L’après-midi nous allons avec les enfants à la vigne du Bouc. Hier 2ème centenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, le gouvernement avait organisé une fête au Panthéon en l’honneur du prophète, du père des idées de 89 ; elle a été ratée ; à l’intérieur du Panthéon des banquettes vides, à l’extérieur une vive manifestation de la jeunesse des Écoles conduite par l’Action française, contre Rousseau et contre le gouvernement ; Fallières et les ministres, venus presque en cachette par terreur des camelots du Roi, sont partis en fuyant sous les sifflets et les huées de la jeunesse ; il y a eu plus de 100 arrestations. En somme belle journée pour la cause de l’ordre, de la tradition et de la Patrie ! Quant au métèque, quant au triste personnage que la république voulait fêter, il est passé à l’arrière-plan, ses idées tombent, heureusement, dans l’oubli ; les ministres eux-mêmes qui ont dû, par habitude et par métier, par position, le défendre à la tribune de la Chambre et du Sénat il y a quelques jours, l’ont défendu assez mollement et non sans de nombreuses restrictions ; de même dans la presse, même dans celle de gauche, le culte de ce « Saint » du calendrier révolutionnaire s’en va, signe certain que les idées de 89 sont fortement en baisse ; les faits démolissent une à une les nuées absurdes qui ont fait, durant plus d’un siècle, tant de mal à la France. Puisse leur règne finir à tout jamais !
Ille, mardi 2 juillet 1912
Papa et Maman ont loué la villa à partir du 6 juillet ; ils vont donc rentrer ici incessamment. Le matin je vais à Boule en auto, je visite la vigne de la Grande Fèche ; l’après-midi je me promène avec Bebelle du côté de Saint-Michel. Ce matin nous allons à la grand’messe à 9 heures.
Ille, mercredi 3 juillet 1912
L’après-midi nous allons à Perpignan en auto, je vois plusieurs courtiers en vins ; on me fait des propositions à 25 frs. ; j’examine les conditions d’enlèvement, d’acompte etc. ; si elles sont acceptées, je vendrai mille hectos à ce prix.
Font-Romeu, ermitage, jeudi 4 juillet 1912
Me voici pour deux jours à Font-Romeu en retraite ; c’est une retraite fermée, nous sommes plus de 40 messieurs installés dans l’ermitage ; la retraite est prêchée par le P. Eyraud ; l’ouverture a lieu ce soir ; elle paraît devoir être intéressante et surtout utile ; malheureusement, je ne pourrai pas la suivre jusqu’à la fin puisque je dois rentrer à Ille avant dimanche à cause du passage de troupes de ces jours-ci. J’arrive ici, avec les autres retraitants, par le train qui part d’Ille à 11h32 ; nous avons un wagon spécial ; nous montons dans le chemin de fer électrique et allons à pied de la station d’Odeillo à l’ermitage. Parmi les retraitants, il y a Lucien Darru, Henri Bertran de Balanda (fils de M. Jean Bertran), M. Colomer, M. Taillade, M. Cambres, MM. Barrère père et fils etc. ; nous sommes plus de 40.
Le pélerinage à l’ermitage de Font-Romeu – Carte postale anonyme, s.d. [années 1900] (Musée de Cerdagne, fonds Gironès)
Font-Romeu, ermitage, vendredi 5 juillet 1912
Lever à 5h ½. 1ère instruction, messe, temps libre, 2ème instruction, méditation etc. ; à la messe je fais la sainte communion. Les instructions sont profondes et obligent à réfléchir sur l’âme, ses destinées, les moyens de la sauver ; de temps en temps ces retours sur soi-même sont nécessaires ; ce sont de vraies cures d’âme ; il faut remercier Dieu de m’avoir donné cette grande grâce. Le temps est très beau et l’air frais et pur à cette hauteur de près de 1800 mètres.
Ille, samedi 6 juillet 1912
J’assiste à la messe et aux toutes deux premières instructions de la journée à Font-Romeu, je communie. Je quitte Font-Romeu vers 10h du matin dans l’auto de M. Cambres qui me mène à la gare de Mont-Louis et j’arrive ici à 11h ½ ; le 53e de ligne est à Ille aujourd’hui ; le soir il y a musique et retraite, mais nous n’avons personne à loger aujourd’hui.
Ille, dimanche 7 juillet 1912
Le 80e de ligne arrive à Ille à 9h ½ ; le matin à 7 heures on vient nous annoncer que nous logerons le colonel et le lieutenant-colonel et nous nous hâtons de compléter leur installation. Ces messieurs arrivent pendant que nous sommes à la grand’messe ; on amène le drapeau et on place un factionnaire à la porte. Ce sont le colonel de Woillemont et le lieutenant-colonel Olive que j’avais vus à Vinça il y a 15 jours. Nous les invitons à dîner ce soir. Nénette et Bonne Maman viennent dans l’après-midi ; nous gardons Nénette jusqu’à demain. Le dîner se passe fort bien ; ces messieurs se retirent dans leurs chambres à 10h ½ ; ils sont vraiment charmants et nous nous découvrons beaucoup de relations communes surtout avec le colonel qui connaît l’oncle Xavier, les Padirac, les Villelume à Angers.
Semaine du 8 au 14 juillet 1912
Ille, lundi 8 juillet 1912
Le colonel et lieutenant-colonel se lèvent à 2 heures ; nous aussi ; nous leur servons à déjeuner et ils partent à 3 heures avec le régiment qui va aujourd’hui d’Ille à Perpignan ; après leur départ nous nous recouchons et nous nous levons à six heures. Je vais, avec Bebelle et Nénette, à Perpignan et Claira en auto ; nous rencontrons le 80e aux portes de Perpignan et assistons à son entrée en ville et à une revue aux Platanes. Bebelle reste à Perpignan et je vais à Claira avec Nénette. Je parcours les vignes qui sont superbes ; la récolte s’annonce très belle, je suis vraiment favorisé et j’en remercie le Bon Dieu. Je suis en pourparlers pour la vente sur souches d’une partie de ma récolte, mais la chose n’est pas encore abouti. Nous rentrons à Ille à 1h ½. Nous sommes un peu fatigués, ayant dormi à peine 4 heures cette nuit.
Ille, mardi 9 juillet 1912
Il y a un an aujourd’hui de l’inoubliable banquet de Villeclare ; quelle belle manifestation royaliste ce fut ! Ma tante Augustine de Llobet arrive ici pour 4 jours ; je vais l’attendre à la gare ; l’après-midi nous nous promenons ensemble.
Ille, mercredi 10 juillet 1912
Bonne Maman et Nénette viennent déjeuner et passer avec nous une partie de la journée. Papa et Maman vont rentrer très prochainement à Ille ; les travaux à la villa sont terminés ; celle-ci est louée et occupée depuis samedi par les locataires. Nous allons à la neuvaine de Notre-Dame du Carmel.
Ille, jeudi 11 juillet 1912
Je vais à Perpignann je vois plusieurs courtiers et je me décide à vendre mille hectos sur souches à 24 francs à la maison Fourriques. J’aurais bien voulu arriver à 25 francs, mais cela n’a pas été possible ; on me donnait bien 25 frs. il y a 3 ou 4 jours mais en garantissant 9° ou au moins 8 ½ et en acceptant, dans le cas où le vin pèserait moins, une réduction proportionnelle ; en sorte que si le vin avait été inférieur d’un ½ degré, par exemple, à 8 ½, j’aurais subi une réduction de plus de 1,50 ; et s’il avait été inférieur d’un degré, la réduction eût été de plus de 3 francs ; au lieu de vendre 25 frs., j’aurais, en réalité, vendu à 23,50 ou même à 22 frs. à peine ; cette clause cachait un trompe-l’œil. J’aime mieux vendre à 24 francs, sans garantie de degré ; de plus le vin sera enlevé sur marc et payé tout de suite ; ce sont d’excellentes conditions qui valent bien 1 frs. par hecto. Maintenant il faut souhaiter que les cours montent encore pour mieux vendre le reste. J’ai eu raison de ne pas accepter les offres de 20 frs. qui m’étaient faites en mai. J’assiste à une réunion du comité royaliste, ayant pour but d’organiser sur des bases plus sûres le budget du Roussillon qui [est] en déficit chronique ; c’est désolant et c’est difficile à organiser ; il faut toujours faire de nouveaux sacrifices. Je rentre à Ille vers 8h ½.
Ille, vendredi 12 juillet 1912
Papa et Maman rentreront demain. Dans l’après-midi nous faisons une petite promenade en auto avec Tante Augustine, nous allons à Corbère et Bouleternère ; Tante Augustine repart ce soir, nous l’accompagnons à la gare à 6h21, ou plutôt, comme on écrit depuis quelques jours, à 18 heures 21 ; le soir nous allons à la cérémonie du Carmel.
Ille, samedi 13 juillet 1912
Je vais attendre Papa et Maman à la gare, il y a 3 mois que je ne les avais vus. Ils ont fait bon voyage. Papa n’est pas encore entièrement remis de sa furonculose. Ils ont bien des choses à nous raconter. L’après-midi, visite en voiture de Bonne Maman et de Nénette. Je vais à Boule avec Bebelle en profitant de la voiture, nous revenons à pied.
Ille, dimanche 14 juillet 1912
Nous allons à la grand’messe. Aujourd’hui encore la Gueuse célèbre sa fête, fête bien choisie puisqu’elle commémore la trahison, le massacre, la révolte, le mépris de la parole donnée ; c’est tout ce qui convient à la république. Pour fuir cette insupportable journée nous allons en voiture, avec Nénette, passer l’après-midi à Vernet-les-Bains, après avoir déjeuné à Vinça ; nous dînons à Vernet et rentrons à Ille à près de minuit ; nous sommes obligés de rentrer à Ille en voiture car nous avons manqué le train de retour.
Semaine du 15 au 21 juillet 1912
Ille, lundi 15 juillet 1912
Je vais à la messe à 7 heures, en l’honneur de la Saint Henri nous allons souhaiter la fête à Papa avec les enfants, nous déjeunons chez mes parents ; Nénette arrive par le train de 10 heures ; elle vient passer quelques jours avec nous pendant que Bonne Maman est à Lourdes où elle va rejoindre Tante Josepha qui arrive de Lausanne ; elles arriveront toutes deux à Vinça à la fin de la semaine.
Ille, mardi 16 juillet 1912
Je souffre d’une fluxion à la mâchoire inférieure, à gauche ; cela me gêne beaucoup, je ne sais comment manger. Nous allons à la grand’messe et à la cérémonie du soir à l’église du Carmel. Je ne sors presque pas à cause de ma fluxion.
Ille, mercredi 17 juillet 1912
Nous nous promenons un peu, le temps est très chaud. Visites à M. et Mme de Rolland et à Mme Amade.
Ille, jeudi 18 juillet 1912
Je vais à Perpignan par le train de 1h25 (l’auto ne marche pas, il y a une pièce à changer) ; j’assiste à une réunion, au Panache, pour le journal Le Roussillon ; j’ai trouvé depuis 8 jours pour 60 francs de souscriptions nouvelles ; quelques autres en ont trouvé aussi ; certains résultats ont été obtenus, mais il reste beaucoup à faire. Je rentre à 8h ½ du soir.
Ille, vendredi 19 juillet 1912
Dans l’après-midi nous nous promenons du côté du Bouc. Je souffre toujours de ma fluxion, j’ai beaucoup de peine à manger ; il faut que je me décide à me faire arracher la dent cause de tout le mal.
Ille, samedi 20 juillet 1912
Nous allons à 11h ½ à la gare attendre Yvonne Delestrac qui vient passer quelques jours ici et à Vinça ; ses parents l’ont embarquée hier soir à 7h au quai d’Orsay dans le wagon direct de Vernet-les-Bains et elle est arrivée ici sans descendre de son wagon ; à la gare nous voyons Marie de Rovira qui va à Nyer ; elle nous invite à aller y passer la journée un de ces jours. L’après-midi je vais à Perpignan entre 2 trains me faire arracher la dent cause de ma fluxion ; je suis de retour à 4 heures.
Ille, dimanche 21 juillet 1912
La dent arrachée ou plutôt la gencive a saigné toute la nuit et la fluxion n’a pas diminué ; je vais voir le docteur qui me donne un médicament pour arrêter l’hémorragie. La fluxion me gêne beaucoup, la joue gauche est très enflée. L’après-midi, je vais cependant à Perpignan par le train de 1h25 avec Bebelle et Yvonne ; nous allons à vêpres à Saint-Jean ; nous faisons plusieurs visites, notamment chez la famille de Marliave ; nous allons au tennis et sommes de retour à Ille par le dernier train du soir.
Semaine du 25 au 28 juillet 1912
Ille, jeudi 25 juillet 1912
Je reprends mon journal interrompu pendant trois jours, trois jours peu agréables pour moi ; lundi et mardi surtout j’ai beaucoup souffert. Ma fluxion, loin de diminuer après l’enlèvement de la dent, est devenue un phlegmon qui s’est développé sous la mâchoire gauche, ma joue gauche est devenue énorme, je ne pouvais plus faire un mouvement de mâchoire et ne pouvais avaler que des liquides ; j’éprouvais la plus grande difficulté à parler même ; le Dr Pons, qui venait me voir 2 fois par jour, a cru qu’il serait obligé d’ouvrir ce phlegmon ; Dieu merci, il s’est vidé de lui-même par l’ouverture de la dent enlevée à partir d’hier matin et, depuis lors, l’enflure diminue progressivement et a presque complètement disparu aujourd’hui ; lundi et mardi, j’ai éprouvé un affreux malaise accompagné de fièvre ; j’ai passé trois nuits atroces presque sans sommeil ; dans la nuit de lundi à mardi, je n’ai pas dormi du tout. J’ai soigné ce phlegmon par des applications de compresses très chaudes, par des gargarismes antiseptiques très chauds aussi et par de la pommade au collargol ; il a mûri vite puisqu’il s’est vidé hier. J’avais fait une promesse à Saint Antoine s’il se crevait de lui-même sans intervention chirurgicale et je suis bien heureux d’avoir été exaucé. La pauvre Bebelle a eu beaucoup de travail, jour et nuit, pour me soigner ; elle a dû se lever plusieurs fois chaque nuit. Enfin tout est bien qui finit bien ; je n’ai plus maintenant que quelques précautions à prendre et ce sera fini. Cette maladie nous prive d’une agréable réunion ; nous étions invités à aller aujourd’hui à Nyer, chez les Rovira, avec Yvonne Delestrac, Nénette, les Lazerme et les La Croix ; j’aurais voulu que Bebelle y allât sans moi, mais elle n’a pas voulu me laisser. Je regrette cette réunion.
Ille, vendredi 26 juillet 1912
Je vais de mieux en mieux ; je sors un peu pour aller chez mes parents, nous y déjeunons avec Yvonne Delestrac et avec Bonne Maman, Tante Josepha, Nénette, venues de Vinça en voiture ; je n’avais pas vu Tante Josepha depuis Nice au moment de la mort de l’oncle Paul, elle est encore bien fatiguée.
Ille, samedi 27 juillet 1912
Nous nous promenons avec Yvonne. J’apprends qu’hier, en rentrant à Vinça, il a failli arriver un grave accident à Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette ; une roue du break s’est détachée et la caisse de la voiture est tombé à terre avec ces dames, la jument s’est abattue ; finalement, personne n’a eu de mal Dieu merci, mais tout le monde s’est effrayé ; pareille chose nous était arrivée avec la même voiture, près de Neffiach, il y a 8 ou 10 ans[32].
Ille, dimanche 28 juillet 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Semaine du 29 au 31 juillet 1912
Ille, lundi 29 juillet 1912
Je vais à Claira faire un tour dans les vignes ; je pars par le 1er train du matin et rentre ici à 4 heures ; les vignes sont très belles grâce aux très nombreux traitements faits. Hier ont eu lieu à Denain de belles fêtes pour le bi-centenaire de la grande victoire de Villars qui sauva la France ; aucun ministre n’avait daigné se déranger, c’est à peine s’ils s’y étaient fait représenter ; et dire que pour inaugurer le moindre groupe scolaire tous les ministres se mobilisent ; mais pour fêter une grande victoire de la Monarchie, cela ne vaut pas l’honneur d’un déplacement ministériel ; mais pourquoi récriminer, les grands souvenirs de l’histoire de France se suffisent à eux-mêmes et n’ont pas besoin des ministres républicains !
Ille, mardi 30 juillet 1912
L’après-midi, je vais à Bouleternère avec le train, je rentre pédestrement ; j’ai vu les vignes qui sont très belles et j’ai arrêté tous les comptes avec Joseph Jacomy.
Ille, mercredi 31 juillet 1912
Nous allons passer la journée à Vinça ; Bebelle et les enfants partent vendredi pour la Borie Grande ; ils font leurs adieux, pour 2 mois, à Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette ; moi, je ne partirai que mardi, peut-être lundi ; je reviendrai à Vinça dimanche.
Août 1912
Semaine du 1er au 4 août 1912
Ille, jeudi 1er août 1912
Nous faisons nos préparatifs de départ ; le soir je me promène un peu avec Bebelle.
Ille, vendredi 2 août 1912
Je fais la sainte communion pour gagner l’indulgence de la Portioncule. Nous achevons nos préparatifs de départ ; l’oncle Gabriel de Llobet vient déjeuner avec nous. Bebelle et les enfants partent pour la Borie Grande par le train de 1h ½ ; je les rejoindrai lundi ou mardi. Dans l’après-midi je me promène avec l’oncle Gabriel, il repart à 4h, ou plutôt à 5h20 pour Perpignan car le train a une heure 20 de retard ; je devais aller à Perpignan par le même train pour faire quelques commissions et en ramener l’auto, mais à cause de ce retard, j’y renonce. Je m’installe chez mes parents pour trois jours.
Ille, samedi 3 août 1912
C’est aujourd’hui la fête paroissiale d’Ille ; je vais à la messe de 8h ½ ; ensuite je vais à Perpignan d’où je ramène l’auto ; l’après-midi, je vais à vêpres et à la procession. De 5h à 7h, je vais en auto avec Yvonne et Maman à Corneilla voir les d’Ax et à Laferrière voir les Barescut. On annonce presque officiellement qu’une convention navale, qui complète fort utilement le traité d’alliance et la convention militaire, vient d’être conclue entre la France et la Russie ; je me réjouis grandement de cette nouvelle qui prouve la vitalité de l’alliance franco-russe qui doit être notre sauvegarde contre l’ogre germanique.
Ille, dimanche 4 août 1912
Je vais à Vinça où je passe la partie de la journée, pour assister à une réunion du bureau de Saint-Sébastien à l’occasion du recouvrement des cotisations ; je déjeune à Vinça et j’assiste, à Vinça, à la grand’messe et à vêpres. Je fais mes adieux, pour quelques jours, Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette.
Semaine du 5 au 11 août 1912
La Borie Grande, lundi 5 août 1912
Ce matin à Ille, après m’être occupé de différentes choses (fait rentrer des sarments apportés d’Claira etc.), je suis parti à 11 heures 10 en auto et suis passé par Perpignan, Narbonne, Saint-Chinian, Saint-Pons ; je suis arrivé ici à 4h ½. L’auto a marché parfaitement bien. En passant près d’Aureilhes, je m’y suis arrêté, mais Gaston n’y était pas. Nous allons voir nos cousins d’Auxilhon.
La Borie Grande, mardi 6 août 1912
Mauvais temps presque froid ; on se croirait à la fin d’octobre ; l’été de 1912 ne ressemble pas à celui de 1911 ! Je lis un ouvrage, récemment paru, de M. Gabriel de Blaÿ sur sa tante Coraly de Gaïx (1801-1847) ; c’est un recueil de lettres de cette dernière ; cet ouvrage m’intéresse parce qu’il fait revivre une société aujourd’hui disparue, et surtout un genre de vie que l’on ne connaît plus ; beaucoup de ces lettres sont adressées à Mlle Élise de Raynaud, arrière-grand-mère de Bebelle, qui habitait Saint-Pons et qui épousa le vicomte de Chefdebien, de Narbonne ; sa fille Gabrielle de Chefdebien, à qui sont adressées quelques-unes des lettres de Coraly de Gaïx, est la grand-mère maternelle de Bebelle ; elle est devenue Mme Joseph de Llobet, je l’ai beaucoup connue, elle est morte à Vinça en 1903[33] ; mes parents ont connu la vicomtesse de Chefdebien, née Élise de Raynaud. Toutes les correspondantes de Coraly de Gaïx appartenaient à l’aristocratie de la région située entre Castres et Saint-Pons ; comme cette époque, si rapprochée, paraît cependant loin de nous ! Ce livre est intitulé : Une vie inconnue d’Eugénie de Guérin, Coraly de Gaïx. Correspondance et Œuvres publiées avec notes et portrait par le baron de Blay de Gaïx. Introduction par Armand Praviel. Lettre préface de Jules Lemaitre de l’Académie Française » (Paris, Honoré Champion éditeur 1912).
La Borie Grande, mercredi 7 août 1912
Il fait absolument froid ; l’après-midi nous allons voir les Saint-Martin et De Pous à la Ribeaute. Dans le livre du colonel de Blay, il est souvent question d’un Paul de Raynaud, frère de la bisaïeule de Bebelle et d’un vicomte Auguste de Raynaud de la Salvetat, son cousin germain qui fut garde du corps de Louis XVIII et dont le portrait est ici, dans le salon ; ce livre m’intéresse beaucoup.
La Borie Grande, jeudi 8 août 1912
Nous avons la visite des d’Auxilhon, de M. de St-Martin et de Madame et Mlle de Pous[34]. Il fait moins froid qu’hier ; le temps s’améliore. Je vais à Saint-Amans pour envoyer un télégramme.
La Borie Grande, vendredi 9 août 1912
Le matin nous allons nous promener du côté de la halte et du moulin. Je partirai demain pour Casteljaloux et le chalet Saint-Michel ; je laisserai l’auto à Bachère pour achever la réparation du moteur qu’il a assez mal faite au mois de mai ; si cette réparation ne doit pas durer trop longtemps je resterai là-bas ; si ça doit être long, je reviendrai ici et retournerai ensuite prendre la voiture à Casteljaloux.
Montech, samedi 10 août 1912
Au lieu de rouler ce soir au chalet comme je le projetais, je suis obligé de coucher à Montech ; j’ai eu beaucoup de malheurs de route pendant le trajet et je ne peux pas, aujourd’hui, dépasser Montech. Parti ce matin à 8h environ de la Borie Grande, j’ai crevé 2 fois et éclaté 2 fois en route ; de plus, j’ai assisté à un accident d’auto (une auto qui s’est jetée contre la barrière d’un passage à niveau), je suis même allé chercher un médecin pour panser une petite fille qui a été blessée au visage par les éclats de verre du pare-brise qui a été cassé. Au dernier éclatement, près d’Orgueil, je n’avais plus de chambre de rechange et je n’avais pas de cric, Dominique ayant fait la grosse bêtise d’oublier mon cric sur la route, je ne pouvais donc plus avancer et j’ai téléphoné à Albert qui est venu à mon secours avec une voiture louée à Montauban ; et voilà comment je n’ai pu arriver qu’à Montech ; depuis que j’ai l’auto je n’avais jamais éprouvé une pareille malchance ! J’ai reculé pour rechercher le cric, mais je ne l’ai pas trouvé.
Chalet Saint-Michel, dimanche 11 août 1912
J’ai passé la matinée et je suis allé à la messe à Montech ; je suis allé aussi avec Albert et son cousin le comte de la Hitte[35] visiter les vignes de ce dernier tout près de Montech ; ce n’est pas le même genre de culture qu’en Roussillon. Je quitte Montech en auto à 2h25 et j’arrive sans incidents à Casteljaloux à 5h ¾. Je laisse l’auto chez Bachère et je vais au chalet avec la voiture attelée de Corbeau ; j’avais télégraphié au régisseur de venir m’attendre à Casteljaloux ; je couche ici.
Semaine du 12 au 18 août 1912
La Borie Grande, lundi 12 août 1912
Parti du chalet à 6h 1/2 en voiture, j’arrive ce matin Auchère ; il ne pourra me livrer la voiture que mardi, Auchère trouvant que ce long séjour au chalet manquerait d’armes, je rentre à la Borie grande ; je quitte Casteljaloux par le train de 8h 11 avec un billet d’aller et retour et suis ici à 4h 9m par le car de 4 heures. Enfin je repartirai pour la Gironde, passerai la journée de demain à Royan et rentrerai lundi au chalet ; si la voiture est réellement arrangée, je repartirai mardi prochain 20 août.
La Borie Grande, mardi 13 août 1912
Temps affreux, nous devions aller aujourd’hui à la Salvetat, nous remettons la partie à plus tard. M. Poincaré, président du Conseil, est à Saint-Pétersbourg, il y est reçu avec la plus grande cordialité et à tous les jours d’importantes entrevues avec l’Empereur Nicolas et avec les ministres russes ; l’alliance franco-russe paraît plus solide que jamais, surtout renforcée par l’entente avec l’Angleterre ; notre situation diplomatique est donc excellente, mais cela durera-t-il ? Avec le régime essentiellement instable qu’est la république, on ne peut pas tabler sur l’avenir ; d’ailleurs la république, qui n’a pas su jusqu’à présent tirer parti de l’alliance russe, sera-t-elle plus habile désormais ? Il est, hélas, permis d’en douter.
La Borie Grande, mercredi 14 août 1912
Le matin, j’ai fait avec Henry une promenade en auto sur la Montagne Noire pour essayer sa nouvelle voiturette 8 chevaux, « Stabilia » ; elle se comporte bien. L’après-midi nous allons nous confesser à Albine.
La Borie Grande, jeudi 15 août 1912
Nous allons à 8 heures la sainte communion à Albine, Bebelle, Lolotte et moi ; nous allons à la grand’messe à Albine, à vêpres et à la procession à Sauveterre.
Royan, samedi 17 août 1912
Pas de journal hier soir parce que je roulais en chemin de fer. Nous avons fait hier, dans les deux autos de ma belle-mère et d’Henry, une superbe excursion en montagne ; nous sommes allés à la Salvetat, avons déjeuné à Lacaune, avons poussé ensuite à Roche-Seyzière à la limite de l’Aveyron, d’où l’on a une vue magnifique sur ce département, et étions de retour à la Métairie grande à 7h ¼. J’en suis reparti, ou plutôt suis parti de Saint-Amans par l’express de 9h32 et suis arrivé à Royan ce matin à 9h ½. Je passerai 48 heures ici ; je désirais depuis longtemps connaître Royan. Je passe la journée à visiter Royan et Saint-Georges. Royan est une fort belle station très élégante (un peu moins élégante et luxueuse que Biarritz) ; la mer n’y est pas aussi belle qu’à Biarritz ; on est à l’estuaire de la Gironde, on n’y jouit pas de la pleine mer comme à Biarritz. Je rencontre des gens de connaissance, notamment nos cousins les Edmond de Blaÿ. Le soir, je vais voir jouer au casino Madame Butterfly, une pièce qui vaut surtout par la mise en scène et les décors japonais. Chose amusante : la pièce est assez pathétique et, vers la fin, tout le monde pleurait autour de moi ; on n’entendait que sanglots étouffés et même avoués !
Vue du sentier des crêtes à Laval-Roquecezière (Aveyron) – Vue actuelle (site tourisme-aveyron.com)
Royan, dimanche 18 août 1912
Je suis allé à la messe de 8 heures, puis j’ai employé la matinée à visiter Pontaillac, j’ai poussé jusqu’à la Grande-Côte, ce côté-là est très joli. L’après-midi après m’être promené dans Royan, j’ai profité d’une excursion en mer organisée par la Compagnie Bordeaux-Océan et j’ai fait une jolie promenade en mer de 3 heures ; notre vapeur a traversé le très large estuaire de la Gironde, nous sommes passés devant la pointe de Grave où l’on voit de très intéressants travaux de défense contre l’envahissement de la mer qui est, dans ce pays, un si redoutable fléau et nous avons poussé jusque devant Soulac sur la côte du département de la Gironde ; Soulac est une petite station battue par les tempêtes du large ; nous n’y avons pas abordé et sommes rentrés à Royan à cinq heures ½ ; beaucoup de personnes étaient malades à bord car ce petit bateau secouait beaucoup, j’ai tenu bon. Le soir, je vais un moment au casino, j’y rencontre les Edmond de Blaÿ.
Vue de Royan et Pontaillac – Photographie anonyme, 1910 (Site ebay.fr)
Semaine du 19 au 25 août 1912
Chalet Saint-Michel, lundi 19 août 1912
J’ai quitté Royan ce matin par bateau ; au lieu de faire le trajet Royan-Bordeaux en chemin de fer, j’ai préféré le faire en bateau en remontant la Gironde ; parti de Royan à 8 heures, notre vapeur était à Bordeaux à 1h ¼. Ce trajet en bateau est charmant ; la Gironde, jusqu’à Pauillac et même plus haut, est un véritable bras de mer, elle atteint 12 kilomètres de largeur ; malheureusement, il a plu pendant la plus grande partie du trajet. Je repars de Bordeaux à 2 heures et suis à Casteljaloux à 5h 45 ; là une mauvaise surprise m’attendait. Je croyais trouver la voiture prête, coucher au chalet et rentrer demain soir à la Borie Grande en auto. Mais Bachère s’est retardé et a négligé de m’en prévenir ; le moteur n’est pas remonté et ne le sera pas avant 4 jours. Je suis très contrarié ; si j’avais prévu cela, je ne serais parti que 4 jours plus tard de la Borie Grande. Mais je suis bien forcé de m’incliner ! J’envoie chercher Maubaret qui vient me prendre en voiture et me ramène au chalet. Puisque j’ai 4 jours à perdre, je décide d’aller en passer un à Biarritz pour voir la villa Sainte-Cécile dans toute sa splendeur ; nous sommes ici tout près de Biarritz. Je partirai mercredi et passerai la journée de jeudi à Biarritz ; j’y retrouverai les Jamme qui y ont loué, pour le mois d’août, la villa Alma sur la Côte des Basques.
Bateau effectuant la traversée de l’estuaire de la Gironde depuis Royan – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site vinylmaniaque.com)
Chalet Saint-Michel, mardi 20 août 1912
Dans la matinée je me repose ; ce n’était pas sans besoin après 3 jours passés à courir. L’après-midi je fais avec Maubaret une longue tournée dans la propriété, elle est en bon état ; les pins poussent bien, les jeunes semis ont bien pris ; nous faisons au moins 8 kilomètres dans le sol sablonneux des pignadas.
Biarritz, mercredi 21 août 1912
Pour occuper mon temps pendant que Bachère tripote l’auto, je suis venu passer un jour à Biarritz ; parti ce matin à 9 heures de la station de Tourneuve près de Cap-Chicot, je suis arrivé ce soir à 16h39 à Biarritz Ville ; je descends à l’Hôtel du Louvre parce qu’il n’y a pas de place à l’Hôtel de l’Europe ; je me mets à la recherche d’Henry et de Germaine ; je les rencontre enfin du côté du Palais. Je me promène sur la plage ; je dîne chez les Jamme à leur chalet Alma sur la Côte des Basques ; après dîner, je vais un moment au casino.
Biarritz, jeudi 22 août 1912
Dans la matinée, je me promène au rocher de la Vierge et sur la plage ; je prends un bain de mer, je déjeune et dîne chez les Jamme. L’après-midi, je vais visiter la villa Sainte-Cécile que j’avais laissée, en avril, pleine d’ouvriers ; les réparations sont achevées depuis six semaines et la villa est louée ; je m’entends avec la concierge pour l’heure de la visite ; la villa est bien changée à son avantage ; la salle à manger agrandie est superbe ; le petit boudoir, les vérandas agrandies, toutes les tapisseries changées, la plus grande partie du mobilier rafraîchie et mise à neuf, la façade sur la mer bien améliorée, enfin le jardin plus que doublé ; tout cela est superbe ; la villa est maintenant en excellent état. Ce soir, je vais avec les Jamme au music-hall du casino municipal. J’ai rencontré beaucoup de gens de connaissance : les De Lalande et De La Croix, Mme d’Hestreux etc.
Chalet Saint-Michel, vendredi 23 août 1912
J’ai quitté Biarritz ce matin par le train de 9h33 et je suis arrivé à 13h39 à Casteljaloux ; Bachère n’a pas encore remonté le moteur et je doute fort de partir demain ; je reviendrai demain matin. Je vais coucher au chalet.
Chalet Saint-Michel, samedi 24 août 1912
Je n’ai pas pu partir aujourd’hui. Bachère m’a rendu la voiture à 5 heures du soir seulement ; je partirai demain matin et ferai le voyage d’une seule traite.
La Borie Grande, dimanche 25 août 1912
J’ai quitté le chalet ce matin à 5h40 ; j’ai assisté à la messe de six heures à Casteljaloux ; je suis parti de Casteljaloux à 7h ¼, j’ai déjeuné à Moissac, j’ai visité la belle église romane et le cloître dont cette petite ville s’enorgueillit, et je suis arrivé ici à 5h ¼ du soir après avoir parcouru 260 kilomètres sans incidents désagréables. Bebelle et les enfants vont bien.
Semaine du 26 au 31 août 1912
La Borie Grande, lundi 26 août 1912
Je mène l’auto à Castres pour faire charger une aile qui est abîmée depuis longtemps ; ensuite nous allons tous, Bebelle, Henry, François et moi, à une élégante matinée dansante chez le comte et la comtesse de Gontaut-Biron au château de Lostanges près de Castres ; toute la société du pays y est invitée, j’estime que nous étions 50 environ. Le comte de Gontaut-Biron, ancien député de Pau, est le fils de l’ancien ambassadeur à Berlin, le fin diplomate qui remplit si bien la pénible et délicate mission de rétablir les relations entre la France et l’Allemagne après la guerre, et que Bismarck détestait tant ! Il fut sacrifié par Gambetta pour plaire au Chancelier de fer. Nous sommes de retour à 7h ¼.
La Borie Grande, mardi 27 août 1912
Le matin je vais à Castres en chemin de fer ; je reprends l’auto et suis rentré avec. J’écris des lettres en retard.
La Borie Grande, mercredi 28 août 1912
Avec du ripolin rapporté de Castres, je peins l’auto qui en avait grand besoin. Je passerai la seconde couche vendredi.
La Borie Grande, jeudi 29 août 1912
Nous avons la visite de Gaston qui, venu chasser avec Jojo du côté de la Salvetat s’arrête une heure ici avant de regagner Aureilhes. Il fait un grand vent de sud-est qui me fait craindre qu’il ne pleuve en Roussillon ; ce serait dangereux à la veille des vendanges.
La Borie Grande, vendredi 30 août 1912
Dans l’après-midi, je vais à Saint-Amans avec Henry ; nous donnons la 2e couche à l’auto.
La Borie Grande, samedi 31 août 1912
Nous avons la visite de Charles de Llobet et de leurs filles ; l’oncle Charles commence lundi sa vendange à Torreilles. Arrivée de Gaston.
Septembre 1912
Semaine du 1er septembre 1912
La Borie Grande, dimanche 1er septembre 1912
Gaston, qui venu ici pour l’ouverture de la chasse, est indisposé et ne peut pas la faire ; d’ailleurs il fait mauvais temps. Gaston repart pour Aureilhes et laisse Jojo ici ; demain, en partant, je m’arrêterai à Aureilhes pour avoir des nouvelles de Gaston. Je vais à la grand’messe à Sauveterre. L’après-midi, nous allons en auto à Lapeyrouse ; les Jamme ne sont pas encore rentrés de Biarritz.
Semaine du 2 au 8 septembre 1912
Vinça, lundi 2 septembre 1912
J’ai quitté la Borie grande ce matin en auto par la pluie ; je ne me suis arrêté à Aureilhes ; Gaston, qui va bien mieux, m’a fait déjeuner et visiter les belles caves d’Aureilhes et de Montels où il peut loger 24.000 hectos ; il a commencé ses vendanges et n’est pas très satisfait du rendement. J’arrive à Claira à 4 heures, je visite une partie des vignes, la récolte est belle et assez mûre pour commencer bientôt la vendange ; nous commencerons vendredi. J’arrive à Vinça à 9 heures et trouve Papa, Maman, Bonne Maman et les Magué en bonne santé ou à peu près. J’ai eu deux ennuyeux incidents de route. À Puisserguier (Hérault), une charrette de vendange est venue se jeter contre l’auto, et a écrasé mon aile gauche de l’arrière, le conducteur de la charrette n’était pas à la tête de son cheval. À Neffiach, étant descendu pour arranger un phare, j’ai coupé l’allumage et le moteur a continué à tourner, il s’est produit en même temps plusieurs explosions ; ne sachant à quoi attribuer ce phénomène et craignant un court-circuit, je prends le parti de laisser l’auto dans une remise jusqu’à demain. Pour arriver à Vinça, j’ai recours à l’obligeance d’une auto de passage qui allait à Mont-Louis ; les voyageurs, très aimables, nous prennent – le domestique et moi – jusqu’à Vinça ; ce sont des Espagnols. Ces incidents de route sont désagréables, mais il faut s’y résigner, c’est la monnaie courante de l’automobile !
Vinça, mardi 3 septembre 1912
L’après-midi, je convoque un ouvrier du garage Chassaing à Neffiach ; il reconnaît la cause de la panne d’hier ; ce n’était rien, simplement deux cylindres avaient un peu chauffé ; je regagne Vinça sans la moindre difficulté et m’arrête à Ille et à Bouleternère.
Vinça, mercredi 4 septembre 1912
Je vais à Ille et à Boule je visite la vigne de la Grand Fèche, elle est belle.
Claira, jeudi 5 septembre 1912
Ce matin, j’assiste à la fête de Saint Sébastien organisée comme tous les ans à Rigarda par les 2 sections de cette commune ; j’y déjeune ; cette année la fête est bien plus brillante parce qu’elle a lieu librement sur la place publique, les élections municipales ayant tourné au profit des conservateurs dont la plupart sont, d’ailleurs, à la fois conseillers municipaux et membres de la Société ; ainsi, le maire, qui est sociétaire, assiste au cortège en musique que son prédécesseur, il y a 3 ans, tenta d’interdire, sans succès d’ailleurs. L’après-midi, j’embarque à la gare de Bouleternère, par le train de 15h ½, 24 vendangeurs ou vendangeuses qui vont chez moi à Claira ; à ce sujet, j’ai une difficulté avec le maire (ou prétendu maire de Bouleternère car les élections municipales de cette commune viennent d’être annulées pour la 2ème fois) ; il prétendait me refuser un certificat que je demandais pour ces vendangeurs, certificat attestant leur qualité de vendangeurs et me permettant de prendre pour eux des billets spéciaux de chemin de fer ; il avait renvoyé le chef de colle qui lui avait demandé ce certificat ; je vais moi-même à la Mairie, je l’y fais appeler et il est obligé de me délivrer ce certificat comme je le demande ; il n’a pas osé m’envoyer promener, il a même été très poli. Je m’arrête un moment à Perpignan où je vois quelques personnes, puis je pars pour Claira ; j’y couche. À Perpignan, je me confesse.
Claira, vendredi 6 septembre 1912
Aujourd’hui premier vendredi du mois, j’assiste à la messe de 7 heures à Claira et je fais la sainte communion. On commence les vendanges par le Champ Nougué ; c’est la vigne la moins belle ; néanmoins, la récolte y est bien plus forte que l’année dernière. Dans l’après-midi, je vais à Perpignan en auto faire quelques commissions.
Claira, samedi 7 septembre 1912
La vendange continue, on va aujourd’hui à la Cadène ; la récolte y est superbe, toutefois, je ne crois pas pouvoir arriver aux chiffres de 1910. Je vais déjeuner à Perpignan chez ma tante Augustine de Llobet ; je vois Papa qui est venu, lui aussi, passer l’après-midi à Perpignan ; il vend ses raisins de Claira à la maison Pierre Pams à raison de 16 frs. les cent kilos rendus à Bompas[36].
Vinça, dimanche 8 septembre 1912
Le matin, à Claira, j’assiste à la messe de 7 heures où je communie. Ensuite je vais à la Cadène où l’on continue la cueillette de l’aramon ; à la Cadène, je compte que la récolte sera, à très peu près, équivalente à celle de 1910 ; s’il y a diminution, ce sera insignifiant. La vendange continue aujourd’hui bien que ce soit dimanche, parce que c’est une habitude des pays viticoles et que c’est permis par l’Église ; je m’en suis assuré hier en allant voir M. le curé de Claira ; du reste, j’ai fait cesser le travail pendant une heure de 6h40 à 7h40 afin de permettre aux ouvriers d’aller à la messe de 7 heures ; je ne sais si beaucoup en ont profité, mais j’ai rempli mon devoir vis-à-vis d’eux. Je quitte Claira à 9 heures, je m’arrête une heure à Perpignan, le marché y est peu animé et j’arrive à Vinça vers 11h ¾. Je passe l’après-midi et je couche à Vinça ; je vais à vêpres et je me promène avec Nénette.
Semaine du 9 au 15 septembre 1912
Vinça, lundi 9 septembre 1912
J’emmène tante Josepha, Bonne Maman et Nénette à Claira en auto ; je leur fais voir les vendanges à la Cadène ; nous déjeunons à Claira ; nous allons à Saint-Hippolyte, nous arrêtons, au retour, à Pia et à Perpignan et rentrons à Vinça à six heures. Temps superbe, un peu chaud. Bonnes conditions pour vendanger ; mais la quantité n’est pas ce que l’on avait espéré ; il faut compter sur une diminution de 1/8 sur la récolte de 1910.
Vinça, mardi 10 septembre 1912
L’après-midi nous allons à Bouleternère en auto ; j’y mène tante Josepha. Nous recevons un télégramme de la Motte annonçant la naissance d’un petit de Lavergne ; Philomène va bien ; le nouveau-né s’appellera Gonzague, il sera baptisé samedi ; il doit être le bienvenu ; après deux filles, Philo et Henri doivent être heureux d’avoir un garçon. Madeleine de Rodellec attend un bébé en novembre ou décembre ; Marthe Durand ces jours-ci ; Marie du Lac en octobre, Gabrielle de La Barrière à la même époque, Thérèse de Lazerme en octobre et Bebelle en décembre ; quelle formidable éclosion dans la famille ! Heureusement que Dieu bénit les familles nombreuses !
Claira, mercredi 11 septembre 1912
Ce matin à Vinça, j’ai fait célébrer une messe à la chapelle de Saint-Antoine, j’y ai fait la sainte communion ; cette messe est la réalisation d’une promesse faite au mois de juillet quand je souffrais d’un phlegmon ; j’avais fait cette promesse si j’en guérissais sans intervention chirurgicale. Je vais à Prades, en auto, avec Nénette, pour voir le mécanicien Rozé qui doit arranger ma moto-rêve. L’après-midi, je viens à Claira où l’on a achevé de vendanger la Grande Fèche, on en est au Lloucati. Papa y vient avec moi et repart le soir ; je le ramène en auto à Perpignan.
Claira, jeudi 12 septembre 1912
Je vais au Lloucati matin et soir ; l’après-midi, j’y vais en auto et j’en profite pour visiter la nouvelle cave de la Quintane, propriété située entre Torreilles et la mer et qui appartient à mes tantes Emérentienne et Augustine de Llobet et à mon oncle Gabriel, elle est affermée à mon oncle Charles de Llobet ; ce sont des terres de 1er choix. Au Lloucati, comme partout ailleurs, [la récolte] est meilleure que l’année dernière mais paraît devoir être inférieure à celle d’il y a 2 ans ; sur l’ensemble, je crois que j’aurai 3400 à 3500 comportes au lieu de 2592 en 1911 et 3915 en 1910, soit, sur 1910, une diminution de près de un dixième.
Vinça, vendredi 13 septembre 1912
Ce matin, de Claira, je vais à Rivesaltes voir M. Sisqué, agent voyer, pour une question d’alignement. L’après-midi, je quitte Claira, et vais faire ma visite de condoléances à la famille Henri Bertran ; j’avais télégraphié à Papa de se trouver à Perpignan s’il voulait y venir ; il s’y trouve et y vient avec moi. Après notre visite à Latour-Bas-Elne, nous nous arrêtons chez Carlos à Saint-Martin près d’Elne ; nous tombons bien mal, les Carlos viennent de recevoir la nouvelle de la mort du petit Gérard de Mauvaisin à Biarritz et sont, naturellement, très affectés ; nous ne demandons même pas à voir Thérèse et ne passons que cinq minutes à Saint Martin ; nous repartons vers Vinça ; près de Corbère, j’éclate, ce qui nous retarde beaucoup.
Vinça, samedi 14 septembre 1912
L’après-midi, je prends part à une réunion de la Commission cantonale d’assistance-retraite sous la présidence du juge de paix ; nous avons cinq dossiers à examiner et admettons les cinq demandes.
Claira, dimanche 15 septembre 1912
Je vais à la messe de 8 heures à Vinça, puis je pars pour Perpignan en chemin de fer, je vais au marché aux vins qui présente une certaine animation, aujourd’hui l’on est à la hausse ; on constate partout un déficit sur les prévisions ; moi-même je récolterai 600 comportes, soit 400 hectos de moins que je n’espérais il y a encore quelques jours ; ce déficit est l’effet du vent sec de nord-ouest qui souffle depuis un mois et qui a empêché les raisins de grossir ; aussi j’espère que les cours vont monter un peu. Je vais à vêpres à Saint-Jean et j’arrive à Claira par le train de 6 heures. J’y coucherai et partirai demain pour la Borie Grande où je passerai 24 heures.
Semaine du 16 au 22 septembre 1912
La Borie Grande, lundi 16 septembre 1912
Je suis parti à 6 heures 8 ce matin de Claira, et par Rivesaltes, Béziers, Bédarieux, j’arrive ici à cinq heures ; le trajet est bien long ; j’ai passé trois heures à Béziers, je me suis promené et j’ai déjeuné à la gare. Ici, je trouve Bebelle et les enfants en très bonne santé ; les Albert sont ici.
La Borie Grande, mardi 17 septembre 1912
Je passe la journée ici sans bouger, cela me change un peu et me repose !
Claira, mercredi 18 septembre 1912
Je n’ai passé qu’un jour à la Métairie Grande ; j’en suis reparti ce matin à 7h33 et j’arrive à Perpignan à 2h ½ ; de Narbonne à Perpignan, j’ai voyagé avec l’oncle Gabriel qui arrive du Congrès eucharistique de Vienne qui a été, paraît-il, malgré le mauvais temps, une superbe et grandiose manifestation de Foi ; l’oncle Gabriel a été reçu à la Cour avec les cardinaux et les évêques ; il a vu de très près le vieil Empereur François Joseph qui a donné un bel exemple à l’occasion de ce Congrès. Je repars de Perpignan à 5h8 et j’arrive à Claira à 6h ¼ ; on cueille le Champ Parès où il y aura aussi une notable diminution sur les prévisions ; je calcule que je ne récolterai guère plus de 2000 hectos à Claira ; je comptais sur 2700 environ ; la sécheresse m’a fait beaucoup de mal.
Vinça, jeudi 19 septembre 1912
Je déjeune à Perpignan chez les Llobet ; j’ai plusieurs propositions pour la vente des mille hectos qui me restent encore ; je réfléchis. Je pars de Perpignan à 3h17, je m’arrête à Bouleternère, je visite les vignes et décide de commencer la vendange lundi prochain ; j’avais télégraphié à Vinça de m’envoyer le break à Bouleternère et je rentre à Vinça avec le break.
Vinça, vendredi 20 septembre 1912
Je suis revenu ce soir à Claira pour le règlement de comptes de la fin des vendanges. En journées d’hommes, femmes, charretiers, j’ai eu à payer 2224 fr. 25 ; 143,10 de nourriture, gratifications au comptable et au chef de colle, voyage des vendangeurs etc. ; le pressurage me coûtera bien 250 frs. ; vendange et pressurage me reviennent à 2650 frs. environ ; il y a eu 992 comportes au Champ Parès, soit 158 de plus que l’année dernière et 268 de moins qu’en 1910 ; en tout j’ai 3305 comportes ; il me semble que cela doit donner 2100 hectos de vin, donc, après les mille hectos vendus à M. Fourriques et les 35 hectos environ que je dois mettre de côté pour mon approvisionnement, je pourrai en vendre encore 1060 environ ; les cours sont en ce moment stationnaires pour les petits vins ; il n’est pas probable qu’ils montent davantage, les gros vins sont nettement à la hausse ; j’ai plusieurs offres entre 22 et 23 francs et je suis sur le point de me décider à vendre. Je vais, comme l’an dernier, acheter des grapillons.
Vinça, samedi 21 septembre 1912
J’ai passé presque toute la journée à Perpignan, je suis en rapport avec plusieurs courtiers ; je suis même victime de la légèreté, ou plus probablement de la duplicité de deux courtiers, M. Merlan et M. Gratia qui m’annoncent à 11 heures ½ qu’ils ont trouvé pour mon vin, sans condition de degré, preneur à 24,50 ; je suis enchanté de cette offre et je m’empresse de l’accepter après leur avoir fait bien préciser. Après déjeuner, nous allons ensemble chez le négociant M. Galté, et là il a fallu déchanter ; on m’offrait ce prix si le vin pesait plus de 9 degrés ; or il n’en est rien, il pèse 8° environ ; l’un des courtiers M. Gratia, le représentant de la maison et moi allons ensemble à Claira, on prend échantillon, on pèse le vin et, au retour, le représentant de la maison me dit qu’il ne répond pas à ce que l’on avait dit et qu’on ne peut pas l’agréer. Les courtiers ont essayé, sans y réussir, de tromper et l’acheteur et le vendeur ; voyant l’affaire impossible, l’un d’eux, M. Gratia, s’éclipse à l’anglaise pour éviter l’explication qu’il aurait eu à me donner ; l’autre reçoit sa semonce ; quant à ce farceur de M. Gratia je le retrouverai. Je rattrape l’affaire qui m’avait été proposée hier soir et je vends le solde de la cave (y compris 130 hectos de vin blanc) à la maison Roche, de Rivesaltes, au prix de 22,50, dernière retiraison à fin janvier. Tout fait prévoir que le cours des petits vins va baisser dans l’Hérault et le Gard, ils se vendent bien meilleur marché qu’ici ; c’est ce qui m’a décidé à vendre. Avec les 1000 hectos que j’ai vendus sur souche, j’aurai, somme toute, une bonne moyenne. Je rentre à Vinça par le dernier train.
Vinça, dimanche 22 septembre 1912
Je vais à la grand-messe et à vêpres ; l’après-midi après vêpres, je vais en voiture à Ille prendre deux robes que Bebelle me demande de lui envoyer pour le dîner de fiançailles de Marie-Amélie de Llobet qui va épouser M. Jean de Gensac[37] ; la nouvelle est encore tenue secrète. Nénette vient avec moi à Ille.
Semaine du 23 au 29 septembre 1912
Vinça, lundi 23 septembre 1912
On commence aujourd’hui la vendange à Bouleternère ; j’y vais matin et soir, je fais beaucoup soigner la vinification, tenant à faire du très bon vin pour satisfaire la petite clientèle qui commence à se former pour ce vin.
Vinça, mardi 24 septembre 1912
Je vais à Bouleternère ; la vendange continue, la récolte est plus abondante que j’aie cru jusqu’à présent ; à la Grande Fèche, que l’on vendange en ce moment, les raisins sont gros et juteux, bref c’est une très belle récolte. De Bouleternère je vais à Prades par le train de 4 heures voir si ma motocyclette est prête, elle n’est pas encore prête et je m’en retourne par le train de 5 heures 40. À Prades, je vais voir les jeunes filles de La Croix qui y passent le mois de septembre ; je les vois au moment où elles viennent de rentrer du lunch du mariage de leur cousin Puech avec Mlle Roca. Le soir, je me un peu fatigué, courbaturé et je souffre d’une dent ; je crois que je vais avoir encore une fluxion.
Demeure de la famille de Lacroix, rue du Palais de Justice à Prades (Pyrénées-Orientales) – Google Street View
Vinça, mercredi 25 septembre 1912
Ma fluxion est bien déclarée, pourvu que ce ne soit pas un abcès comme celui d’il y a deux mois ! Je vais tout de même à Boule et à Ille en auto ; les vendanges de Boule continuent, la récolte est très abondante.
Vinça, jeudi 26 septembre 1912
Je vais à Claira en auto ; on pressure ; Maurice achète, comme l’année dernière, autant de grappillons qu’il peut en trouver, je lui ai donné 1100 frs. pour cela ; mais il n’y en a pas autant que l’an dernier. Je déjeune à Perpignan. Je rentre ici le soir à 7h ½ ; Papa est venu avec moi jusqu’à Claira ; mais il est resté ensuite à Perpignan. Ma fluxion augmente et la course d’aujourd’hui n’est pas faite pour l’enrayer, je crois bien que je vais avoir un abcès.
Vinça, dimanche 27 septembre 1912
J’ai eu l’abcès auquel je m’attendais, il a été aussi désagréable et gênant que celui du mois de juillet ; pendant deux jours j’ai éprouvé une grande gêne, beaucoup de malaise, de la fièvre etc. Enfin cet abcès s’est crevé hier et je vais bien mieux, mais il faut prendre encore bien des précautions parce que j’ai eu une petite inflammation de l’amygdale conséquence de l’abcès dentaire. Il faudra que je fasse soigner ma mâchoire inférieure ; j’y ai, à gauche, trois racines de dents qui m’occasionneraient constamment des abcès si je les conservais. Je me lève, mais ne sors pas encore aujourd’hui.
Semaine du 30 septembre 1912
Vinça, lundi 30 septembre 1912
Je suis tout à fait guéri et je commence à sortir, je vais reprendre peu à peu toutes mes habitudes. Il y a eu à Bouleternère 328 comportes au lieu de 235 l’année dernière ; l’augmentation est très forte ; jamais je n’avais eu, à Boule, une aussi forte récolte.
Octobre 1912
Semaine du 1er au 6 octobre 1912
Vinça, mardi 1er octobre 1912
Je n’ai pas grand’chose à faire aujourd’hui, je fais avec Nénette plusieurs parties d’écarté ; on nous photographie dans le jardin, en train de faire une partie. Le soir, Mois du Rosaire.
Vinça, mercredi 2 octobre 1912
Je vais à Bouleternère et à Ille en auto, je vais faire cimenter la cave Boule, j’emmène d’Ille avec moi le maître-maçon Coÿnat pour voir la cave et faire le devis ; on s’y mettra vendredi. Nous avons, moi d’abord à Ille, puis tout le monde à Vinça, la visite de nos cousins Companyo.
Perpignan, jeudi 3 octobre 1912
Je quitte Vinça à 9h ½, je déjeune à Perpignan, vais à Claira où je décide la construction d’un mur de clôture pour la cour devant la cave, puis je reviens à Perpignan, je laisse l’auto au garage jusqu’à demain ; je couche au Grand Hôtel. L’oncle Xavier y est arrivé dans la nuit, nous dînons et passons la soirée ensemble. L’oncle Xavier sera mis en disponibilité le 10 novembre, et sera à la retraite en avril ; quel dommage qu’il ne devienne pas divisionnaire !
Perpignan, vendredi 4 octobre 1912
Je devais quitter aujourd’hui Perpignan et aller à la Borie Grande pour en ramener Bebelle et les enfants ; mais j’avais laissé hier l’auto au garage pour faire roder les soupapes et changer des segments et, au lieu de me la rendre aujourd’hui midi comme on me l’avait promis, on ne me la rend qu’à cinq heures ; il est beaucoup trop tard pour partir ; je prends le parti de coucher encore ce soir à Perpignan ; je passe la soirée avec l’oncle Xavier. Ce matin je suis allé à la messe de 7 heures à Saint-Jean ; j’ai fait la sainte communion.
La Borie Grande, samedi 5 octobre 1912
J’ai quitté Perpignan à 8 heures ce matin en auto et j’arrive ici à 2 heures après un arrêt à la Nouvelle au bord de la mer et un second arrêt pour déjeuner ; très bon voyage ; temps beau et frais. Bebelle et les enfants vont très bien ; nous repartons ensemble mardi pour Vinça.
La Borie Grande, dimanche 6 octobre 1912
Je vais à la messe de communion de 6h ½ à Albine, je fais la sainte communion ; je retourne à la grand’messe à Sauveterre. L’après-midi, nous avons la visite de Germaine.
Semaine du 7 au 13 octobre 1912
La Borie Grande, lundi 7 octobre 1912
L’après-midi, je vais à Mazamet en auto, avec Henry et François ; je fais plusieurs commissions, puis je vais faire mes adieux à Henry et Germaine à Lapeyrouse. Nous les reverrons, du reste, dans trois semaines, au mariage de Mynny de Llobet qui aura lieu le 29. Nous faisons nos préparatifs de départ.
Vinça, mardi 8 octobre 1912
Nous quittons tous la Borie Grande à midi en auto ; Bebelle ya passé deux mois et 6 jours. Nous passons par Saint-Pons, Saint-Chinian, Narbonne et Perpignan, nous nous arrêtons plusieurs fois, et arrivons à Vinça à 6h40 ; très bon voyage, temps superbe. Nous allons passer quelques jours ici avant de rentrer à Ille.
Vinça, mercredi 9 octobre 1912
Le matin, je vais à Bouleternère et à Ille en auto ; à Boule, le cimentage de la cave est très avancé ; on pressurera bientôt. Je reçois deux fusils que Louis Bergeron m’envoie à choisir ; je les essaie en garderai un ; Louis Bergeron me fait une grosse réduction, il me cède au prix du gros, à 280 frs., un fusil qui vaudrait 400 à 500 frs. chez un armurier ; j’aurai un excellent fusil de chasse.
Vinça, jeudi 10 octobre 1912
Je vais avec Bebelle à Perpignan en auto ; je pousse jusqu’à Claira où j’arrête les comptes du pressurage qui est terminé. Tous comptes faits, j’ai 2075 ou 2080 hectos provenant des vignes ; avec 60 hectos environ provenant des grappillons, j’ai 2135 ou 2140 hectos ; j’en aurai donc plus de 2100 à vendre ; avec 416 francs de marc, quelques centaines de francs de tartres et de lies, cette propriété aura produit cette année 48 à 49.000 francs brut bien entendu ; Bouleternère donnera 5 à 6000 ; nos vignes auront produit 54.000 francs environ ; c’est joli et je ne me plains pas. Nous déjeunons chez l’oncle Gabriel ; je me fais arracher 3 vieilles racines de dents qui avaient occasionné les 2 abcès dentaires ; nous rentrons à Vinça vers 7 heures ¼ du soir.
Vinça, vendredi 11 octobre 1912
Le matin, la sage-femme d’Ille Marie Jampy vient voir Bebelle qui va très bien ; il faut s’attendre à la naissance vers la fin de décembre. Je vais à Ille et Bouleternère. On va fonder à Bouleternère une société de secours mutuels catholique et conservatrice, la société Saint-Gaudérique ; j’y donne mon adhésion comme membre honoraire et je donne aussi une subvention de 50 frs. pour aider à la formation et à la mise en marche de la Société qui rendra de grands services en groupant nos amis de Bouleternère.
Vinça, samedi 12 octobre 1912
Nous allons voir Madame Thibault. Je renvoie un des deux fusils de Louis Bergeron ; je les ai essayés tous deux ; je garde celui qui a donné les meilleurs résultats ; c’est une très belle arme.
Vinça, dimanche 13 octobre 1912
Nous allons à la messe de 8 heures ; l’après-midi nous allons à Doma Nova où il y a une nombreuse réunion de pèlerins à l’occasion de la bénédiction d’une statue de Jeanne d’Arc ; Thérèse de Lazerme, qui y assiste, fait une conférence consacrée à des dames de la Ligue patriotique des Françaises ; nous avons emmené Tony qui a très bien suivi.
Semaine du 14 au 20 octobre 1912
Vinça, lundi 14 octobre 1912
Je fais la sainte communion et j’assiste à la messe à l’occasion du double anniversaire de ma naissance et de ma guérison ; il y a 30 ans de l’une et 23 de l’autre. 30 ans ! J’ai 30 ans ! Je ne peux pas me le figurer, quelle longue période de vie ! Verrai-je 30 autres années ? Ce n’est pas sûr ! Je vends la vigne du Lloucati à Claira ; il y avait longtemps que j’avais l’idée de vendre cette vigne qui était très éloignée des autres, ce qui occasionnait une grande perte de temps et qui était aussi la moins productive. Il se présente un acquéreur de Torreilles, Maurice Roger me l’accompagne ici ; il offre d’emblée 21.000 francs et arrive à 22.500 francs ; je vends à ce prix qui est très beau ; cette vigne a 1 hectare 80 ares ; elle est donc vendue sur le pied de 12.500 frs. l’hectare ou 7500 l’ayminate ; il faut bien que le vin se vende cher pour qu’on donne de pareils prix. Maintenant, je vais m’occuper de remplacer cette vigne ; j’achèterai la petite vigne dite Champ Bourrou que Papa veut vendre ; je la prendrai parce qu’elle est très voisine de ma cave ; j’en chercherai une autre plus grande et plus rapprochée de Claira que le Lloucati. L’acquéreur est un nommé Michel Comes, de Torreilles ; il fait partie de l’Action française de Torreilles. L’après-midi, je vais à Boule et à Ille avec Bebelle. On prépare à Boule.
Vinça, mardi 15 octobre 1912
Je vais à la messe à 8 heures. Dans la matinée, je vais à Boule. L’après-midi, je vais avec Bebelle à Perpignan.
La guerre est allumée dans les Balkans ; la Bulgarie, la Grèce, la Serbie et le Monténégro unis par la Haine du Turc, vont essayer de chasser d’Europe la race turque qui n’aurait jamais dû prendre pied. Les grandes puissances ont essayé (au moins en apparence) d’empêcher le conflit, elles n’y ont pas réussi ; elles essayent maintenant de le localiser ; y réussiront-elles davantage ? Ce n’est pas sûr ; le danger vient pour l’Europe de la rivalité de la Russie et de l’Autriche dans les Balkans. La question d’Orient violemment rouverte peut amener une guerre générale en Europe. Notre gouvernement, qui redoute la guerre par-dessus tout, fera l’impossible pour l’éviter mais il peut y être entrainé en quelque sorte malgré lui par le jeu des alliances. L’avenir est sombre ! Dans la guerre actuelle tous nos vœux vont aux royaumes chrétiens des Balkans ; je leur souhaite la victoire par sentiment chrétien et aussi par intérêt, car nous avons intérêt à voir se former en Orient de fortes nationalités qui seront une barrière contre le germanisme dont l’Autriche, qui convoite Salonique, est l’avant-garde.
Vinça, mercredi 16 octobre 1912
Nous allons à la grand’messe de Saint-Gaudérique ; l’après-midi, je vais à Prades entre deux trains, j’en ramène ma motocyclette qui n’est pas encore arrangée depuis plus d’un mois.
Vinça, jeudi 17 octobre 1912
Nous allons tous, en pèlerinage particulier, à Doma Nova ; M. le curé de Vinça dit la messe que je lui sers ; nous communions. Ensuite, avec Bebelle, Papa et le curé, nous allons à Ille ; je m’arrête à Bouleternère ; le pressurage est terminé ; mes 328 comportes ont donné 192 hectos de vin ; jamais cette propriété n’avait produit autant ; le vin pèse 11° et même dépasse ce degré. Nous ramenons d’Ille à Vinça le docteur Pons qui fait une incision à une grosseur que Papa avait à la nuque ; il fait cela très bien et Papa n’éprouve aucune douleur grâce au chlorure d’éthyl qui l’a bien insensibilisé.
Vinça, vendredi 18 octobre 1912
Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je me contente d’aller tirer quelques oiseaux avec mon nouveau fusil ; la guerre est définitivement et officiellement déclarée dans les Balkans ; que va-t-il en résulter ?
Vinça, samedi 19 octobre 1912
Nous allons à Perpignan et à Claira ; nous emmenons les enfants à Perpignan. À Claira, on a commencé la construction du mur devant la cave. J’ai deux vignes en vue pour remplacer le Lloucati. Nous rentrons à Vinça à 8 h ½.
Vinça, dimanche 20 octobre 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous rentrerons demain à Ille.
Semaine du 21 au 25 octobre 1912
Ille, lundi 21 octobre 1912
Nous rentrons nous installer ici pour de longs mois ; nous rentrons en auto.
Ille, mardi 22 octobre 1912
Je vais à Perpignan le matin en chemin de fer à l’occasion du Congrès diocésain qui se tient à la salle des Œuvres sous la présidence de Monseigneur ; j’assiste à la fin de la séance du matin et à toute celle du soir ; très beaux discours de M. Henri de Çagarriga et de M. Henri Bertran. Je rentre par le train du soir ; je déjeune chez les Lutrand.
Ille, mercredi 23 octobre 1912
Je reviens à Perpignan toujours pour le Congrès ; le matin rapports de M. le chanoine Bonet et de M. Maymil (presse et œuvres sociales) ; l’après-midi est consacré à la Ligue patriotique des Françaises ; discours de Madame de Noaillach-Devuns. Je vais et viens en chemin de fer.
Ille, jeudi 24 octobre 1912
Dernier jour du Congrès ; j’y vais plus tôt que les autres jours ; la journée est consacrée à la formation de la jeunesse ; on met en vedette l’Association catholique de la Jeunesse française ; le matin, rapport très bien fait du chanoine Patau, rapport très à critiquer de M. Parent du Comité de l’A.C.J.F. de Toulouse. L’après-midi, beau discours de M. de Gailhard-Bancel, fils du député, et remarquable rapport de l’oncle Gabriel de Llobet sur la Fédération des œuvres diocésaines. La séance de l’après-midi est présidée à la fois par Mgr de Carsalade et Mgr Yzart. Le soir, belle cérémonie de clôture à la cathédrale, superbe discours de Mgr Yzart ; la cathédrale est comble. Nous repartons tout de suite après en auto et sommes ici à 10h ½. Bebelle est venue me rejoindre à Perpignan l’après-midi ; je déjeune et nous dînons chez les Llobet.
Ille, vendredi 25 octobre 1912
Je fais faire différentes choses dans la maison ; on tapisse deux chambres et je fais faire un devis pour installer la lumière électrique. Nous allons au Mois du Rosaire.
[Ici, le journal s’interrompt brusquement du 26 octobre au 4 novembre 1912, avec plusieurs jours et passages barrés par de gros traits à l’encre noire, que l’auteur a visiblement souhaité effacer. À travers les biffures, on peut néanmoins distinguer certaines phrases éparses :
« Ille, samedi 26 octobre 1912. Aujourd’hui a été la […] »
« Ille, lundi 4 novembre. Que d’événements […] j’ai abandonné mon journal […] d’une grande douleur […] ; ne voulant pas me fier à mon […] dans cette circonstance si pénible et si […] j’ai consulté mon oncle l’abbé de Llobet qui a été parfait pour moi ». Le 4 novembre se poursuit non barré, transcrit ci-dessous. Plus loin au 4 novembre, un autre passage a été barré : « Les quelques lignes que je viens d’écrire paraîtront mystérieuses à celui qui les lira peut-être un jour ; si je […] je ne peux pas m’étendre, mettre des détails […] dans mon journal intime, car il ne s’agit pas que de moi. Oui, j’ai beaucoup souffert les 26 et 27 octobre surtout ; mais peut-être […] cette souffrance ! »
Ces passages barrés mentionnent de toute évidence un événement très douloureux et intime vécu par Antoine d’Estève de Bosch les 26 et 27 octobre 1912. La mention « il ne s’agit pas que de moi », en plus de ce que l’on connaît de la suite de sa vie de famille – à savoir sa mésentente, séparation puis son divorce d’avec son épouse Gabrielle du Lac – peut faire penser que l’événement dont il s’agit concerne son épouse. On peut émettre l’hypothèse qu’il l’a surprise en train de commettre une infidélité par exemple, ou qu’ils ont eu tous deux une violente dispute ; les jours et semaines qui suivent semblent marquer, par un « retour à la normale » après un mystérieux voyage éclair à Paris (pour consulter un avocat loin du Roussillon par souci d’éviter le scandale ?), la volonté de faire comme si rien ne s’était passé et de maintenir les apparences autant que possible]
Double page du journal d’Antoine d’Estève de Bosch entre le 23 octobre et le 8 novembre 1912 comportant de nombreuses biffures entre le 26 octobre et le 4 novembre
Novembre 1912
Semaine du 4 au 10 novembre 1912
Ille, lundi 4 novembre 1912
J’ai assisté lundi et mardi au Castelet au mariage de Marie-Amélie de Llobet avec le vicomte de Gensac[38]. Ensuite j’ai accompagné Bebelle à la Métairie Grande et, mercredi soir, je suis parti pour Paris ; j’ai passé moins de dix heures à Paris, j’étais de retour vendredi à la Métairie Grande et avant-hier samedi avec Bebelle à Ille. Hier je suis allé à Vinça en auto. Maurice est ici. Aujourd’hui je reviens à Vinça avec Bebelle et Tony ; Tante Josepha et Nénette partent demain pour Nice.
Ille, mardi 5 novembre 1912
Je vais, avec Maurice à Claira en auto ; je m’arrête à Perpignan ; à Claira, le mur devant la cave est achevé.
Ille, mercredi 6 novembre 1912
Je vais chasser avec Maurice, pour essayer avec lui mon nouveau fusil ; mais il fait un vent affreux et nous ne voyons rien.
Ille, jeudi 7 novembre 1912
Nous allons en auto à Corneilla et à Millas : visite aux d’Ax et aux Ferriol.
Ille, vendredi 8 novembre 1912
Je vais à la messe à 8 heures ; je fais la sainte communion ; j’avais bien besoin de ce réconfort après les épreuves que j’ai traversées ; je les ai offertes au bon Dieu ! Mon voyage à Paris est ignoré de tout le monde, sauf de Bebelle, de ma belle-mère, de l’oncle Gabriel de Llobet, et des deux personnes intéressées. Ces préoccupations m’ont presque empêché d’arrêter mon attention sur les trois graves événements qui se déroulent dans les Balkans ; la Turquie battue, écrasée par la coalition de la Grèce, de la Bulgarie, de la Serbie et du Monténégro ; les Turcs vont être chassés d’Europe ; l’armée bulgare va entrer à Constantinople ; cette revanche chrétienne, cette victoire de la Croix sur le Croissant après cinq siècles et demi ne peut que nous réjouir. Mais quel sera le lendemain de la victoire balkanique ? L’Europe est inquiète ; l’Autriche paraît décidée à se tailler un morceau dans le partage de l’Empire ottoman, l’Italie veut aussi sa part ; l’Allemagne soutient ses alliés. La Triple Alliance a refusé de souscrire à la déclaration de désintéressement territorial proposée par la France au nom de la Triple Entente. La Turquie a demandé l’intervention de la France pour mettre fin à la guerre ; avec beaucoup de raison, le gouvernement a refusé. Les ambitions austro-italiennes s’affirmant, la Triplice affichant la prétention de régler sans le consentement du reste de l’Europe le nouveau statut balkanique, quelle va être l’attitude de la Triple Entente, surtout de la Russie qui est peut-être de toutes les nations, la plus intéressée dans ces questions ? Un conflit est dans l’air ; ira-t-il jusqu’à la guerre générale ? C’est le secret de Dieu et… des chancelleries.
Le matin, je vais à Corbère, Boule et Vinça en auto avec Maurice ; le soir avec Bebelle, je vais voir les Çagarriga à Millas, puis les Jean Bertran que nous ne rencontrons pas et les Barescut.
Ille, samedi 9 novembre 1912
Je vais en auto, à Perpignan et Claira pour m’occuper de l’achat d’un cheval ; je vois des chevaux, mais ne fais aucune affaire. Avec moi viennent Bebelle, les enfants et Maurice. Je vois un moment Maman qui est installée pour quelques jours à Perpignan où elle s’occupe beaucoup d’une kermesse au profit du dispensaire de la Croix-Rouge, dispensaire dont elle est Directrice.
« Pour nos soldats », lettre d’Henri d’Estève de Bosch, père d’Antoine, publiée dans Le Roussillon du 8 novembre 1912 en faveur de la Croix-Rouge française – Gallica
Ille, dimanche 10 novembre 1912
Je vais à Bouleternère où je prends part à la fête de la nouvelle société de secours mutuels « L’Union familiale » qui vient de se fonder et dont je suis membre honoraire ; cette société s’est formée par l’adhésion de tous les conservateurs, catholiques et royalistes qui se sont retirés de l’ancienne société dont le bureau est républicain et blocard ; elle comprend des hommes, des femmes et des enfants ; le président est mon fermier Joseph Jacomy. La fête est mouvementée : l’ineffable Mary, maire élu par la fraude, pour ennuyer ses adversaires, avait pris un arrêté pour interdire tout cortège ; sur mon conseil, le bureau de la Société a décidé de passer outre. Aussi j’ai tenu à prendre part à la fête et à être au premier rang, afin de me solidariser entièrement avec le bureau. On m’a dressé procès-verbal, je ne m’en porte pas plus mal ; je ne raconte pas plus longuement ce petit événement car j’ai l’intention de coller ici l’article du Roussillon qui le relatera demain ou mardi. Les Tournamille, venus à Perpignan pour le mariage de leur cousin de Lapasse[39], viennent déjeuner ici et passent l’après-midi avec nous. Je leur fais faire une petite promenade en auto.
Semaine du 11 au 17 novembre 1912
Ille, lundi 11 novembre 1912
Nous ne bougeons pas d’ici ; je vais seulement à Bouleternère ; nous nous promenons un peu avec Maurice ; avec Bebelle et Tony.
Ille, mardi 12 novembre 1912
Je vais à Perpignan et j’assiste au mariage d’Henriette de Massia de Ranchin avec le lieutenant Bernard de Lapasse[40] du 6e cuirassiers, proche parent d’Henri Tournamille ; après la messe, j’assiste au lunch chez la marquise de Massia ; c’est un lunch de 150 couverts. Bebelle y était invitée aussi mais n’y est pas venue, elle a eu peur que cela ne la fatiguât. Henry du Lac, qui connaissait le marié, est venu au mariage et viendra ici demain.
Ille, mercredi 13 novembre 1912
Henry arrive ce matin vers 11 heures. L’après-midi, Bebelle, Maurice, Henry et moi faisons une promenade en auto ; nous allons d’abord à Thuir, puis à Bouleternère, nous allons à pied à la Guillère, et rentrons à Ille vers 5 heures.
Ille, jeudi 14 novembre 1912
Le matin, avec Maurice et Henry, promenade à la Sybille[41], dans « les Orgues » etc., à Régleilles, nous allons en auto jusqu’à la Sybille ; temps superbe. L’après-midi, Henry va à une réunion au château de Castelnau[42] ; avec Bebelle, Maurice et les enfants je vais à Perpignan ; nous allons à la kermesse de la Croix-Rouge que dirige Maman et qui a donné d’excellents résultats pour la caisse du dispensaire ; Bebelle mène les enfants à un cirque. J’achète pour Claira un des chevaux que j’avais vus samedi, je le paie 1550 francs ; c’est une bête superbe ; j’ai vendu l’autre 400 frs.
Le château de la Sybille à Ille-sur-Tet – Carte postale Couderc, s.d. [années 1910] (Site Généanet cartes postales)
Ille, vendredi 15 novembre 1912
Henry repart dans l’après-midi pour la Borie Grande. On parle de négociations de paix entre la Turquie aux abois et le roi de Bulgarie dont les troupes sont aux portes de Constantinople ; la Turquie d’Europe, à l’exception du vilayet de Constantinople, serait partagée entre les coalisés ; la grosse difficulté de la situation vient de l’opposition entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie ; le conflit paraît cependant un peu moins aigu qu’il y a cinq ou six jours. Voici le compte-rendu des incidents de Bouleternère paru dans Le Roussillon de mardi ; L’Éclair le reproduit aujourd’hui.
Coupure de presse du « Roussillon » du 15 novembre 1912 (article relatant les péripéties à l’occasion de la fête de la Société de secours mutuels de Bouleternère), collée à cette date par Antoine d’Estève de Bosch dans son journal
Ille, samedi 16 novembre 1912
Il fait froid ; je sors très peu et travaille dans la maison ; j’écris plusieurs lettres ; je fais un article pour Le Roussillon sur les questions extérieures. La lumière électrique est installée depuis avant-hier dans la maison ; c’est bien commode.
Ille, dimanche 17 novembre 1912
Le matin nous allons à la grand’messe, l’après-midi nous allons voir Bonne Maman à Vinça, nous allons à vêpres à Vinça.
Semaine du 18 au 24 novembre 1912
Ille, lundi 18 novembre 1912
Je ne bouge pas d’ici ; l’après-midi je me promène un peu avec Bebelle et Maurice.
Ille, mardi 19 novembre 1912
Maman, qui est encore installée à Perpignan jusqu’à vendredi, vient ici entre deux trains, elle déjeune avec nous. L’après-midi, nous faisons en auto, avec Maurice, une tournée de visites ; nous allons d’abord à la Grange où nous ne rencontrons pas les Henri de Çagarriga ; puis à Argelès où nous rencontrons la baronne de Vilmarest ; nous retrouvons chez elle M. de Çagarriga, et plusieurs autres visites ; enfin nous allons aux Capeillans, nous ne rencontrons pas les Rovira, mais M. de Juvenel fait visiter les écuries à Maurice ; nous sommes de retour à Ille à 6h ½. Le Roussillon d’aujourd’hui publie un article de tête que je lui ai envoyé sous la rubrique « Chronique de l’Étranger » ; dans une réunion des chefs de l’Action française du département à laquelle j’assistais, on m’a demandé d’écrire de temps en temps une Chronique de l’Étranger pour Le Roussillon ; j’ai dû accepter et je commence aujourd’hui.
« Chronique de l’étranger », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 19 novembre 1912 – Gallica
Ille, mercredi 20 novembre 1912
Nous nous promenons Bebelle, Maurice et moi ; il fait beau.
Ille, jeudi 21 novembre 1912
Je vais à la grand’messe à 9 heures ; je me promène avec Maurice à Casenove ; l’après-midi nous nous promenons encore avec Bebelle. Maurice nous quitte ce soir ; son congé est fini, il part à 6h21 du soir pour Paris où il sera demain matin à 10h41 et, de là, pour Angers où il doit reprendre son service lundi.
Ille, vendredi 22 novembre 1912
Je vais à Claira et Rivesaltes en auto ; je m’occupe de l’achat d’une vigne que l’on m’a signalée et qui me conviendrait pour remplacer le Lloucati ; l’affaire n’est pas conclue mais est en bonne voie. Papa et Maman rentrent aujourd’hui à Ille après plus de 15 jours passés à Perpignan.
Ille, samedi 23 novembre 1912
Je vais à Bouleternère et Vinça en auto ; Maman vient avec moi en auto ; Bonne Maman va bien. Les affaires s’embrouillent de plus en plus entre la Serbie qui veut un port sur l’Adriatique et l’Autriche-Hongrie qui veut l’empêcher de le prendre ; la Russie paraît soutenir la Serbie ; jusqu’à quel point ? Je l’ignore. Il y a des pourparlers d’armistice et même de paix entre les alliés et la Turquie, mais ils ne semblent pas devoir aboutir. Le choléra sévit dans l’armée ottomane et à Constantinople ; peut-être fera-t-il réfléchir les Bulgares et les empêchera-t-il, mieux que les Turcs, d’entrer à Constantinople.
Ille, dimanche 24 novembre 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; de 4 à 6 heures du soir nous nous promenons un peu dehors et faisons des visites.
Semaine du 25 au 30 novembre 1912
Ille, lundi 25 novembre 1912
Nous nous promenons dans la direction de Corbère et de Saint-Michel.
Ille, mardi 26 novembre 1912
Dans l’après-midi nous allons à Perpignan où nous faisons plusieurs visites : nos cousins de Chefdebien, à Maillole, les Massia, les Lazerme etc. ; nous faisons plusieurs commissions et sommes de retour ici à 7h ½. La situation internationale tend à s’aggraver ; le conflit entre l’Autriche et la Serbie pour le port que réclame cette dernière est loin d’être résolu. L’Autriche mobilise son armée, c’est certain ; la Russie en fait autant. Les pourparlers en vue d’un armistice et même de la paix entre la Porte et les États balkaniques n’aboutissent pas, et il paraît certain que l’Allemagne et l’Autriche poussent la Turquie à résister. Bref, la tension européenne actuelle est pleine de danger et peut ménager les plus terribles surprises pour ceux qui ne prendront pas en temps voulu les précautions nécessaires. Prend-on en France ces précautions que la prudence exigerait ? Je l’ignore. Cependant des bruits de guerre courent dans le pays ; l’opinion reste calme.
Ille, mercredi 27 novembre 1912
Je vais à Bouleternère dans l’après-midi ; je vais à la vigne de la Grande Fèche.
Ille, jeudi 28 novembre 1912
Dans l’après-midi nous allons voir les Passama à Saü près de Thuir ; nous rentrons de bonne heure.
Ille, vendredi 29 novembre 1912
Nous avons la visite de Tante Augustine de Llobet qui vient déjeuner avec nous et passe l’après-midi ici ; nous allons faire une petite promenade en auto sur la route de Bélesta et de Montalba. L’Autriche mobilise de plus en plus son armée, la situation devient inquiétante et le gouvernement se décide enfin à prendre quelques précautions militaires. Dans le public, on commence à parler ouvertement d’une guerre européenne dans laquelle nous serions entraînés par le jeu des alliances.
Ille, samedi 30 novembre 1912
Dans l’après-midi, je vais à Vinça ; Maman et Tony y viennent avec moi ; je crois que j’aurai vendu le vin de Bouleternère à 30 francs l’hecto.
Décembre 1912
Semaine du 1er décembre 1912
Ille, dimanche 1er décembre 1912
Nous allons à tous les offices ; l’après-midi je me promène un peu malgré le froid assez vif.
Semaine du 2 au 8 décembre 1912
Ille, lundi 2 décembre 1912
Nous allons à Perpignan tous en auto. Nous allons chez le Dr Espinouze, oculiste, pour Germaine et chez le Dr Vidal, dentiste, pour Bebelle ; nous en profitons pour faire quelques visites : De Llamby, Lutrand.
Ille, mardi 3 décembre 1912
Nous ne bougeons pas ; il fait froid, je vais me promener du côté de Saint-Michel. Ce matin je suis à la messe à 7 heures.
Ille, mercredi 4 décembre 1912
Bonne Maman vient déjeuner et passer la journée avec nous. Mes parents ont la visite de Lucien Darru.
Ille, jeudi 5 décembre 1912
Nous revenons à Perpignan à cause de Bebelle qui est forcée de revoir son dentiste ; nous en profitons pour faire plusieurs visites.
Ille, vendredi 6 décembre 1912
Dans l’après-midi, nous allons à Boule en auto et revenons par la route qui longe la montagne ; nous prenons les enfants avec nous. Le matin je vais à la messe et fais la sainte communion.
Ille, samedi 7 décembre 1912
Nous allons à Perpignan avec Bebelle ; je vais seul à Claira où je fais un tour dans les vignes que l’on continue à tailler.
Ille, dimanche 8 décembre 1912
Je vais avec Bebelle à la messe de 8h ½, nous faisons la sainte communion ; je vais ensuite seul à Perpignan où j’assiste au déjeuner mensuel des représentants des sections d’Action française ; je rentre par le train de 4 heures mais je vais coucher à Vinça à cause d’un enterrement auquel je dois assister demain matin ; j’ai laissé l’automobile à Perpignan pour faire changer les axes des pistons.
Semaine du 9 au 15 décembre 1912
Ille, lundi 9 décembre 1912
J’assiste le matin à Vinça aux obsèques du sociétaire Siré Joseph ; je rentre en voiture dans l’après-midi.
Ille, mardi 10 décembre 1912
Je vais à Perpignan par le train de 1h25 et j’en rentre le soir par le dernier train ; à Perpignan je fais une foule de courses et commissions ; je fais établir mon changement de domicile pour mon livret militaire ; j’étais encore domicilié à Angers ; en cas de mobilisation je serais probablement affecté à la conduite des automobiles ; qui sait si on ne mobilisera pas bientôt ; le conflit austro-serbe qui ne se règle pas peut donner lieu à toutes les surprises. En réalité, l’Autriche redoute beaucoup, peut-être avec raison pour elle, la formation de la confédération balkanique et elle cherche à l’empêcher en cherchant noise à la Serbie ; si elle attaque la Serbie comme c’est probable, et si la Russie prend la défense de la Serbie, la situation deviendra très grave pour la France car l’Allemagne soutiendra l’Autriche.
Ille, mercredi 11 décembre 1912
Nous avons Papa et Maman à déjeuner ; nous avons la visite des Ferriol. Vers le soir, Tony se plaint de mal à la gorge ; nous faisons venir le Dr Pons qui recommande de le tenir au chaud ; s’il ne va pas mieux demain, il lui fera une injection de sérum antidiphtérique.
Ille, jeudi 12 décembre 1912
Dans l’après-midi, je vais à Boule pédestrement (et en reviens de même) pour m’entendre avec le fils Llense et Joseph Jacomy qui comparaissent demain avec moi devant le tribunal de simple police à Vinça à la suite du procès-verbal qui nous a été dressé à Bouleternère le 10 novembre. Tony ayant quelques points blancs dans la gorge, le docteur lui fait le soir une injection de sérum ; il lui en injecte deux tubes ; ainsi nous serons tranquilles, il n’y aura pas de complication à redouter.
Ille, vendredi 13 décembre 1912
Tony a passé une excellente nuit, il va bien mieux, mais ne se lève pas. Je vais à Vinça en voiture et rentre par le train de une heure ; nous comparaissions devant la justice pour infraction à l’arrêté du maire de Bouleternère interdisant toute manifestation avec ou sans emblème sans son autorisation. Devant le juge, je soutiens que l’arrêté était illégal parce qu’il n’avait pas le caractère d’un arrêté d’ordre général et qu’il était d’ordre particulier, il était préventif et non répressif, contrairement à ce que peut faire un maire en matière de tranquillité publique (article 97 paragraphe 2 loi du 5 avril 1884) ; je me défends longuement en me tenant sur ce terrain ; je montre également que cet arrêté a été pris uniquement pour vexer des adversaires politiques et que dans ces conditions nous avions le devoir de ne pas en tenir compte, et en conséquence je demande l’acquittement. Mes co-inculpés ajoutent quelques explications du fait. L’organe du ministère public n’est pas de mon avis, je lui réplique ; je vois que le juge a son siège fait d’avance et va nous condamner ; cela m’est bien égal, mais, pour ennuyer davantage le maire de Boule, je veux faire durer le plaisir et je demande le renvoi à une prochaine audience, ce qui est accordé. La prochaine fois, je ferai venir un avocat. Je déjeune à Vinça et rentre à Ille par le train. Ce matin, je suis allé à la messe de 7h avec Bebelle ; elle était célébrée à nos intentions à l’autel de Sainte Lucie.
Ille, samedi 14 décembre 1912
Tony va de mieux en mieux et nous le levons ; je me promène avec Bebelle du côté de Casenove. Je crois bien que Bebelle ne sera plus valide longtemps ; il est probable que le bébé naîtra dans 8 ou 10 jours au plus ; nous l’appellerons Joseph ou Marie ; Maman sera sa marraine et l’oncle Charles de Lalobet son parrain. L’attitude de l’Autriche demeure énigmatique ; elle a fait d’énormes préparatifs militaires et il semble probable que si elle n’obtient pas ce qu’elle veut de la Serbie par persuasion, ou plutôt par intimidation, elle engagera les hostilités contre ce petit peuple slave ; et alors la Russie sera peut-être entraînée dans le conflit et une grande guerre européenne pourra s’ensuivre.
Ille, dimanche 15 décembre 1912
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous nous promenons un peu dans l’après-midi.
Semaine du 16 au 22 décembre 1912
Ille, lundi 16 décembre 1912
Je vais à Perpignan et à Claira ; je prends la voiture à Perpignan où elle était depuis quelques jours pour changer les axes des pistons. Je m’occupe, à Claira, d’une vigne que je voudrais acheter pour remplacer le Lloucati.
Ille, mardi 17 décembre 1912
Nous avons, dans l’après-midi, la visite de Fernand et de Marie de Rovira. Un télégramme de l’oncle Xavier nous annonce la naissance d’un fils de Madeleine, un petit de Rodellec ; je ne sais pas comment on l’appellera[43] ; à bientôt notre tour.
Ille, mercredi 18 décembre 1912
Je vais à Perpignan, Rivesaltes et Claira en auto ; à Perpignan je vois M. Henri Bertran qui me donne certaines instructions confidentielles ; dimanche, je ferai avec lui une tournée dans les sections d’Action française de Claira, Bompas, Pia ; il faut passer la revue de nos troupes pour être prêts à toutes les éventualités.
Ille, jeudi 19 décembre 1912
Déjeuner chez mes parents avec M. et Mme Jean Bertran de Balanda, la cousine de Guardia et sa fille Zete, Mme de Llamby, sa fille et son gendre Darru ; ils repartent à 4 heures.
Ille, vendredi 20 décembre 1912
Le matin je vais à Boule ; Maurice Roger est ici, il m’apporte 2 barriques de vin et des sarments ; il vient à Boule avec moi. Je me promène avec Bebelle du côté de Saint-Michel.
Ille, samedi 21 décembre 1912
La journée est pluvieuse, je ne sors presque pas ; j’écris un article pour Le Roussillon, j’entreprends l’histoire de la Question d’Orient. Je suis à 10 heures au moment de me mettre au lit, Bebelle commence à souffrir, il est probable que le bébé attendu arrivera cette nuit ; j’envoie chercher la sage-femme.
Ille, dimanche 22 décembre 1912
À 2 heures 20 du matin, Bebelle après 4 heures seulement de travail, donne le jour à un fils, c’est un assez beau petit ; nous l’appellerons Joseph. À la fin, les choses se sont tellement précipitées que le Docteur Pons est arrivé après la naissance ; mais tout a été pour le mieux. Bebelle va aussi bien que possible. Je vais à la messe de 8h ½ et vais faire ma tournée de réunions, je passe la journée ici ; comme je ne me suis pas couché de la nuit dernière, je suis très fatigué.
Semaine du 23 au 29 décembre 1912
Ille, lundi 23 décembre 1912
Bebelle et le petit ont passé une très bonne nuit ; je vais à Vinça pour passer chez Me Bouchède l’acte de vente de la vigne du Lloucati, en même temps j’achète à Papa pour 8500 francs sa vigne dite Champ Bourrou à Claira (si je trouve un bon prix de cette dernière, je la revendrai). Je vends le Lloucati 22.500 francs ; en attendant de trouver une bonne vigne à acheter, je vais placer l’argent qui me reste après avoir payé le Champ Bourrou (je paye 6000 francs aujourd’hui, 2500 en janvier 1914). Monsieur Bouchède vient ici avec moi en auto faire signer ces deux actes à Bebelle dans son lit ; pour faire une grosse économie d’enregistrement, j’ai profité d’une voie d’échange pour ces deux vignes.
Ille, mardi 24 décembre 1912
Nous fixons à dimanche prochain à 2 heures le baptême du petit Joseph ; naturellement, c’est l’oncle Gabriel de Llobet qui fera le baptême. Je vais à Perpignan dans l’après-midi et je m’entends avec lui à ce sujet. Je place 19.500 francs en obligations Maroc 1904 5%.
Ille, mercredi 25 décembre 1912
Je vais à la messe de minuit et je fais la sainte communion ; je reviens à vêpres, je réveillonne chez mes parents après la messe. Bebelle va très bien.
Ille, jeudi 26 décembre 1912
Je vais à la grand’messe de la Société Saint-Étienne qui est en même temps la messe d’enterrement de Madame Roca ; je reviens à vêpres.
Ille, vendredi 27 décembre 1912
Je vais à Finestret en auto enterrer, avec une délégation de la Société Saint-Sébastien, l’ancien ermite de Doma Nova, le vieux Chicou Paraire, je déjeune à Vinça ; l’après-midi je vais à Prades, je vois longuement M. Jean Déjan de la part de M. Bertran.
Ille, samedi 28 décembre 1912
Le matin, je vais à Boule et en reviens en me promenant ; on taille la Grande Fèche. L’après-midi, je ne bouge pas.
Ille, dimanche 29 décembre 1912
J’assiste à la grand’messe. Aujourd’hui à 2 heures a lieu le baptême de Joseph. À cette occasion j’ai invité quelques parents et amis, les uns à venir déjeuner, les autres à venir assister au ralleu et à luncher. J’ai le parrain qui est l’oncle Charles de Llobet, Tante Augustine, l’oncle Gabriel qui fait le baptême, les Lutrand, les Chefdebien, les Rovira, les Lazerme et Marthe avec son mari, et les de La Croix. Le baptême a lieu à 2 heures précises ; le curé[44], qui nous en veut à mort depuis 18 mois (j’ignore pourquoi) n’y assiste pas et empêche même le vicaire d’y assister (ce dernier en est désolé et m’en fait ses excuses) ; c’est un affront que veut nous faire ce curé mal élevé, mais il lui retombera sur le nez sans m’atteindre. Le petit reçoit les noms de Joseph Marie Antoine Auguste Paul Philippe ; ce dernier nom à cause du Roi. Le ralleu est très réussi et amuse beaucoup mes invités ; le lunch qui le suit est aussi très réussi. C’est Maman qui est marraine de cet enfant.
Semaine du 30 au 31 décembre 1912
Ille, lundi 30 décembre 1912
L’après-midi je vais à Perpignan en auto pour conduire Germaine chez M. Espinouze, oculiste, et pour causer avec M. Bertran que je vois au Panache où nous nous étions donné rendez-vous. Je fais une foule de courses et commissions.
Ille, mardi 31 décembre 1912
Je vais à Vinça en auto pour la réunion de la commission d’assistance-retraite ; j’y déjeune et j’offre à Bonne Maman mes vœux du Jour de l’An ; en rentrant ici, je m’arrête à Bouleternère où la taille de la Grande Fèche s’achève ; ici, j’assiste à la cérémonie, chant du Miserere, du Te Deum et bénédiction qui clôture l’année, triste année pour moi et ma famille ; elle n’a été heureuse pour moi qu’en raison de la naissance de mon dernier enfant et aussi de la bonne récolte de vin. À tous les autres points de vue, je n’ai pas été heureux cette année. Je crois que 1913 sera une année historique ; il est probable que d’importants événements politiques auront lieu en 1913 en France et hors de France. Prions Dieu de les faire tourner à l’avantage de notre chère Patrie, ce sera ma meilleure consolation[45].
[1] Sézanne, Marne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Gabrielle de Llobet (1888-1967), fille de Charles de Llobet et de Geneviève Guiraud, mariée le janvier 1912 à Cuq-Toulza (Tarn) avec Christian de La Barrière (1883-1945). Cousine germaine de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Roger de Lancrau de Bréon (1882-1934) épousa le 11 janvier 1912 à Paris Marthe de Corbel Corbeau de Vaulserre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] François Xavier Louis Noëll (Finestret, 1er octobre 1828-Vinça, 16 janvier 1912), receveur de l’enregistrement et des domaines, fils de Françoise Noëll et de Marguerite Ribes. Marié en 1860 à Thérèsine de Girvès. Cette famille est et sera souvent citée au fil du journal. Son neveu Louis Noëll (1885-1964) épousera en 1912 Marie Antoinette Magué dite « Nénette », cousine germaine de l’auteur du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Albert de Séré de Lanauze (1872-1959), marié en 1900 avec María de los Dolores Muñoz (1866-1931), fille de Fernando María Muñoz (1838-1910), duc de Riansares, et de Eladia Bernaldo de Quirós, petite-fille par son père de María Cristina de Bourbon des Deux Siciles, veuve en premières noces du roi Ferdinand VII d’Espagne, remariée en 1833 avec Agustín Fernando Muñoz, duc de Riansares (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Marie-Thérèse Pujade (Amélie-les-Bains, 10 février 1861-Perpignan, 27 janvier 1912), fille d’Abdon Pujade, médecin, et de Fanny Pujade, avait épousé en 1881 le docteur Paul de Lamer, dont il a souvent été question au fil de ce journal. Voir supra notes du 23 mai 1904, 17 avril 1906 et 15 mars 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Voir supra note du 28 mai 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Il s’agit d’une propriété de la famille du Lac située dans l’Hérault. Voir supra 28, 29 et 30 octobre 1908 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Voir supra note du 19 septembre 1903 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Jules Védrines (1881-1919), aviateur français, pilote breveté en 1910, embauché chez Morane à partir de 1911, il effectua divers exploits et impulsa en 1912 une souscription nationale pour le développement de l’armée aérienne (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Raymond d’Arexy (Toulouse, 29 décembre 1856-Charenton-le-Pont, 12 février 1912), fils de Sylvain d’Arexy et de Dorothée de Falguière, avait épousé le 28 novembre 1883 à Perpignan Thérèse Bertran (1856-1943), sœur de Jean et d’Henri Bertran (ou Bertran de Balande) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Marie-Louise Jarlier (Port-Vendres, 17 août 1883-Perpignan, 1912) avait épousé en 1909 Adolphe Sèbe (1877-1961), notaire puis banquier à Perpignan, fils de Frédéric Sèbe et de Marie Boluix, cette dernière petite-fille d’une Lazerme et donc cousine de Mme d’Estève de Bosch née Lazerme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Tante par alliance d’Albert du Lac, frère de Gabrielle du Lac (Mme d’Estève de Bosch), par son épouse née Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Jeanne de Villèle, belle-sœur d’Albert du Lac, frère de Gabrielle du Lac (Mme d’Estève de Bosch), par son épouse née Marie de Villèle (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Robert Ducourneau (Hagetmau, Landes, 10 janvier 1877-tué sur l’aérodrome de Pau dans un accident d’avion le 24 février 1912), Saint-Cyrien, lieutenant au 49e régiment d’infanterie à Bayonne, il entra dans l’aviation militaire en 1910 comme volontaire (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Lucien Millevoye (1850-1918), journaliste et homme politique, député de la Seine de 1898 à 1918, inscrit successivement aux groupes boulangiste, antijuif et à l’Action libérale (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[17] Cirque itinérant allemand créé par la famille Hagenbeck de Hambourg, connu pour la présentation de fauves dans des « cage-arènes ». En 1912, la ménagerie Wilhelm Hagenbeck comprenait 200 animaux (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Opérette composée par Edmond Audran sur un livret d’Alfred Duru et Henri Chivot, représentée pour la première fois en 1877 à Marseille, version révisée en 4 actes créée à Paris en 1884. Deux Parisiens débarquent en Inde pour échapper à leurs créanciers, le prince héritier s’amourache de l’une des deux, qu’il finit par épouser (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Ernest Auguste William Helouis (1849-1916), général de brigade en 1903, de division en 1907, commandant supérieur de la défense des places du groupe de Nice et gouverneur de Nice et commandant de la Subdivision de région de Nice (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Henri Beaudenom de Lamaze (1848-1938), général de brigade en 1903, de division en 1910, commandant de la 29e division d’infanterie à Nice (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Xavier Rouflay (1843-1924), médecin principal de 1ère classe, directeur du Service de Santé de la province d’Alger, il était le fils d’une catalane, Joséphine Felip, originaire de Prades (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Honoré Jean Baptiste Pierrugues (1849-1926), X 1869, général de brigade (1910), gouverneur militaire et commandant supérieur de Langres (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Jean-Baptiste Charcot (1867-1936), officier de marine, médecin et explorateur polaire français (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] Gaston de Campredon (1850-1912), fils de Pierre Albert, baron de Campredon, et de Marie Antoinette Cavaillon, avait épousé en 1876 Espérance de Lazerme (1854-1935), fille de Charles de Lazerme et de Charlotte Delon de Marouls, cousine germaine de Suzanne Lazerme, Mme d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Comédie en trois actes de Tristan Bernard, créée en 1911 au Théâtre du Palais-Royal. L’intrigue suit Albert, un garçon de café qui, devenu riche, se retrouve contraint par un contrat de continuer à travailler dans le bistrot de Philibert (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Comédie en quatre actes de Flers et Caillavet, créée en 1908 et redonnée en 1912 au Théâtre des Variétés. Satyre politique et sociale tournant en ridicule un député socialiste millionnaire trompé par sa maîtresse puis par son épouse (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Paul Louis Kühling, allemand naturalisé français né en 1870, breveté pilote en 1910, il réalisa plus de 300 meetings en trois ans (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Christian de La Barrière, marié en 1912 avec Gabrielle de Llobet. Voir supra note du 18 novembre 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Jean Le Cardinal, marquis de Kernier, élu député d’Ille-et-Vilaine le 31 mars 1912. Le marquis de Kernier était un légitimiste fervent et un partisan avéré du « Roi » (« Philippe VII »). À la suite de son élection à la Chambre des députés en 1912, le duc d’Orléans lui a adressé une lettre de félicitations. Le prétendant y félicite le marquis pour sa victoire électorale dans un bastion traditionnellement fidèle à la cause monarchiste (le pays de Fougères/Vitré) et y réaffirme le lien entre la noblesse bretonne et la tradition monarchique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[30] Anne-Pauline Lambert (Phalsbourg, 17 mai 1824-Paris, 21 mai 1912), mariée en 1844 avec Thomas de Roig (1813-1888), colonel, lui-même fils de François de Roig Pontich et de Victoire d’Oms. Par sa grand-mère née Pontich, il était le cousin de la grand-mère de l’auteur, née Antoinette de Pontich. Voir supra note du 25 juin 1901 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[31] Il semble qu’il y ait une lacune à cet endroit du journal, la semaine du 10 au 16 juin 1912 étant manquante (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Voir supra au 3 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Voir supra au 23 et au 25 septembre 1903 notamment (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Voir supra note du 10 avril 1902 et au 21 juin 1911. Il doit d’agir d’Henriette de Balanda (1871-1954), mariée en 1898 avec Michel de Pous (1870-1934) et de leur fille Anne Marie dite Anny de Pous (1908-1991), future archéologue (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[35] Maurice du Cos de La Hitte (1865-1924), cousin issu de germains de Ludovic de Villèle, père de Marie de Villèle, épouse d’Albert du Lac, beau-frère d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[36] Note marginale de l’auteur : « Depuis le début de l’année jusqu’à ce soir j’ai fait, en auto, 3314 kilomètres ».
[37] Voir infra au 4 novembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[38] Marie Amélie de Llobet (La Falga, Haute-Garonne, 30 août 1886-Pouy-Loubrin, Gers, 31 décembre 1975) mariée le 29 octobre 1912 à Cuq-Toulza (Tarn) avec Jean de Colomez de Gensac (né en 1885), fils de François de Colomez de Gensac et de Marie-Marthe Esmangart de Bournonville (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[39] Voir infra au 12 novembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[40] Bernard de Lapasse (Toulouse, 22 mars 1886-Pau, 12 février 1969), fils de Jean de Lapasse et de Marie Derrouch (elle-même cousine germaine de Gabriel Tournamille, père d’Henri Tournamille, beau-frère d’Antoine d’Estève de Bosch), épousa le 11 novembre 1912 à Perpignan Henriette de Massia de Ranchin (Perpignan, 18 octobre 1889-Pau, 10 septembre 1983), fille d’Albert de Massia de Ranchin et de Cécile Conte de Bonet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[41] Le château de la Sybille est une demeure historique emblématique construite en 1889 par la célèbre cantatrice d’opéra Renée Vidal au-dessus des Orgues d’Ille-sur-Tet (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[42] Il s’agit certainement de Castelnou (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[43] Olivier de Rodellec du Porzic, né le 17 décembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[44] Joseph Bonafont, voir supra note du 16 janvier 1904, et à de nombreuses reprises dans la suite du journal (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[45] Note de l’auteur en marge : « Total des kilomètres parcourus en automobile en 1912 : 5766 ».
Que sera cette année qui commence ? Pour moi, pour les miens, je la souhaite tranquille, exempte de secousses, calme. Au point de vue des affaires générales, il y a de sérieuses raisons de penser qu’elle sera agitée ; l’année qui vient de finir a vu une grande guerre, la paix n’est pas encore faite, l’Europe est en armes, les Nations se regardent d’un œil jaloux ; plusieurs fois depuis deux mois la situation a été des plus tendues entre les grandes puissances ; il est facile de comprendre qu’il suffirait de peu de chose pour allumer une guerre générale. En France, l’esprit public a fait, en 1912, de grands progrès vers les idées d’ordre, d’autorité, de hiérarchie, de discipline ; le peuple français, sous la menace de guerre, a senti le besoin d’un gouvernement fort, d’un gouvernement qui gouverne ; les esprits d’élite demandent le rétablissement de la Monarchie, et l’Action française, à la propagande de qui est dû en grande partie cet heureux retour, fait de plus en plus de progrès. Mais si les hommes qui demandent ouvertement le Roi sont encore relativement peu nombreux, on peut dire que le peuple français tout entier l’appelle inconsciemment et on a l’impression très nette que son retour serait accueilli avec faveur par l’immense majorité des Français ; seuls les Juifs et les judaïsants, les Francs-Maçons, les Métèques et la plupart des Protestants l’accueilleraient mal parce qu’ils verraient en lui le chef de la France, celui qui ne leur permettrait plus d’exploiter, de ruiner notre Patrie. La situation étant ce qu’elle est, le retour de la Monarchie est une question de circonstances ; qu’une occasion favorable s’offre, l’Action française ne la laissera pas échapper. À son signal, nous marcherons à l’assaut de la république. Souhaitons que ce soit en 1913 !
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; j’écris beaucoup de cartes et de lettres.
Ille, jeudi 2 janvier 1913
Il pleut toute la journée, je ne sors presque pas ; j’achève mes lettres du Jour de l’An et j’écris beaucoup de billets de naissance de Joseph. Je vais me confesser.
Ille, vendredi 3 janvier 1913
Je vais à la messe de 7 heures et je communie à l’occasion du premier vendredi de l’année. Il pleut encore et je ne sors presque pas.
Ille, samedi 4 janvier 1913
Je vais à Perpignan entre deux trains de 1h25 à 4 heures pour en ramener la moto-rêve qui était en réparation ; comme il pleut, je la ramène en chemin de fer. J’en profite pour faire rapidement quelques commissions à Perpignan.
Perpignan, dimanche 5 janvier 1913
Je pars pour Perpignan à midi ; je passe l’après-midi à faire avec M. Bertran une tournée de réunions restreintes dans les sections d’Action française de Claira, Pia et Bompas ; à Claira il y a une jolie réunion qui se tient chez moi ; à Pia et Bompas, nous voyons seulement quelques ligueurs isolément ; nous leur disons à tous de se tenir prêts à toutes les éventualités ; l’Action française peut être amenée, d’un moment à l’autre, à s’élancer à l’assaut de la république et il faut être toujours prêt. Le soir, je vais à Rivesaltes avec Henri Passama pour tirer le gâteau des Rois ; nous prenons tous les deux la parole devant la section réunie, et donnons les mêmes conseils. Je couche à Perpignan chez les Llobet.
Semaine du 6 au 12 janvier 1913
Ille, lundi 6 janvier 1913
Le matin j’assiste à une messe pour le Roi célébrée à la chapelle du Christ par les soins de l’Association des jeunes filles royalistes. Ensuite je vais à Claira ; je visite deux vignes qui sont à vendre ; je suis de retour à Ille à midi ½.
Ille, mardi 7 janvier 1913
Je ne bouge pas d’Ille ; Germaine est un peu souffrante.
Ille, mercredi 8 janvier 1913
Madame Victor Roca d’Huytéza[1], qui avait contracté une pneumonie aux obsèques de sa belle-sœur le 26 décembre, meurt ce matin ; c’était une femme d’une grande distinction et qui laissera à Ille un grand vide. L’après-midi, je vais à Perpignan en auto avec Titi que je ramène chez le Dr Espinouze ; je vais aussi, à Perpignan, à une kermesse organisée, à l’Eldorado, au profit des écoles chrétiennes ; ensuite je vais faire une longue visite à Monseigneur l’Évêque.
Ille, jeudi 9 janvier 1913
Le matin je vais à Vinça et à Bouleternère à motocyclette ; l’après-midi, je vais faire une visite aux Roca d’Huytéza et aux De Rolland.
Ille, vendredi 10 janvier 1913
J’assiste aux obsèques de Madame Victor Roca d’Huytéza. L’après-midi, je vais du côté de Saint-Michel, au champ de « Las Pedrosas » avec M. Clerc, agent-voyer, qui me donne l’alignement de ce champ. C’est aujourd’hui en huit qu’aura lieu l’élection présidentielle ; l’opinion est absolument indifférente ; de plus en plus, elle dédaigne les vaines agitations des parlementaires et se dégoûte du régime républicain ; il est infiniment probable que la chute de ce régime serait accueillie de la part de l’immense majorité du pays par un immense soupir de satisfaction ; j’ai la conviction que le coup de force auquel l’Action française se prépare, sera très facile : il rencontrera de nombreuses complicités dans l’Armée, dans la police et même dans le corps des fonctionnaires ; ce coup d’État est dans l’air, on en parle ouvertement, les journaux qui l’annoncent ne sont l’objet d’aucune poursuite ; j’ai l’impression qu’il ne tardera pas beaucoup à se produire.
Ille, samedi 11 janvier 1913
Je souffre de douleurs rhumatismales aux tendons des deux pieds ; j’ai toutes les peines du monde à marcher ; aussi je ne sors que quelques minutes.
Ille, dimanche 12 janvier 1913
Je vais à Vinça après la messe pour la réunion des chefs de section de la Société Saint-Sébastien ; nous y prenons plusieurs décisions.
Semaine du 13 au 19 janvier 1913
Ille, lundi 13 janvier 1913
On apprend que M. Millerand, ministre de la Guerre, a été mis par le Conseil des ministres et par M. Poincaré dans l’obligation morale de donner sa démission à la suite de la réintégration dans l’armée territoriale du lieutenant-colonel du Paty de Clam, et que cette démission a été acceptée ; ce retour offensif de l’esprit dreyfusien prouve que la sinistre Affaire n’est pas finie, elle n’est endormie qu’en apparence et c’est le parti dreyfusard qui continue hélas à gouverner la France. Ce parti ne pouvait supporter de voir rue Saint-Dominique un ministre qui ne faisait pas de politique et relevait l’esprit militaire ; malgré l’état de l’Europe à l’heure actuelle, malgré l’opinion publique et l’intérêt évident de l’armée, il fallait punir ce ministre ; il fallait venger le sacrilège commis contre la religion dreyfusienne ; périsse l’Armée, périsse la France même pourvu que l’esprit républicain et dreyfusien (qui ne font qu’un) triomphent ! Ainsi, il est bien démontré, une fois de plus, qu’aucune amélioration durable ne peut se produire en république ; c’était bien la peine de parler de ministère national ! À la première sommation des ennemis de la Patrie, ce ministère s’incline et se disloque. Ce triste évènement est une éclatante confirmation de nos doctrines ; espérons qu’il sera compris des patriotes et qu’il hâtera encore l’heure de la chute de la république qui apparaît si proche maintenant ! Si ça pourrait être pour vendredi, jour de l’élection présidentielle ! Je suis allé à Boule à motocyclette.
Ille, mardi 14 janvier 1913
L’indignation contre le ministère, contre son chef pusillanime, contre le parti républicain tout entier ne fait que croître ; puisse-t-elle exploser comme un fétu de régime néfaste ; l’Action française l’aidera au besoin ! Je vais à Perpignan ; je mène Germaine chez le Dr Espinouze ; son œil va bien mieux. Je vais assister, à la cour d’assises, au réquisitoire et aux plaidoiries d’un procès qui concerne des Illoises et qui a fait grand bruit à Ille ; ce sont des affaires d’avortement ; les avortées sont acquittées ; mais l’avorteuse, une professionnelle de ce triste métier, une Espagnole, est condamnée à 5 ans de réclusion.
Ille, mercredi 15 janvier 1913
Je vais à Claira ; j’achète aujourd’hui sous seing privé une petite vigne qui touche ma vigne de la Griffaigne ; nous passerons l’acte notarié après avoir vérifié la contenance qui doit être entre 50 et 55 ares. La capitulation du ministère dit « national » devant le parti dreyfusien produit le plus déplorable effet ; il fait réfléchir les derniers républicains patriotes et est certainement de nature à hâter la chute de la république et le retour du Roi ; puisse cet évènement libérateur, sauveur, se produire au plus tôt ! Quelque chose me dit que nous touchons au but. Que Dieu nous aide !
Ille, jeudi 16 janvier 1913
Aujourd’hui je ne bouge que pour porter à Vinça, en auto, différentes choses nécessaires pour la fête de Saint-Sébastien.
Ille, vendredi 17 janvier 1913
Je suis allé à Perpignan de 4 heures à 10 heures pour m’occuper de l’achat de ma nouvelle petite vigne. On attend le résultat de l’élection présidentielle ; je dîne chez les Lazerme et j’apprends vers 8h ½ que Poincaré est élu à près de 200 voix de majorité, au 2ème tour de scrutin. Comme Pams[2] a eu la majorité à l’assemblée plénière des gauches, c’est la droite et le centre qui ont fait l’élection. Est-ce à regretter ou à approuver ? Il est assez difficile de se prononcer. Poincaré est un homme de valeur, il en a surtout la réputation et il est certain qu’il est intelligent. Pour moi, je le crois fort intelligent (je l’ai entendu plaider à Perpignan il y a 4 ans), mais sans caractère ; sa conduite vis-à-vis de Millerand vient de montrer que sa réputation est surfaite. Ce qui plaît au pays dans Poincaré, c’est sa réputation d’homme de valeur et son patriotisme et c’est là un symptôme favorable à nos idées ; la France veut « un homme ». Elle s’apercevra vite qu’un homme intelligent et patriote ne peut rien faire d’utile avec les institutions actuelles ; quand elle l’aura compris, la Monarchie lui apparaîtra comme la seule solution et d’ailleurs nous sommes là pour hâter ce moment. Néanmoins je crains que l’élection de Poincaré, en faisant illusion quelque temps, ne donne un répit à la république et ce sera un grand dommage pour la France ! La république, en dérogeant à sa tradition et en prenant un homme de valeur comme président, joue sa dernière carte ; elle la perdra certainement.
Raymond Poincaré (1860-1934), président de la République française (1913-1920) – WikipédiaJules Pams (1852-1930), sénateur, ministre et candidat à la présidence de la République en 1913 – Wikipédia
Ille, samedi 18 janvier 1913
Nous devions aller aujourd’hui à Vinça avec Bebelle et les enfants pour y passer 4 jours ; mais Bebelle étant un peu fatiguée, nous ne partirons que demain ; je vais un moment à Vinça à motocyclette.
Vinça, dimanche 19 janvier 1913
Nous sommes allés à la grand’messe à Ille et arrivons à Vinça à midi et demi pour 3 ou 4 jours ; je vais à vêpres. Le soir à 7 h Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien ; admission de 15 nouveaux membres dont 4 honoraires et 11 participants ; nous annonçons qu’une nouvelle Assemblée générale aura lieu dans quelques jours pour quelques modifications aux statuts. Le passeville, les danses et les sérénades commencent ensuite.
Semaine du 20 au 26 janvier 1913
Vinça, lundi 20 janvier 1913
Fête de Saint-Sébastien ; cortège de toute la Société moins long que les années précédentes, ordre parfait, grand’messe très solennelle ; ensuite « ball de l’Ouffici » précédé d’une allocution que je prononce comme tous les ans devant la Société massée devant l’hospice. L’après-midi et le soir, les danses ne sont pas très animées ; temps splendide.
Vinça, mardi 21 janvier 1913
À cause de la fête de Saint-Sébastien qui se prolonge fort avant dans la nuit et à cause des comptes qu’il faut apurer le lendemain matin, il m’est impossible d’assister à la messe pour Louis XVI célébrée à la chapelle du Christ à Perpignan ; chaque année c’est une grande privation pour moi. Je vais à Boule dans la matinée. L’après-midi nous allons à Prades en auto, Bebelle, Tony, Bonne Maman, Maman et moi ; nous allons voir notre cousine de Saint-Jean. Au retour je trouve à Vinça Maurice Roger qui m’annonce que le cheval « Mignon » est malade ; quel ennui, une opération va être probablement nécessaire ; il n’y a que deux mois que j’ai ce cheval ; c’est vraiment trop tôt ! J’irai à Claira demain.
Vinça, mercredi 22 janvier 1913
Je vais à Perpignan et Claira ; le cheval Mignon est atteint de la maladie appelée « champignon » ; le vétérinaire prescrit une opération ; j’avertis par lettre recommandée « la Mutuelle hippique française » à laquelle je suis assuré pour ce cheval. Je rentre à Vinça à 7h ½ du soir.
Ille, jeudi 23 janvier 1913
Nous rentrons à Ille ; je m’arrête un moment à Bouleternère pour voir les vignes. Avant de quitter Vinça, je réunis le bureau de la Société pour décider ce que nous proposerons à l’Assemblée générale de samedi.
Ille, vendredi 24 janvier 1913
Je vais à Perpignan ; je fais, au Panache, une conférence-causerie devant les Jeunes filles royalistes ; je signe, en l’étude de Me Bonnel, l’acte de vente de la vigne que j’achète à Claira à M. Manalt ; comme c’est un remploi dotal, Bebelle viendra signer cet acte à son premier voyage à Perpignan. Je rencontre Christian de La Barrière et Jean de Gensac[3] venus passer 2 jours en Roussillon avec leur beau-père.
Ille, samedi 25 janvier 1913
Dans l’après-midi je vais à Vinça, j’y dîne ; le soir, à Vinça, Assemblée générale de la Société Saint-Sébastien pour l’examen des modifications que le bureau propose d’apporter aux statuts. J’expose ces modifications et leurs avantages ; les sociétaires suivent avec beaucoup d’attention mes explications et celles que donnent après moi M. Bouchède et Amédée Jocaveil, puis on passe au vote ; ces modifications sont votées à l’unanimité moins 9 voix. Elles consistent à porter la cotisation mensuelle à 1 franc, moyennant quoi les sociétaires malades auront droit à une allocation journalière de maladie de 1 franc pendant six mois renouvelable après une période de six mois (actuellement, c’était 1 fr. pendant 3 mois ; 0,50 pendant 3 autres mois, et il fallait attendre 12 mois pour pouvoir toucher encore) ; à une allocation de 10 fr. à la naissance d’un enfant ; à un secours pour leurs veuves ou leurs enfants à leur charge au moment du décès ; à une indemnité de bains de 15 francs (au lieu de 10). Ce sont là des avantages précieux. Je rentre à Ille à 10 heures.
Ille, dimanche 26 janvier 1913
Nous avons Joseph de Massia[4] à déjeuner ; ses sœurs devaient venir aussi, mais elles manquent le train à Perpignan. Je vais à Bouleternère avec Massia ; il doit nous défendre, Jacomy, Llense et moi lorsque notre affaire, qui n’a pas été jugée le 13 décembre, sera appelée de nouveau en simple police à Vinça ; je lui fais donc faire la connaissance de mes co-inculpés.
Semaine du 27 au 31 janvier 1913
Ille, lundi 27 janvier 1913
Je vais à Perpignan dans l’après-midi avec Bebelle qui signe l’acte chez Me Bonnel ; on amène chez M. Delhoste le cheval Mignon ; il sera opéré mercredi matin. Charles Maurras a été condamné samedi à Versailles à 8 mois de prison par le Tribunal correctionnel présidé par le Juif Worms, pour un délit qu’il n’a pas commis ; il a refusé de répondre au président, déniant à un Juif le droit de juger des Français ; cette attitude digne est appelée à produire un effet considérable ; la condamnation est la vengeance du Juif. J’envoie un mot à Maurras.
Ille, mardi 28 janvier 1913
Je vais à la messe de 7 heures ; c’est le 25ème anniversaire de la mort de ma grand-mère Estève de Bosch. Nous déjeunons chez mes parents. L’après-midi je vais à Boule à pied en me promenant, on laboure la Grande Fèche. Par suite du coup de force qui vient d’avoir lieu à Constantinople et qui a ramené au pouvoir les Jeunes Turcs, la paix qui était sur le point de se faire est de nouveau gravement compromise ; il est probable que la guerre va recommencer entre la Turquie et les États balkaniques, elle sera peut-être compliquée d’une guerre civile en Turquie ; tout cela n’amènera-t-il pas de graves complications européennes ? Le coup de force de Constantinople a été d’une facilité étonnante (confirmation des doctrines de l’Action française). On se demande aussi si la Triplice, au moins l’Allemagne et l’Autriche, ne soutiennent pas les Jeunes Turcs pour amener de graves désordres et pêcher en eau trouble.
Ille, mercredi 29 janvier 1913
Je vais à Perpignan le matin en auto ; j’assiste chez M. Delhoste, vétérinaire, à l’ablation du champignon faite à mon cheval Mignon, c’est une opération délicate, elle a été bien faite, j’espère que le cheval se remettra vite. L’après-midi, ici, Papa et Maman donnent un thé à une quinzaine de personnes, nous y assistons naturellement.
Ille, jeudi 30 janvier 1913
Il fait mauvais temps ; je ne me déplace que pour aller à Bouleternère le matin.
Ille, vendredi 31 janvier 1913
Je reviens à Boule où l’on achève d’entonner mon vin vendu à M. Reynès ; j’ai été bien inspiré de vendre ce vin en décembre, à 30 frs ; il y a maintenant une légère baisse.
Février 1913
Semaine du 1er au 2 février 1913
Ille, samedi 1er février 1913
Je vais, le matin, à Bouleternère ; l’après-midi avec Bebelle, Papa et Maman, visite aux Çagarriga à La Grange ; nous y voyons M. Arnaud de Pontac[5], le fiancé de Lyly, que je connaissais déjà, ayant déjeuné avec lui et Henry du Lac à Bordeaux ; j’y vois aussi son frère que j’avais connu à Lourdes comme brancardier à l’Hôpital des Sept-Douleurs.
Ille, dimanche 2 février 1913
Je fais la sainte communion le matin à 8 heures. M. l’abbé Latour arrive ici à l’improviste pour une courte visite ; devant aller à Vinça pour le recouvrement de la Société (le premier recouvrement des cotisations de 1fr.), je l’y amène ; Bonne Maman est enchantée de cette surprise et nous la décidons, le soir, à nous accompagner à Ille ; nous dînons avec elle et M. l’abbé, chez mes parents.
Semaine du 3 au 9 février 1913
Ille, lundi 3 février 1913
M. l’abbé célèbre la sainte messe dans la chapelle de la maison de mes parents, je la lui sers et nous y assistons tous ; avec mes parents et Bonne Maman, il déjeune chez moi et repart à 1h27. L’après-midi, je vais à Perpignan et Claira en auto. Je donne son congé à Dominique Harismendy que je supportais depuis près d’un an ; il a découché la nuit dernière et s’est masqué. Je le renverrai demain.
Ille, mardi 4 février 1913
Je vais à la grand’messe et, l’après-midi, à la bénédiction. Je renvoie Dominique par le train de 4 heures. Je vais à Boule pour vérifier mon inscription sur la liste électorale car il y aura certainement des élections municipales dans l’année. Nous dînons chez mes parents.
« Choses du dehors », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 4 février 1913 – Gallica
Ille, mercredi 5 février 1913
Nous allons à la cérémonie de l’imposition des cendres et à la grand’messe. L’après-midi, je fais avec Bebelle une petite promenade en auto. La guerre a recommencé lundi soir, les hostilités ont repris à Andrinople et Tchatsldja ; la Turquie paira cher le retour au pouvoir des Jeunes Turcs !
Ille, jeudi 6 février 1913
Je vais à Boule à motocyclette pour surveiller l’épandage de l’engrais aux pêchers.
Ille, vendredi 7 février 1913
L’après-midi je vais à Perpignan en auto pour différentes courses et affaires ; je vais au syndicat agricole, je vois le cheval qui est en bonne voie de guérison. Au retour, avant de rentrer ici, je vais à Boule et j’y porte le sulfate de fer, le sulfate de cuivre et la chaux nécessaires pour le traitement des pêchers, je les avais pris à Perpignan au syndicat agricole. Je vois Philomène et Henri de Lavergne arrivés d’Angers pour quelque temps ; leurs enfants ont grandi depuis que je ne les avais vus.
Ille, samedi 8 février 1913
L’après-midi, je vais à Boule avec Henri de Lavergne ; on sulfate les pêchers.
Ille, dimanche 9 février 1913
Je vais à Perpignan au déjeuner mensuel de l’Action française ; j’y vais en chemin de fer. Le soir, nous dînons chez mes parents.
Semaine du 10 au 16 février 1913
Ille, lundi 10 février 1913
L’après-midi, je vais à Boule et à Vinça à motocyclette.
Ille, mardi 11 février 1913
Nous faisons la sainte communion Bebelle et moi, allons à la grand’messe et au salut en l’honneur de la fête de Notre-Dame de Lourdes. L’après-midi, je vais à Boule à motocyclette ; le travail aux pêchers s’achève ; je pousse jusqu’à Vinça où je vois Bonne Maman. Je fais ma demande à la gare des billets spéciaux à prix réduits que nous aurons pour aller à Nice ; nous partirons le 21 février s’il n’y a aucun empêchement et passerons 33 jours à Nice, cela nous mènera au 26 mars ; j’espère que nous aurons beau temps et ferons là-bas un séjour agréable ; je pense que nous descendrons au n°11 de la rue Cronstadt, en face de la maison de Tante Josepha, nous prendrons 3 chambres et serons nourris dans cette pension meublée.
Ille, mercredi 12 février 1913
Tante Josepha m’écrit et se conseille de ne décider pour un appartement qui est au bout de la rue Cronstadt, près du boulevard Victor Hugo et du square ; c’est mieux paraît-il que le n 11 et pas plus cher ; je lui réponds d’arrêter cet appartement. Nous allons voir les d’Ax à Corneilla, avec Bebelle, Maman, Philo et Henri ; de là nous allons à Pézilla, puis à Perpignan et rentrons ici à 7 heures, le tout en auto.
Ille, jeudi 13 février 1913
Le matin je vais à Boule ; l’après-midi nous nous promenons du côté de Saint-Michel.
Ille, vendredi 14 février 1913
L’après-midi, nous allons à Vinça, Bebelle, les Lavergne et moi ; je fais appel devant le juge de paix de la décision de la commission municipale de Bouleternère qui m’a rayé de la liste électorale de cette commune.
Ille, samedi 15 février 1913
Nous allons le matin à Boule ; l’après-midi, Bebelle, les Lavergne et moi à Claira ; au retour nous nous arrêtons à Perpignan à une intéressante conférence avec projections de l’abbé Théophile Moreux[6], directeur de l’Observatoire de Bourges, sur cette question : « Les planètes sont-elles habitées ? » ; il se prononce pour la négative, sauf peut-être pour certaines parties de la planète Vénus ; les conditions de la vie telle que nous pouvons la concevoir ne sont réalisées sur aucune autre planète du système solaire, les unes sont glacées, d’autres sont brûlantes, les grosses planètes sont à l’état gazeux, d’autres n’ont pas d’atmosphère etc. Dans Mars, il y a probablement de la végétation. Cette conférence ne m’apprend rien de nouveau, mais elle m’intéresse beaucoup.
Abbé Théophile Moreux (1867-1954), directeur de l’Observatoire de Bourges – Photo A. Orcel – Lyon, dans Le Ciel et l’Univers, Gaston Doin et Cie, Paris 1928 (Wikipédia)
Ille, dimanche 16 février 1913
Nous allons à la grand’messe à et à vêpres ; nous nous promenons avec les Lavergne ; nous déjeunons chez mes parents.
Semaine du 17 au 23 février 1913
Ille, lundi 17 février 1913
L’après-midi, je me promène avec Bebelle du côté de Touïre et jusque près de La Ferrière ; nous avons la visite des Massia (Jean, Joseph, Yvonne et Mme de Fondclair)[7].
Ille, mardi 18 février 1913
Je devais aller avec Henri de Lavergne aux obsèques de M. Julia à Sainte-Marie[8] ; le mauvais temps nous y fait renoncer ; il neige une partie de la journée. À Nice nous descendrons au Palais Yolande, 55 boulevard Victor Hugo. On annonce que le gouvernement va prendre diverses mesures pour augmenter considérablement nos forces de terre ; un article du Temps, qui paraît inspiré, parle de porter la durée du service militaire à 30 mois ou même de revenir au service de 3 ans ; certes, ce serait nécessaire en présence de l’augmentation formidable de l’armée allemande qui va comprendre bientôt comme armée active constamment mobilisée 865.000 hommes ! Le danger pour la France est immense et l’opinion publique paraît le comprendre. Mais les parlementaires dont le vote est nécessaire pour cela osent-ils faire ce geste sauveur ? Le gouvernement osera-t-il seulement le leur proposer ? Certes, je le souhaite bien vivement et, en cela, je fais abstraction de toute considération de parti pour ne penser qu’aux intérêts de la Patrie ; mais hélas, je n’ose pas y compter !
Ille, mercredi 19 février 1913
Nous ne descendrons pas au Palais Yolande, les chambres qu’on nous destinait ne sont pas libres ; nous serons sans doute 11 rue Cronstadt en face de la maison de Tante Josepha ; j’ai passé deux nuits l’année dernière dans cette maison qui paraît bien. Je vais à Vinça, où je déjeune, pour soutenir mon appel devant le juge de paix ; il réforme la décision de la commission municipale de Bouleternère et ordonne de rétablir mon nom sur la liste électorale de cette commune. Je fais mes adieux à Bonne Maman. Henri était venu avec moi. Au retour, je m’arrête un moment à Bouleternère.
Ille, jeudi 20 février 1913
Je vais avec Henri, d’abord à Perpignan ; j’accompagne Germaine chez le Dr Espinouze, elle est guérie ; ensuite nous allons à Claira où je fais une tournée complète dans les vignes. Nous partons pour Nice demain matin à 9h56.
Nice, samedi 22 février 1913
Nous avons quitté Ille hier matin à 9h56 par la pluie et sommes arrivés à Nice à 11 heures 25 du soir, nous n’étions dans notre logement 11 rue Cronstadt que ce matin à minuit un quart ; de Narbonne à Marseille nous avons emprunté le nouveau rapide Bordeaux-Marseille. Notre logement est un peu petit mais il y aura des départs dans quelques jours et le propriétaire pourra, j’espère, nous arranger mieux. Nous voyons tout de suite, ce matin, Tante Josepha et Nénette ; Tante Josepha est encore fatiguée mais va, cependant, un peu mieux. Nous nous promenons beaucoup, matin et soir ; le temps est superbe ; il y a affluence d’étrangers en ce moment à Nice, bien que la saison n’ait pas été brillante jusqu’à présent.
Nice, la promenade du Midi et le château – Carte postale L. N. Nice, 1913 (site Généanet cartes postales)
Nice, dimanche 23 février 1913
Nous allons à la grand’messe et à vêpres à Notre-Dame ; nous nous promenons avec Tante Josepha et Nénette.
Semaine du 24 au 28 février 1913
Nice, lundi 24 février 1913
C’est aujourd’hui le premier anniversaire de la mort du pauvre Oncle Paul ; Tante Josepha fait célébrer une messe à Saint-Pierre ; elle y a invité plusieurs amis, notamment les Julia de Roig, la générale Fabre et M. de Pallarès ; grand est notre étonnement de voir qu’à 9 heures on ne dit pas de messe ; on va à la sacristie, on s’explique et on s’aperçoit que cette messe a été oubliée à cause d’un enterrement ; c’est bien ennuyeux ; la messe est renvoyée à demain. Nous allons passer chaque jour un moment chez Tante Josepha après déjeuner et un autre moment après dîner ; nous prenons le café chez elle ; le soir, je joue aux cartes avec Nénette.
Nice, églie Saint-Pierre d’Arène – Wikipédia
Nice, mardi 25 février 1913
La messe pour l’oncle Paul est célébrée à 9 heures à l’église Saint-Pierre ; nous y assistons tous à l’exception de Nénette qui est atteinte de la grippe et qui garde le lit aujourd’hui. L’après-midi je vais à Monte-Carlo ; je vais au casino et je gagne cent francs à la roulette ; aussitôt mon coup fait, je repars de peur de les perdre ; j’y retournerai 3 ou 4 fois pendant notre séjour à Nice et j’essaierai de gagner encore en appliquant le même système qu’aujourd’hui, système que j’ai longuement étudié sur ma petite roulette et qui offre beaucoup de garanties.
Nice, mercredi 26 février 1913
Nénette a toujours la grippe, assez bénigne heureusement, et garde encore le lit. L’après-midi, je vais avec Tante Josepha et Bebelle à la réception, très élégante, de la générale Fabre[9]. Ensuite, je vais un moment au casino municipal où je n’étais pas encore entré.
Nice, le casino municipal – Carte postale Edition Baylone frères, 1914 (site Généanet cartes postales)
Nice, jeudi 27 février 1913
Nénette a une forte rougeole, elle est très effrayée ; je cours un peu partout pour lui trouver une garde et je ne réussis pas à en trouver ; nous ne pouvons plus laisser aller les enfants chez Tante Josepha, et nous-mêmes Bebelle et moi sommes obligés de prendre de grandes précautions à cause du danger de contagion, surtout à cause des enfants. Je vais au cinéma.
Nice, vendredi 28 février 1913
Je vais plusieurs fois voir Tante Josepha, mais je n’entre pas dans la chambre de Nénette ; la rougeole suit son cours normal et on peut espérer qu’il n’y aura pas de complication ; nous trouvons enfin une garde pour la nuit. Dans l’après-midi nous allons voir la bataille de fleurs du balcon de M. Rouflay[10].
Nénette va mieux, la fièvre l’a quittée ; je prends part à une très intéressante excursion en autocar organisée par plusieurs personnes de la pension que nous habitons ; nous sommes 10. Nous allons de Nice à Boulouris en suivant la ravissante route de la Corniche, arrêt à Cannes ; déjeuner au Grand-Hôtel de Boulouris ; nous passons ensuite à Saint-Raphaël et retournons à Nice par la route de montagne dans l’Estérel ; quelles jolies montagnes ! Elles me rappellent les Albères en Roussillon. Au retour arrêt dans une poterie à Vallauris. Nous avons eu un temps superbe. Au retour, j’apprends qu’il y a un cas de rougeole dans la maison où nous sommes, c’est un enfant du concierge qui est atteint ; à cause des enfants, nous ne pouvons pas rester là et je me mets immédiatement à la recherche d’un autre appartement ; je le trouve tout de suite à la Villa des Colonnes, 48 boulevard Gambetta ; nous faisons rapidement nos conditions ; nous serons plus grandement logés et ne paierons pas plus cher qu’ici ; nous nous y installerons demain matin.
La corniche de l’Esterel à Boulouris – Carte postale LL., 1905 (site Généanet cartes postales)
Nice, dimanche 2 mars 1913
Après la messe, nous nous installons dans notre nouveau logement ; c’est beaucoup mieux qu’à la rue Cronstadt ; il y a, dans la maison, des officiers serbes blessés pendant la guerre et qui sont ici en convalescence ; il y a aussi une famille russe de Saint-Pétersbourg ; Tony et Germaine jouent avec trois petites filles russes très gentilles. L’après-midi, nous allons voir jouer La Fille de Madame Angot[11] au casino de la Jetée. Nénette va de mieux en mieux, elle commence à s’alimenter. Dieu veuille que les enfants échappent à la rougeole !
Semaine du 3 au 9 mars 1913
Nice, lundi 3 mars 1913
Je rencontre plusieurs fois les jeunes filles de La Croix qui sont ici avec leur père depuis trois jours, et partent demain. L’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je gagne 50. frs, toujours avec mon système. J’ai la surprise, à Monte-Carlo, de rencontrer Louis Rupert, que je n’avais pas vu depuis près de 7 ans ; il est dans la police de Monaco.
Nice, mardi 4 mars 1913
Dans l’après-midi nous allons à Cimiez, temps superbe. Nénette va de mieux en mieux et se lèvera demain.
Nice, mercredi 5 mars 1913
Je vais en excursion avec Bebelle au Cap-Ferrat ; nous prenons le thé à l’hôtel qui est à l’extrémité du Cap ; c’est un très joli site.
Le cap Ferrat et son hôtel – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)
Nice, jeudi 6 mars 1913
Je vais en excursion à San Remo (Italie) en autocar, par la grande corniche, Menton et Bordighera ; on déjeune à San Remo, au retour on s’arrête un moment à Monte-Carlo. Je serai probablement obligé d’interrompre mon séjour à Nice pour aller voter à Bouleternère le 16 mars, jour des élections municipales rendues nécessaires par l’annulation par le Conseil d’État des élections précédentes ; il y a eu deux annulations de suite ; ce sera assommant, mais je considère cela comme un devoir, et j’y irai.
Nice, vendredi 7 mars 1913
Nous allons, Tante Josepha, Bebelle et moi, visiter les splendides jardins de la villa Eilen Roc, au Cap d’Antibes ; c’est un des plus beaux sites de la Riviera ; ces jardins sont merveilleux.
Jardins de la villa Eilenroc au cap d’Antibes – Carte postale L.L., s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)
Nice, samedi 8 mars 1913
La villa Cyrnos au Cap Martin – Carte postale, éditions Giletta, Nice, s.d . [années 1910]
Je vais au concert du matin au casino de la Jetée ; l’après-midi, je vais en excursion au Cap Martin ; je descends du tram à l’entrée du cap et je le parcours à pied en tous sens, c’est très pittoresque ; je vois la villa Cyrnos saluée par l’impératrice Eugénie, que l’on dit malade en ce moment ; elle est si âgée ! Le soir, j’assiste à une conférence, ou plutôt à un essai de conférence de Jaurès ; je me joins à un fort groupe de patriotes qui proteste contre ce misérable pacifiste qui va souvent parader à Berlin ; dès que Jaurès paraît, il est accueilli par des bordées de sifflets à roulette, par des cris de « À Berlin », de « Sale Prussien », etc. ; la salle est très houleuse, mais les patriotes sont en très grande majorité et rendent impossible cette conférence ; chaque fois que le leader socialiste essaie de prendre la parole, les manifestations reprennent et cela pendant plus d’une heure ! Finalement, Jaurès comprenant qu’il ne réussira pas à imposer sa honteuse présence aux patriotes bien décidés à ne pas le laisser parler, prend le parti de se déclarer vaincu ; le rideau se baisse et Jaurès fuit, entouré de quelques amis. Au dehors, des manifestations patriotiques se produisent. Cette conduite de Grenoble devrait servir de leçon à ce misérable qui prend toujours parti pour les ennemis de la France et qui, en ce moment, fait tout ce qu’il peut pour s’opposer au service de 3 ans. Je suis bien content d’avoir pris part à cette manifestation du Patriotisme indigné contre les utopies coupables du pacifisme ; j’avoue qu’à la sortie, j’étais un peu enroué. Cet accueil fait à Jaurès par la ville de Nice est certainement appelé à avoir un grand retentissement, surtout en ce moment où la question du retour au service de 3 ans passionne le pays patriote et suscite un magnifique mouvement ; la manifestation de Nice a été un symptôme de cet état d’esprit réconfortant.
Nice, dimanche 9 mars 1913
Nous allons à la grand’messe, à vêpres et au sermon à Saint-Pierre ; ensuite, nous assistons à une réception chez une dame qui habite la même maison que Tante Josepha, une Suédoise, Madame Eliasson.
Semaine du 10 au 16 mars 1913
Nice, lundi 10 mars 1913
Les journaux parisiens s’occupent beaucoup de notre manifestation d’avant-hier qui fait le tour de la presse ; elle est très favorablement commentée par toute la presse patriote qui prévoit que l’exemple sera suivi ; bravo pour les Niçois ! L’après-midi, je vais en excursion à Levens par le tram électrique. Le soir je vais avec Bebelle voir jouer La Belle Hélène[12]au casino de la Jetée.
Nice, mardi 11 mars 1913
L’après-midi, je vais à Bordighera voir les cousines de Llobet, filles de notre oncle Joseph de Llobet, au Pensionnat de l’Assomption ; je rentre à 7 heures. La conduite de Grenoble[13] que nous avons faite à Jaurès a eu le plus grand retentissement comme je l’avais prévu ; toute la presse de Paris et de la province s’en occupe, elle y voit un symptôme, il paraît que les socialistes enragent et veulent se venger ; quoi qu’il en soit, je suis persuadé que cette manifestation aura de l’influence pour le vote de la loi de 3 ans ; je suis bien heureux d’y avoir participé !
Nice, mercredi 12 mars 1913
Germaine qui était un peu fatiguée depuis 2 jours, a la rougeole. L’éruption a eu lieu ce matin ; c’était à prévoir malgré les précautions que nous avons prises ; notre cousin le Docteur Julia de Roig vient la voir ; nous éloignons Tony et le petit Joseph, mais il est presque certain que l’un des deux, sinon tous les deux, prendra aussi la rougeole. Nous avons la visite d’Henri Passama qui est de passage à Nice ; nous nous promenons ensemble ; sur la promenade des Anglais, nous voyons les évolutions d’un aéroplane, puis d’un hydro-aéroplane biplan.
Nice, jeudi 13 mars 1913
La rougeole de Titi évolue normalement ; il y a, comme toujours, un peu de bronchite ; le soir, je fais venir une garde pour la nuit afin que Bebelle ne se fatigue pas à veiller. Dans l’après-midi, je vais à Monte-Carlo avec Passama ; je gagne 75 francs ; je vois Rupert. Le petit Joseph est installé avec sa bonne chez Tante Josepha ; il a ainsi quelques chances d’éviter la rougeole.
Nice, vendredi 14 mars 1913
La rougeole commence à passer ; la bronchite a aussi une tendance à diminuer, je crois que le mieux va s’accentuer. Si demain ce mieux s’accentue, je partirai dans l’après-midi à 4h30 pour un voyage bien ennuyeux mais que je me crois, en conscience, obligé de faire ; j’irai toucher barre à Vinça et je voterai dimanche à Bouleternère ; je repartirai de Vinça lundi matin afin de rentrer ici le plus tôt possible et de ne pas laisser Bebelle longtemps seule avec Titi malade ; ce fatigant et coûteux voyage me pèse, mais je considère que c’est un devoir pour moi et je le ferai. La guerre balkanique paraît toucher à sa fin ; depuis la rupture de l’armistice, il n’y a pas eu d’action décisive et les belligérants paraissent épuisés ; mais les pourparlers de paix seront longs et délicats ; une foule de questions se posent et seront difficiles à résoudre même à propos du partage de la Turquie d’Europe ; que sera-ce donc lorsqu’il faudra régler le sort de la Turquie d’Asie ? Il n’est pas sûr que cette question de la Turquie d’Asie se pose à trop brève échéance ; mais on s’en préoccupe en Europe et on s’y prépare car cette question risque d’être l’occasion de terribles conflits. De nouveau, des bruits de guerre circulent de tout côté ; l’état de l’Europe est très troublé, il règne un malaise général ; tous les peuples augmentent leurs armements comme si l’on était à la veille d’un choc formidable ; il est vrai que c’est peut-être là le seul moyen de l’éviter. Puisse-t-on le bien comprendre en France et se hâter de rétablir le service de trois ans ! Dans l’après-midi, je vais visiter l’exposition florale d’Antibes ; j’y rencontre le fils du colonel Roca. Ensuite je vais avec Henri Passama à un thé très élégant sur invitations au Country Club, à l’Hôtel Impérial. Le soir, je me promène un moment avec Passama qui part demain matin pour Paris. Le matin, je vais à la messe de 8 heures à Saint-Pierre, je me confesse et fais la sainte communion.
Grand Hôtel Impérial de Nice – Carte postale anonyme, 1908 (site Généanet cartes postales)
Nice, samedi 15 mars 1913
Titi va mieux ; sa rougeole est à peu près guérie ; reste la bronchite, il y a un peu de congestion aux poumons, mais avec tendance à l’amélioration. J’étais ennuyé d’être obligé de partir lorsque, à une heure, je reçois un télégramme de Papa me disant qu’il a consulté M. Despéramons et que je ne peux pas voter demain à Bouleternère ; à la Préfecture de Nice (bureau électoral) où j’avais exposé ma situation il y a quelques jours, on m’avait dit que j’avais le droit de voter. Je me rends parfaitement compte de la situation ; ayant usé de mon droit de vote en 1912 à Claira, je ne peux pas voter ailleurs qu’à Claira tant que sont en usage les listes électorales de 1912, c’est-à-dire jusqu’au 31 mars inclusivement ; c’est bien ce que j’avais pensé jusqu’à présent. Mais M. Soucail, à Ille, m’avait dit le contraire ; à la Préfecture de Nice également, en sorte que je croyais avoir, depuis le 1er janvier, le droit de voter à Bouleternère. Heureusement j’avais exposé ma situation à Papa par lettre ; il a consulté M. Despéramons qui, après examen de la question, a reconnu que je ne pouvais pas voter demain. Il est heureux que je l’aie su assez tôt pour ne pas partir ; il eût été bien ennuyeux aussi d’aller à Bouleternère, de voter et d’être peut-être poursuivi ensuite, ou même de faire annuler l’élection. Je renonce donc à ce voyage pour lequel tous mes préparatifs étaient faits. J’ai été bien mal inspiré l’année dernière le jour où je suis allé voter à Claira !
Nice, dimanche 16 mars 1913
Nous allons à la messe à Saint-Pierre, Titi va beaucoup mieux ; dans l’après-midi, je vais un moment au concert de casino de la Jetée.
Semaine du 17 au 23 mars 1913
Nice, lundi 17 mars 1913
L’amélioration dans l’état de Titi continue, mais il faudra prendre des précautions pendant quelques jours et nous ne pourrons certainement pas quitter Nice lundi prochain comme nous le voulions. La commission de l’Armée, à la Chambre, examine le projet de loi de service de 3 ans présenté par le gouvernement, avec trop de lenteur à mon avis ; il est vrai que certains de ses membres, l’immonde Jaurès par exemple, font de l’obstruction. Je ne sais pas à quelle date le projet viendra en discussion devant la Chambre. L’opinion, la vraie et saine opinion publique est excellente et veut cette réforme nécessaire ; mais il se dessine un mouvement inquiétant dans les partis révolutionnaires, qui font de nouveau alliance, comme au temps de l’affaire Dreyfus, avec les intellectuels antimilitaristes, les cuistres de Sorbonne comme Séailles[14], Seignobos[15] etc., et un fort parti de Juifs et de métèques. Cette tourbe, que l’on voit toujours se dresser contre les intérêts de la France, a tenu ces jours-ci plusieurs réunions contre le service de 3 ans ; on y a tonné contre l’État-Major, tout comme il y a 15 ans. Pourvu que ce mouvement factice, mais venu des plus fermes soutiens du parti républicain, ne soit pas plus fort, dans les conseils du gouvernement et de la Chambre, que l’immense et superbe mouvement patriotique de la partie saine du pays ! Si nous avions, pour résister à ces fous malfaisants, le gouvernement national du Roi de France, je n’aurais pas la moindre inquiétude ; mais je tremble quand je songe que les intérêts vitaux de la France sont à la merci d’un vote parlementaire ; aujourd’hui les parlementaires, que guide seul le souci de leur réélection, peuvent croire qu’ils ont intérêt à voter le service de 3 ans réclamé par l’opinion, mais qu’une saute de vent se produise, ils sacrifieront, hélas, les intérêts du pays à leur intérêt électoral. Le souvenir de tant de capitulations honteuses devant les pires éléments de désordre n’est pas fait pour me rassurer ; je me rappelle l’affaire, la terrible affaire Dreyfus et je tremble pour la France ; la situation était à peu près la même alors qu’aujourd’hui ; nous avons vu la suite !
Nice, mardi 18 mars 1913
Je ne me doutais pas, en écrivant hier les lignes qui précèdent, que l’événement suivrait d’aussi près mes prévisions ; c’est cependant ce qui vient d’arriver. Le ministère Briand, qui a présenté le projet de loi de service de 3 ans, a été renversé cet après-midi par le Sénat sur la question de la représentation proportionnelle à laquelle le Sénat est hostile. Il y a un conflit entre les deux chambres, voilà Poincaré dans un bel embarras ! Je me moque de Poincaré, je méprise Briand et la représentation proportionnelle ne m’intéresse pas, mais je crains bien qu’au milieu de cette crise, le service de 3 ans ne soit pas rétabli ; je le crains d’autant plus que le ministère a été renversé par le parti combiste ; c’est Clemenceau qui a mené la principale attaque. La crise actuelle va permettre de voir si la confiance que l’on met dans M. Poincaré est justifiée ; on le jugera à l’œuvre et l’on verra si un homme intelligent et de bonne volonté est capable de faire quelque chose de bon malgré les déplorables institutions dans lesquelles il est empêtré ; ce n’est pas probable ! Nous allons, dans l’après-midi, au casino de la Jetée. Le soir, je vais à la cathédrale où je suis, depuis hier soir, la retraite pascale pour les hommes prêchée par un dominicain, le Père Montagne, professeur de théologie à l’Université de Fribourg.
Nice, mercredi 19 mars 1913
Le matin, nous allons à la messe à Saint-Pierre ; Titi est à peu près guérie et nous la levons aujourd’hui pour la première fois. On annonce de Salonique que le roi Georges de Grèce a été lâchement assassiné ; ce lâche attentat, que rien ne peut expliquer, suscite une indignation universelle. Dans l’après-midi, nous allons au casino municipal. Le soir, je vais au sermon du Père Montagne, j’en reviens avec M. Alban Jamme.
Nice, jeudi 20 mars 1913 (Jeudi saint)
Le matin je vais à l’office de Saint-Pierre ; l’après-midi, Bebelle, Nénette et moi, visitons les reposoirs de plusieurs églises. Le soir, je vais au sermon du Père Montagne.
Nice, vendredi 21 mars 1913 (Vendredi saint)
Ce matin, je vais à l’office à Saint-Pierre, le soir au sermon du Père Montagne à la cathédrale. Poincaré a offert la présidence du Conseil à M. Barthou ; il semble aujourd’hui certain que Barthou réussira à former un ministère qui aura une nuance un peu plus radicale que les précédents ; puisse-t-il faire voter le retour au service de trois ans, c’est tout ce qu’on peut lui demander de bon ; pour tout le reste, il n’y a aucune illusion à avoir ! Tony tousse beaucoup depuis hier, ce soir il est tout fatigué ; nous avons bien peur que ce soit la rougeole ; il n’est pas allé se promener aujourd’hui.
Nice, samedi 22 mars 1913
Tony a, comme sa sœur, rougeole et bronchite ; c’est complet ! Voilà une charmante villégiature à Nice ! Cela me rappelle la variole que nous eûmes, Marie-Thérèse et moi, à Salies-de-Béarn, à la villa Marie-Henri en 1891. Nous donnons à Tony les mêmes soins qu’à sa sœur il y a huit jours. Je me confesse ; le soir, je vais à la clôture de la retraite que j’ai suivie à la cathédrale depuis lundi. Le ministre Barthou est constitué ; il est un peu plus radical que les précédents ; il annonce son intention de faire voter le plus tôt possible la loi de 3 ans ; puisse-t-il dire vrai ! Quant à la représentation proportionnelle, on en reparlera à Pâques… ou à la Trinité, et ce n’est pas encore en 1914 que M. Charles Benoist et M. Piou auront la joie de faire de bonnes élections avec ce nouveau mode de scrutin. En attendant, on perçoit le bruit des armes ; la paix ne se fait pas en Orient, et un nouveau conflit surgit entre l’Autriche qui ne peut pas se résigner à la victoire des États slaves des Balkans, et le Monténégro ; ce conflit restera-t-il localisé ou dressera-t-il, une fois de plus, les unes contre les autres les nations de la Triple Alliance et celles de la Triple Entente ? Nous le saurons sans doute bientôt. Mais on frémit en songeant combien est précaire la paix de l’Europe !
Nice, dimanche de Pâques 23 mars 1913
Je gagne mes Pâques en communiant à Saint-Pierre à 8h ½, je retourne à la grand’messe à Saint-Pierre et à vêpres à la cathédrale. La rougeole de Tony est bien sortie et suit son cours normal ; la bronchite est en décroissance ; il faudra une foule de jours de précautions, et pourvu que Joseph ne suive pas l’exemple de son frère et de sa sœur ! Il pleut à torrents toute la journée.
Semaine du 24 au 30 mars 1913
Nice, lundi 24 mars 1913
Je vais à la messe de 9h ¾ à Saint-Pierre d’Arène ; l’après-midi avec Bebelle, Tante Josepha et Nénette, nous allons voir jouer La Veuve Joyeuse[16] au casino de la Jetée. Tony va beaucoup mieux ; la rougeole passe et la bronchite se guérit.
Nice, mardi 25 mars 1913
Je vais à la messe de 9h ½ à Saint-Pierre ; ensuite, je vais visiter un élevage d’autruches sur la route de Cagnes[17] ; l’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je vois Rupert, je gagne 100 francs à la roulette toujours en employant mon système. Tony continue à aller mieux.
Ferme d’autruches de Nice – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site delcampe.net)
Nice, mercredi 26 mars 1913
Il pleut à torrents toute la journée ; l’après-midi, nous allons au casino municipal. On apprend la prise d’Andrinople par les Bulgares et les Serbes ; cet événement est de nature à hâter la fin de la guerre ; mais il reste bien des questions à régler : celle de l’Albanie n’est pas la plus facile avec les exigences de l’Autriche !
Nice, jeudi 27 mars 1913
Avec tante Josepha, je vais au Théâtre des Variétés voir jouer Réjane dans L’Aigrette[18] ; la pièce me déplaît souverainement, mais Réjane et les autres acteurs sont très bons.
Nice, vendredi 28 mars 1913
Je vais en excursion par auto-car au Pont du Loup, où je déjeune, et à Grasse où nous visitons une parfumerie ; nous rentrons par Cannes. Les enfants sont guéris ; Tony se lève depuis hier, il sortira lundi s’il fait beau et j’espère que nous pourrons partir jeudi ou vendredi. En attendant, nous avons manqué le mariage d’Amélie de Çagarriga[19] qui a eu lieu hier ; Papa et Maman, qui y assistaient, nous donneront des détails.
Nice, samedi 29 mars 1913
Le matin nous assistons, à Saint Pierre, à une messe pour l’oncle Paul ; ensuite je vais avec Nénette au concert à la Jetée ; l’après-midi, nous allons tous à Monaco et Monte-Carlo ; nous visitons avec Rupert l’intéressant Musée océanographique ; nous allons ensuite au casino et retrouvons nos cousins de Campredon[20] avec qui nous prenons le thé au Café de Paris. Je reste à Monte-Carlo pour voir une fête de nuit et un feu d’artifice tiré de Monaco ; je le vois de la terrasse du casino, les pièces d’artifice se reflètent dans la mer, c’est très joli ; c’est fini à 9 heures et je suis ici à 10 heures.
Musée océanographique de Monaco Carte postale anonyme, 1913 (Facebook « La Côte d’Azur d’antan »)
Nice, dimanche 30 mars 1913
Nous allons à la messe à Saint-Pierre, à vêpres et au salut à Notre-Dame. L’après-midi, nous allons un moment au casino municipal ; ensuite, visites à M. Jamme et à M. Heulard. Le soir, je vais voir jouer Servir[21], la nouvelle pièce de Lavedan, si patriotique ; elle est très applaudie.
Semaine du 31 mars 1913
Nice, lundi 31 mars 1913
Il pleut toute l’après-midi ; le soleil boude par trop souvent sur la Riviera ! L’après-midi, nous allons passer un moment dans un music-hall pour tuer le temps. La situation se complique encore en Orient ; l’Autriche veut empêcher le Monténégro de s’emparer de Scutari dont elle veut faire une ville albanaise ; le Monténégro ne tient aucun compte des remontrances de l’Europe, car il faut dire, à la honte des nations de la Triple Entente, que le reste de l’Europe, pour éviter des complications (qu’on n’évitera probablement pas), se met à la remorque de l’Autriche et soutient son point de vue ! Même la Russie paraît soutenir l’Autriche ! Une démonstration navale autrichienne va avoir lieu, d’autre puissances y participeront ; souhaitons que la France et la Russie s’abstiennent d’entrer dans ce guêpier !
Avril 1913
Semaine du 1er au 6 avril 1913
Nice, mardi 1er avril 1913
L’après-midi, je vais à Monte-Carlo, je gagne 165 francs, toujours avec mon système, je vois Rupert, je vais voir aussi à Beausoleil M. Gabriel Batlle, de Vinça.
Nice, mercredi 2 avril 1913
Le matin, je vais au concert du casino de la Jetée ; l’après-midi nous allons prendre le thé chez Tante Josepha dont c’est aujourd’hui jour de réception avec thé.
Nice, jeudi 3 avril 1913
Le matin, je vais à Monte-Carlo, je perds 460 francs ; mon système, qui m’avait toujours réussi jusqu’à présent, me trahit pour la 1ère fois, c’est normal puisque c’est la huitième fois ; pour gagner, puisque l’on gagne à chaque coup réussi le cinquième de la mise, il suffit de réussir une 6 fois sur 7 ; or j’ai réussi 7 fois sur 8 ; je suis donc encore en bénéfice ; si j’en ai le temps, je reviendrai à Monte-Carlo avant notre départ qui est fixé à lundi s’il fait beau ! L’après-midi, je vais voir le petit Joseph Batlle, d’Ille, fils de Batllot, élève à l’École d’agriculture d’Antibes qu’il me fait visiter.
Nice, vendredi 4 avril 1913
Il y a eu le feu mercredi soir dans la maison de la place d’Armes à Perpignan ; il a pris dans l’atelier des peintres Lafay et Foulquier ; le danger a été très grand à cause de la présence dans cet atelier de bidons d’essence ; Papa et Maman, qui étaient dans leur pied-à-terre du 3e étage, se sont effrayés ; il était 9 heures ½ du soir, ils se sont empressés de quitter la maison dès que le feu eût été signalé ; les pompiers et les piquets d’incendie des deux régiments de Perpignan sont immédiatement arrivés sur les lieux, on a enfoncé la devanture des peintres et on a copieusement arrosé le foyer ; vers minuit tout danger était écarté et Papa et Maman sont remontés se coucher. M. Vassal et Mme Larrivé avaient eux aussi quitté la maison en toute hâte. Il faut remercier Dieu d’avoir évité un malheur qui était à redouter à cause de l’essence renfermée chez les peintres ; les dégâts sont couverts par des assurances. Je lis la nouvelle de cet incendie dans Le Roussillon d’hier 4 avril et je reçois, le soir, une longue lettre de Papa me donnant tous les détails. Le Roussillon d’hier publie un article que j’ai lui ai envoyé, c’est une interview prise au capitaine serbe Mikovitch qui est ici à la villa des Colonnes, et avec qui je cause tous les jours de la guerre d’Orient ; il a été blessé le 5/18 octobre sous les murs de Monastir. Il pleut toute la journée ; l’après-midi nous faisons des visites.
« La crise orientale. Opinion d’un officier serbe », entrevue prise par Antoine d’Estève auprès du capitaine Michkovitch, publiée en première page du Roussillon du 3 avril 1913 – Gallica
Capitaine Michkovitch, officier serbe – Photographie envoyée par lui-même à Antoine d’Estève de Bosch en carte postale du 17 août 1913 (Collection Pierre Lemaitre)
Carte envoyée par le capiaine Michkovitch à Antoine d’Estève de Bosch le 17 août 1913 (Collection Pierre Lemaitre)
Nice, samedi 5 avril 1913
Il pleut encore toute la journée ; je fais avec Bebelle des commissions et des visites. Les enfants sont encore assez enrhumés ; nous ne pourrons pas partir avant mardi ou mercredi, peut-être jeudi ; il semble qu’une force irrésistible nous retienne à Nice.
Nice, dimanche 6 avril 1913
Je vais à la grand’messe à la cathédrale. L’après-midi, nous allons voir jouer, au Kursaal-Casino, un drame patriotique, Cœur de Française[22], où sont en scène des espions et des officiers allemands ; la salle vibre à l’unisson et ces sentiments de vibrant patriotisme font du bien, on se sent meilleur.
Semaine du 7 au 13 avril 1913
Nice, lundi 7 avril 1913
Dans l’après-midi, je retourne une dernière fois à Monte-Carlo ; afin de gagner un peu plus et plus vite pour le dernier jour, je m’écarte un peu de mon système si prudent ; mal m’en prend ; au lieu de gagner, je perds. Ce sera une bonne leçon. Désormais, je ne m’écarterai jamais de mon système qui a fait ses preuves. Le soir, je vais avec le Capitaine Mikovitch au music-hall du casino municipal. Afin de ne pas jouer, nous n’emportons qu’une toute petite somme sur nous, mais la perdons et rentrons, lui et moi, sans un sou ; c’est très amusant, nous en rions beaucoup ! Bebelle souffre beaucoup de sa dent, elle est allée chez le dentiste, j’ai bien peur qu’elle ait un abcès.
Nice, mardi 8 avril 1913
Nous fixons, une fois de plus, notre départ à jeudi ; Bebelle est retournée chez le dentiste qui lui a débouché sa dent, elle va mieux. Le soir, je vais voir jouer La Mascotte[23] au casino de la Jetée.
Nice, mercredi 9 avril 1913
Le matin je vais au concert de la Jetée. L’après-midi, nous assistons à une répétition d’Esther ; cette tragédie sera jouée demain par les Noëlistes[24] devant l’évêque de Nice, Mgr Chapon ; Nénette remplit fort bien le rôle d’Esther. L’abcès de Bebelle avortera j’espère ; elle souffre beaucoup moins. Nous voici à la fin de ce séjour à Nice, pendant lequel la déveine nous a poursuivis ; j’ai bien vu ; mais toutes ces maladies des enfants ont été bien ennuyeuses.
Ille, vendredi 11 avril 1913
Nous avons quitté Nice hier à 16 heures 30 et sommes arrivés ce matin à 11h32 ici ; avec changements de train à Tarascon, Narbonne et Perpignan ; nous avons eu beau temps et le voyage n’a pas fatigué les enfants. En passant à Perpignan, je vais un moment en ville et Papa vient nous voir à la gare.
Ille, samedi 12 avril 1913
Le matin, je vais à Vinça voir Bonne Maman, j’y vais à motocyclette ; l’après-midi, je vais à Bouleternère également à motocyclette. Maman vient nous voir entre deux trains ; elle est encore toute 3 jours à Perpignan où elle fait un stage à l’Hôpital militaire pour l’obtention du diplôme d’infirmière supérieure ; dans 3 jours elle aura fait la moitié de son stage ; elle se reposera quelque temps, et fera un peu plus tard l’autre moitié.
Ille, dimanche 13 avril 1913
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; il fait froid, je redoute une gelée qui serait désastreuse ; nous allons voir les demoiselles Mathieu.
Semaine du 14 au 20 avril 1913
Ille, lundi 14 avril 1913
Le matin je vais aux obsèques de Joseph Sicart, beau-père de Jacomy, à Bouleternère, je rentre à pied avec M. Trullès.
Ille, mardi 15 avril 1913
Je vais à Perpignan et Claira en auto ; à Perpignan, je déjeune avec Papa et Maman dans leur pied-à-terre de la place d’Armes ; à Claira, je fais une tournée complète dans les vignes ; il a gelé ce matin au lever du soleil comme je le redoutais depuis plusieurs jours, et mes aramons de la Cadène et du Champ Parès ainsi qu’une partie des carignans de la Griffaigne ont été abîmés ; il y aura, du fait de cette gelée, diminution sensible de la récolte ; puissent les prix compenser le déficit ! Bebelle me rejoint à Perpignan et nous rentrons en auto.
Ille, mercredi 16 avril 1913
L’après-midi je vais à Bouleternère, je vais voir la vigne de la Grande Fèche qui n’a pas été gelée ; ici et à Boule, il n’y a pas eu de gelée. Papa et Maman rentrent aujourd’hui de Perpignan où ils étaient depuis six semaines. Maman a fait un stage à l’Hôpital militaire pour l’obtention du brevet d’infirmière supérieure de la Croix-Rouge ; elle doit faire un peu plus tard un second stage de même durée ; c’est très fatigant et il lui faut beaucoup de dévouement pour entreprendre cela. Tony m’a beaucoup étonné tout à l’heure ; il a donné une preuve de mémoire dont je n’aurais pas cru capable un enfant de son âge. Il a vu des cartes postales illustrées représentant des paysages de Biarritz, la grande plage avec le casino, il a parfaitement reconnu la plage, le casino etc., a indiqué, sans se tromper, la direction à suivre pour aller à la villa, etc. J’essayais de lui faire croire que c’étaient des vues de Nice, d’où il arrive ; il ne s’y est pas pris et a soutenu que c’était Biarritz, qu’il n’a pas vu depuis un an ; il avait alors 2 ans et 9 mois ; je n’aurais pas cru qu’un enfant de cet âge pût avoir des souvenirs aussi précis, il est vrai que Tony est très intelligent et très avancé pour son âge !
Ille, jeudi 17 avril 1913
L’après-midi, nous emmenons Titi chez l’oculiste, Docteur Espinouze, à Perpignan ; depuis sa rougeole, elle a de nouveau un œil très fatigué ; voici qui va encore retarder notre voyage dans la Gironde car nous devrons ramener plusieurs fois Titi à Perpignan ; après les retards successifs que nous avons éprouvés à Nice, c’était suffisant !
Ille, vendredi 18 avril 1913
L’après-midi, je vais me promener avec Bebelle du côté de Saint-Michel ; la gelée de mardi a fait des dégâts considérables dans l’Aude, l’Hérault, le Gard, la Gironde, tout le sud-ouest, le Var, et même l’Algérie ; c’est encore en Roussillon que le mal est le moindre ; il ne faut pas trop nous plaindre !
Ille, samedi 19 avril 1913
L’après-midi, nous allons à Vinça en auto avec les enfants ; nous passons quelques heures avec Bonne Maman.
Ille, dimanche 20 avril 1913
Je vais faire la sainte communion avant la messe de 8h ½ ; je retourne à la grand’messe ; nous déjeunons chez mes parents ; l’après-midi, nous allons à vêpres et nous nous promenons ensuite sur la route de Corbère.
Semaine du 21 au 27 avril 1913
Ille, lundi 21 avril 1913
Ce matin 7h 1/2 j’assiste à Perpignan, à Saint Jean, à une messe de mémoire pour Madame Laurence de Massia de Ranchin, religieuse du Sacré Coeur, morte à Ostende. Je déjeune à Perpignan avec Papa au Grand Hôtel ; puis nous allons ensemble à Claira ; les dégâts faits par la gelée sont très apparents maintenant ; ils sont énormes ; à l’aramon de la Cadène, au Champ Parès et au Champ Nougué, je n’aurai pas demie récolte ; les carignans de la Griffaigne et du Champ Bourrou sont eux-mêmes atteints, mais bien moins que les aramons, je serai heureux si je récolte en 1913, 1500 hectos ; j’ai peur de ne pas dépasser 1200 ; si le prix de vente, au moins, pouvait compenser ! J’irai voir demain le directeur du syndicat agricole, M. Artigala, pour lui demander conseil et voir s’il n’y aurait pas lieu de retailler et de mettre du nitrate de soude pour stimuler la végétation et essayer de faire naître de nouvelles grappes. En rentrant à Ille, nous sommes surpris près de Corbère par un orage très violent ; à Corbère nous nous réfugions chez la veuve Pull.
Ille, mardi 22 avril 1913
Je vais, entre deux trains, à Perpignan ; je vois M. Artigala qui me conseille de retailler certains ceps et de mettre du nitrate de soude. Il viendra à Claira donner à Maurice et à quelques autres une leçon de taille, car il ne faut pas tailler maintenant après la gelée, comme on l’aurait fait à l’époque normale de la taille, en hiver.
Ille, mercredi 23 avril 1913
Comme il pleut, M. Artigala ne va pas à Claira ; mais j’y vais et je lui amène Maurice à qui il donne, sur une souche gelée, une leçon de taille ; on taille sur le jeune bois, on enlève tout ce qui est gelé et on laisse tout ce qui n’est pas atteint ; M. Artigala croit qu’il naîtra beaucoup de nouveaux raisins, un tiers environ de ce qui a disparu ; je fumerai les vignes gelées avec du nitrate de soude qui donnera un coup de fouet à la végétation et favorisera, j’espère, la naissance de nouveaux raisins. Bebelle vient avec moi à Claira et Perpignan.
Ille, jeudi 24 avril 1913
Le temps est toujours à la pluie ; aujourd’hui je ne bouge pas ; j’en profite pour mettre à jour ma correspondance. Le mal aux yeux de Titi (qui va beaucoup mieux) et la gelée qui nécessite ma présence pour la surveillance des nouveaux travaux retardent notre départ pour le Chalet Saint-Michel. Rien n’est encore décidé au sujet de ce départ ; nous serons peut-être ici encore au moment du concours hippique de Perpignan (3,4,5 mai) et nous assisterons peut-être au bal auquel nous ont invités les Lammerville, à Taxo le 6 mai. La prise de Scutari par les Monténégrins, qui, logiquement, termine la guerre des Balkans puisque les quatre États alliés ont tous atteint le but qu’ils s’étaient proposé, est, au contraire, de nature à déterminer de graves complications internationales. Les six grandes puissances, à l’instigation de l’Autriche, avaient interdit au Monténégro de s’emparer de cette place destinée à être la capitale de la future Albanie ; devant le refus du Monténégro de lever le siège de Scutari, les puissances avaient envoyé une flotte internationale faire le blocus de la côte monténégrine ; le Monténégro n’a tenu aucun compte ni du blocus ni de la défense, il a continué le siège et a fini par s’emparer de Scutari. Que va faire l’Europe ? Les journaux autrichiens parlent de contraindre le Monténégro à évacuer la place conquise ; il est assez peu probable qu’il s’y résigne. Des mesures coercitives contre ce vaillant petit État seraient ridicules et odieuses ; l’opinion publique en Russie, en France, en Angleterre, en Italie et dans les parties slaves de l’Autriche-Hongrie est nettement favorable au Monténégro ; en Russie surtout, on verrait avec horreur une armée européenne opérer contre le Monténégro ; d’autre part, laisser l’Autriche intervenir seule est extrêmement dangereux. Un conflit austro-russe est possible ; s’il se produit, la France se trouvera entraînée aux côtés de son alliée, contre l’Autriche et l’Allemagne. Mais les gouvernements russe et français n’ont pas fait preuve jusqu’à présent de beaucoup d’énergie et se sont laissés mener par la Triple Alliance. Aussi, il est bien possible que cette faiblesse continue et que, par peur de la guerre, la France et la Russie, ou plutôt leurs gouvernements, s’inclinent une fois de plus devant les exigences de l’Autriche soutenue par l’Allemagne.
Ille, vendredi 25 avril 1913
Je vais à Vinça à motocyclette ; comme il est tard quand j’achève tout ce que j’avais à y faire, Bonne Maman me garde à déjeuner ; au retour je m’arrête à Bouleternère, je vois les pêchers et les vignes. Le juge de paix de Vinça, M. Calvel, est mort hier. Mon procès-verbal du 10 novembre à Bouleternère va probablement tomber dans l’eau, car une loi d’amnistie va être votée et les affaires de ce genre seront comprises dans l’amnistie ; mais je récidiverai l’année prochaine si le maire maintient son absurde arrêté.
Ille, samedi 26 avril 1913
Nous avons l’oncle Charles de Llobet, Tante Geneviève, Germaine et Madeleine de Llobet, Tante Augustine et Papa à déjeuner (Maman est à Perpignan). Ils viennent en auto et repartent vers cinq heures.
Ille, dimanche 27 avril 1913
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous déjeunons chez mes parents ; après vêpres, je me promène avec Bebelle du côté de la métairie Saint-Martin et du Boulès.
Semaine du 28 au 30 avril 1913
Ille, lundi 28 avril 1913
Le matin, je vais à la première des 3 processions des Rogations et à la messe qui la suit. L’après-midi, je vais à Claira ; le travail de la retaille avance beaucoup ; il sort de nouveaux bourgeons, mais donneront-ils du raisin ?
Ille, mardi 29 avril 1913
Le matin, je vais à la messe dite au retour de la procession. L’après-midi, nous allons à Perpignan où nous faisons une foule de commissions et voyons plusieurs personnes.
Ille, mercredi 30 avril 1913
Dans l’après-midi, je vais à Vinça à motocyclette ; je m’occupe de la Société ; le ministre du Travail et de la Prévoyance sociale m’ayant répondu, lorsque je lui ai envoyé les modifications statutaires décidées en janvier par la Société Saint-Sébastien, qu’il n’avait aucune objection à y faire, mais qu’il engageait la Société à supprimer en même le dernier alinéa de l’article 24 de ses statuts (qui décide que les obsèques des membres participants décédés doivent avoir lieu avec 2 prêtres), je n’accepte pas cette invitation. J’ai écrit à M. Dédé, avocat au Conseil d’État et à la Cour de Cassation et directeur du journal Le Mutualiste français, pour lui demander la marche à suivre ; M. Dédé est un des hommes les plus compétents dans les questions de mutualité ; il m’indique plusieurs arrêts du Conseil d’État rendus dans des espèces identiques et condamnant la prétention du ministre, prétention que la loi du 1er avril 1898 n’autorise pas. Je retrouve ces arrêts dans la collection du Mutualiste français, que je reçois depuis longtemps, et je m’en inspire pour rédiger ma réponse au ministre que j’envoie aujourd’hui après l’avoir communiquée à plusieurs membres du bureau de la Société. Je dis au ministre que son invitation n’est pas légale et que la Société refuse de s’y soumettre. Je crois que le ministre n’insistera pas et approuvera purement et simplement les modifications statutaires ; s’il insiste, nous formerons un pourvoi au Conseil d’État.
Mai 1913
Semaine du 1er au 4 mai 1913
Ille, jeudi 1er mai 1913 (Ascension)
Nous faisons la sainte communion et entendons la messe de 8h ½. Je vais à Perpignan, en auto, et assiste à une réunion des chefs de l’Action française chez M. Henri Bertran, puis au déjeuner mensuel d’Action française au restaurant Gadel. On parle beaucoup de la guerre prochaine ; l’attitude de l’Autriche devient de plus en plus menaçante ; pour empêcher la formation de puissants États slaves à ses frontières, elle est sur le point d’intervenir les armes à la main contre le Monténégro et la Serbie ; jusqu’à présent les puissances de la Triple Entente, en s’associant à certaines de ses démarches, ont réussi à empêcher une action isolée de sa part, action qui serait grosse de conséquences. Mais la reddition de Scutari et la proclamation d’Essad Pacha comme roi d’Albanie précipitent les événements. Le semblant de concert européen qui régnait encore est virtuellement rompu ; l’Autriche est sur le point d’agir seule ; si elle agit, la Russie sera probablement entrainée à agir contre elle et alors, c’est une guerre générale en perspective. Voilà où nous en sommes à l’heure actuelle !
Ille, vendredi 2 mai 1913
Je fais la sainte communion à l’occasion du 1er vendredi du mois, à la messe de 7 heures. Nous devions aller passer l’après-midi à Vinça avec les enfants ; nous y renonçons à cause de la pluie et ne bougeons pas d’ici. M. Trullès me fait lire 3 très curieuses prophéties allemandes sur la Prusse et les Hohenzollern ; la première de ces prophéties, celle du Père Hermann, religieux de l’Abbaye de Lehnin en Brandebourg datée du 13e siècle : elle prédit le sort, règne par règne, des margraves, électeurs, rois et empereurs de la maison de Hohenzollern et annonce que le souverain régnant actuellement sera le dernier ; elle s’exprime ainsi sur Guillaume II : « enfin le sceptre est aux mains de celui qui sera le dernier de la liste royale. Israël tente un misérable forfait que la mort seule peut expier ». La seconde prophétie est celle dite de Mayence connue et publiée au milieu du 19e siècle ; elle prédit admirablement les guerres de 1866 et de 1870, la chute de Napoléon III, l’annexion à l’Allemagne de l’Alsace-Lorraine ; puis elle prédit la revanche de la France, la chute de l’Empire allemand ; le paragraphe de cette prophétie dit : « Guillaume, deuxième du nom, aura été le dernier roi de Prusse, il n’aura d’autres successeurs qu’un roi de Pologne, un roi de Hanovre et un roi de Saxe ». Mais la plus curieuse est la dernière celle dite de Fiensberg. En 1829, le prince Guillaume de Prusse (le futur Guillaume Ier), traversant le village de Fiensberg, consulta sur sa destinée une devineresse de l’endroit. « Votre destin est inclus dans les chiffres de cette année », lui dit la sorcière. « Additionnez-les, ajoutez le chiffre obtenu à 1849, et vous trouverez la date d’un grand soulèvement que vous réprimerez dans le sang ». 1+8+2+9 = 20. 1829+20 = 1849. Le prince annonça 1849 qui est la date du soulèvement du duché de Bade réprimé par la Prusse. La sorcière annonça au prince qu’il deviendrait empereur d’Allemagne ; comme le prince lui demandait quelle serait la date de la fondation de l’Empire et de son élévation, elle lui dit de faire la même addition comme l’année 1849 ; le prince trouva 1871, date de la fondation de l’Empire et du couronnement de Guillaume Ier comme empereur d’Allemagne à Versailles. Le prince demanda alors à la sorcière quelle serait la date de sa propre mort ; la sorcière lui enjoignit de faire la même addition avec 1871 ; l’addition donne 1888, date de la mort de l’empereur. Enfin, le prince ayant demandé si son empire durerait longtemps après lui, la sorcière lui fit continuer la même addition avec l’année 1888, ce qui produit 1913. Ainsi d’après cette prophétie qui offre tous les caractères de l’authenticité, l’Empire allemand tombera cette année ; quel bonheur si ce pouvait être vrai ! Les événements actuels sont maintenant de mettre le feu à l’Europe donnent à ces prophéties, toutes d’accord pour prédire la chute de l’empire allemand, un grand intérêt.
Nous recevons une lettre de Fernand de Rovira nous invitant à déjeuner demain au restaurant du Concours hippique à Perpignan avec sa sœur, les Forton et les Lazerme etc.
Ille, samedi 3 mai 1913
Nous allons, en auto, au concours hippique de Perpignan qui est installé sur la route de Perpignan à Thuir. Nous déjeunons au restaurant-bar du Concours, invités par les Rovira et De Forton ; il y a une trentaine de personnes à ce déjeuner : les Lammerville, Forton, Mme de Rovira de Roquevaire, les Lazerme, La Croix, Henri d’Albici, Henri Passama, etc. Pour le concours, le temps n’est pas beau ; il y a plusieurs ondées.
Ille, dimanche 4 mai 1913
Dans l’après-midi, je retourne au concours hippique avec Bebelle, Maman et Tony ; aujourd’hui encore, le temps est mauvais, il pleut à plusieurs reprises ; c’est regrettable car une bonne partie de la ville de Perpignan est pavoisée en l’honneur de Jeanne d’Arc dont c’est aujourd’hui la fête, fête qui devient de plus en plus nationale.
Semaine du 6 au 11 mai 1913
Ille, mardi 6 mai 1913
Pas de journal hier soir parce que j’étais à Perpignan d’où nous sommes rentrés à 1 heure du matin. Dans l’après-midi, je vais à Claira faire un tour dans les vignes, les ceps retaillés sont en bon état, de nouvelles pousses sortent, mais il est probable qu’elles seront peu fructifères. Bebelle me rejoint à Perpignan et nous dînons au Grand Hôtel à Perpignan ; nous sommes les invités de notre cousine de La Chapelle[25] qui est de passage à Perpignan et qui a organisé ce dîner de 15 couverts ; elle y a invité, outre nous deux, Carlos et Thérèse de Lazerme, Henri Passama, Mlles de Lacroix, leur oncle le comte de Lalande, les Jonquères d’Oriola Mlle Delafosse, M. Etschger, le jeune de Lammerville. Ce soir, nous allons au bal des Lammerville à Taxo ; nous partons d’Ille à 8 heures ½.
Ille, mercredi 7 mai 1913
Nous sommes rentrés de ce bal à 5 heures du matin ; partis d’Ille à 8h ½ hier soir, nous nous arrêtons une heure à Perpignan où Bebelle se fait coiffer ; nous arrivons à Taxo à 11 heures ; le bal n’est pas nombreux mais il est très select et réussi ; les Lammerville[26] ont réuni, pour pendre la crémaillère, la gentry ou, du moins, une partie, car plusieurs familles sont en deuil, d’autres sont absentes en ce moment ; nous n’étions que 34 : les Rovira et Forton, les Lazerme, les Guardia, Gout de Bize, La Croix, Henri Passama, Jonquères d’Oriola, les demoiselles de Lammerville etc. Je danse le cotillon avec une des demoiselles de Lammerville, Bebelle avec Fernand de Rovira. Nous quittons Taxo à 3 heures, sommes ici à 4 heures 10 par Thuir ; nous nous couchons et dormons de cinq heures à 10 heures ½ du matin. Dans l’après-midi, je vais à Boule, je vois les vignes et les pêchers ; je vais au Mois de Marie.
Le château de Taxo – Site komoot.fr
Ille, jeudi 8 mai 1913
Nous déjeunons chez mes parents avec Bonne Maman ; nous partirons demain pour le Chalet Saint-Michel.
Toulouse, vendredi 9 mai 1913
Notre voyage, jusqu’à présent, a été mouvementé et marqué par bien des ennuis. Partis d’Ille ce matin à 9 heures, nous aurions dû arriver à Gaspard vers 5 ou 6 heures du soir ; mais voici qu’en grimpant une forte côte après Quillan, les graisseurs n’ont pas bien fonctionné, le moteur a chauffé et finalement s’est grippé. J’aurais dû m’arrêter tout de suite, j’ai eu le tort de continuer à marcher ; enfin près de Salles-sur-l’Hers, à 50 kilomètres environ de Toulouse, le moteur a refusé de tourner ; j’ai dû me faire remorquer jusqu’au village où j’ai laissé la voiture dans une remise et nous nous sommes fait porter en voiture à la gare de Villefranche-de-Lauragais d’où nous avons gagné Toulouse en chemin de fer ; nous couchons à Toulouse ; j’irai demain au garage Fontan pour qu’on envoie chercher la voiture qui aura sans doute besoin d’une sérieuse réparation ; voilà bien des ennuis et des dépenses imprévues en perspective !
Toulouse, samedi 10 mai 1913
Je suis allé à Salles avec une auto et 2 ouvriers du garage Fontan, on a remorqué l’auto jusqu’ici ; on va démonter le moteur. Bebelle et les enfants partent à 5 heures en chemin de fer pour Casteljaloux ; je couche encore ici afin de voir commencer à démonter le moteur ce soir. On se rend compte à peu près de ce qu’il y a à faire ; on m’enverra mardi un devis détaillé.
Chalet Saint-Michel, dimanche 11 mai 1913 (Pentecôte)
Ce matin, à Toulouse, j’ai fait la sainte communion à Saint-Jérôme puis je suis allé à la grand’messe à Saint-Sernin. Je suis parti par le train de 13 heures 18 et arrivé à Casteljaloux à 5 heures ½ ; l’auto de ma belle-mère m’y attendait et m’a porté ici.
Semaine du 12 au 18 mai 1913
Chalet Saint-Michel, lundi 12 mai 1913
Mauvais temps ; il paraît qu’ici comme partout, il pleut depuis un mois ; les pins gagnent à cette humidité, mais ce n’est pas agréable. Une lettre de Philomène m’annonce la mort de son beau-père survenue samedi. M. de Lavergne[27] a succombé en trois ou quatre jours, à une fluxion de poitrine ; il a fait une mort tout à fait chrétienne. Je devais aller passer quelques jours à La Motte avec Philo et Henri, mais je ne sais si mon projet pourra se réaliser maintenant ; Philo et Henri vont probablement rester quelque temps à Angers. M. de Lavergne avait, je crois, 75 ans.
Chalet Saint-Michel, mardi 13 mai 1913
Le temps est beau aujourd’hui ; nous en profitons pour faire une promenade à charrette anglaise.
Chalet Saint-Michel, mercredi 14 mai 1913
Ma belle-mère, Bebelle, Henri, Lolotte vont à Casteljaloux ; comme je n’ai rien à y faire, j’aime mieux rester ici ; je me promène dans les bois. Les obsèques de M. de Lavergne ont eu lieu lundi ; on a porté son corps à Segré où est le caveau de famille.
Chalet Saint-Michel, jeudi 15 mai 1913
Il fait beau aujourd’hui, par hasard, nous nous promenons en voiture dans la direction de Captieux.
Chalet Saint-Michel, vendredi 16 mai 1913
Dans l’après-midi nous allons en voiture chez Maria Dagès, veuve de l’ancien régisseur de Lafille ; pendant que nous sommes dans la maison, la jument d’Henry attelée à la charrette anglaise, s’échappe, casse ses traits etc ; la voiture est arrêtée par un pin, un des brancards est cassé ; nous pouvons tout de même rentrer avec des harnais de fortune.
Chalet Saint-Michel, samedi 17 mai 1913
Nous nous promenons à pied du côté de la métairie du bas du champ.
Chalet Saint-Michel, dimanche 18 mai 1913
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, on annonce qu’on a vu un chevreuil au moulin de Lartigue ; Henry et le régisseur sautent à cheval et se mettent à chercher ses traces ; je vais aussi dans la même direction armé de mon fusil, mais ne voyons rien ni les uns ni les autres ; je fais tout de même une agréable promenade dans les bois. Les journaux annoncent qu’à la suite des pluies tombées en Roussillon, l’Agly a débordé ; la Salanque et particulièrement le territoire de Claira sont inondés ; je suis très tracassé au sujet de mes vignes, une inondation dans cette saison peut avoir des conséquences désastreuses.
Semaine du 19 au 25 mai 1913
Chalet Saint-Michel, lundi 19 mai 1913
Je télégraphie à Maurice Roger pour avoir des nouvelles des vignes ; il me répond qu’elles n’ont pas de mal ; le soir je reçois une lettre de lui écrite vendredi, il me dit que la plupart des vignes sont submergées, mais aucune n’est ravinée ; comme il venait de les resulfater avant l’inondation, j’espère que l’excès d’humidité n’amènera pas une attaque de mildiou ; l’année dernière malgré l’inondation d’avril, j’ai évité le mildiou, puisse-t-il en être de même !
Chalet Saint-Michel, mardi 20 mai 1913
Je me promène dans les bois. C’est demain que je partirai pour Angers où je passerai quelques jours ; si Philo et Henri sont à La Motte, je les y rejoindrai.
Bordeaux, mercredi 21 mai 1913
Je couche à Bordeaux où je suis arrivé à 4 heures ¼ ; Hôtel Regina.
Angers, jeudi 22 mai 1913
Ce matin, à Bordeaux, je vais à la messe au Sacré-Cœur ; je pars à 8h46, ligne de l’État (Niort, Montreuil) que nous avons suivie si souvent autrefois ; j’arrive à Angers à 16h ½, ma malle me manque ; je descends à l’Hôtel d’Anjou, je dîne chez l’oncle Xavier ; enchanté de redevenir angevin pour quelques jours.
Angers, vendredi 23 mai 1913
Je fais des démarches pour ma malle, j’achète des objets qui me manquent et que le chemin de fer paiera. Je prends mes repas chez l’oncle Xavier ; ils sont tous très aimables ; les deux enfants de Madeleine sont très mignons. Je fais des visites et rencontre bien des amis.
Angers, samedi 24 mai 1913
Je continue mes visites ; dans la matinée je vois Jacques Hervé-Bazin, je fais un tour à l’Université ; je revois avec plaisir beaucoup d’anciens amis.
Angers, dimanche 25 mai 1913
Le matin, j’assiste à la messe de 8 heures à Saint-Joseph ; ensuite je vois défiler (près de la cathédrale) la belle procession du Grand Sacre à laquelle je me suis tant intéressé autrefois quand il fallait défendre contre les apaches le droit de rendre à Dieu un culte public dans la rue ; aujourd’hui cette belle procession a lieu dans le plus grand calme ; cette liberté a été conquise de haute lutte par les Catholiques angevins en 1903, 1904, 1905 ; quels souvenirs ! Je suis la procession jusqu’au tertre Saint-Laurent ; je la quitte après la bénédiction. L’après-midi, je vais aux courses d’Eventard avec l’oncle Xavier, Tata Mimi, Madeleine ; je retrouve là mes relations d’il y a quelques années.
Semaine du 26 au 31 mai 1913
La Motte, lundi 26 mai 1913
J’ai quitté Angers à 15 heures et arrive à Segré à 16h ¼ ; je suis maintenant à La Motte, but de mon voyage ; Philo et Henri m’y font l’accueil le plus aimable ; d’Angers à Segré j’ai voyagé avec Madame Hervé-Bazin que je n’avais pas revue depuis six ans ; elle allait au Patys.
La Motte, mardi 27 mai 1913
Le matin, promenade en bateau à Saint-Aubin, paroisse des Lavergne, nous suivons l’Oudon pendant 4 kilomètres ; Saint-Aubin est un hameau de la commune de Segré. L’après-midi, visite à la famille de Laborde, voisins de campagne.
Saint-Aubin, commune de Segré (Maine-et-Loire) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site delcampe.net)
La Motte, mercredi 28 mai 1913
Le matin je vais à Segré avec Henri à pied, c’est jour de foire, je rencontre Jean de Jourdan que j’avais beaucoup connu autrefois à Angers.
La Motte, jeudi 29 mai 1913
Promenade en barque, ou plutôt en périssoire jusqu’à Segré ; de là, nous allons à pied à Sainte-Gemmes d’Andigné et à la grotte de Lourdes installée dans un coin du parc de M. de La Salmonière ; nous rentrons en barque. L’après-midi nous retournons à Segré ; je partirai demain.
Chalet Saint-Michel, samedi 31 mai 1913
Hier matin à La Motte nous sommes allés à la messe à Saint-Aubin, toujours en bateau ; j’ai quitté La Motte l’après-midi, j’ai pris à Segré le train de 15 heures 15 ; j’ai passé la fin de l’après-midi à Angers ; j’ai dîné chez l’oncle Xavier, je me suis occupé de chercher une bonne d’enfant dans des bureaux de placement, pour Joseph et j’ai quitté Angers par l’express de 22h54 ; j’ai voyagé toute la nuit dernière par Tours et Bordeaux et j’arrive ce matin au Chalet Saint-Michel. Bebelle, ma belle-mère, Lolotte, Henry, sont à Cap Lisse chez les La Barrière, ils arrivent vers 5 heures. Papa souffre d’une grippe et a dû rentrer de Perpignan à Ille ; je télégraphie pour avoir des nouvelles.
Juin 1913
Semaine du 1er juin 1913
Chalet Saint-Michel, dimanche 1er juin 1913
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel ; l’après-midi, visite des Lamotte de Mondion ; Maman me télégraphie que Papa a un simple embarras gastrique avec fièvre, sans complication.
Semaine du 2 au 7 juin 1913
Chalet Saint-Michel, lundi 2 juin 1913
Je reçois une lettre de Maman ; Papa est toujours malade, mais Maman m’assure que son état n’a aucune gravité, et me dit de ne pas me tracasser. La paix est enfin signée depuis 3 jours, entre les Alliés balkaniques et la Turquie qui abandonne aux Alliés toute la Crète et presque tout son territoire européen, à l’exception de l’Albanie dont le sort, dont l’étendue même seront réglés par les grandes puissances. Bien des questions restent en suspens et contiennent en germe des complications internationales, celle d’Albanie d’abord, puis celle des îles de la mer Égée, celle de l’Épire etc. De plus la question du partage de la Turquie d’Asie commence à se poser et chacun prend position : la France sera-t-elle en état de profiter des occasions qui ne manqueront pas de se présenter ? Une autre cause de préoccupation réside dans les rivalités entre Alliés pour le partage des territoires conquis ; il y a eu plusieurs rencontres sanglantes entre les troupes grecques et bulgares, et ces jours-ci la situation est très tendue entre la Bulgarie et la Serbie. L’horizon politique est donc loin d’être éclairci. Aujourd’hui commence à la Chambre la discussion de la loi de 3 ans ; malgré leurs justes griefs, les Catholiques et les royalistes donneront, j’en suis sûr, leur appui le plus complet au gouvernement de la république sur cette question, puisque, pour une fois, ce gouvernement fait son devoir malgré l’opposition de 240 députés républicains ! L’après-midi, promenade en break.
Chalet Saint-Michel, mardi 3 juin 1913
Maman m’écrit que l’état de Papa a une tendance à s’améliorer et qu’en tout cas, c’est bénin.
Chalet Saint-Michel, mercredi 4 juin 1913
Nous nous promenons en voiture ; je ne sais encore rien de l’auto ; Jamme, Tournamille et Albert qui doivent venir ne s’annoncent pas ; j’ignore donc quand nous pourrons partir d’ici ; et cependant, il me tarde de partir et de voir comment va Papa.
Chalet Saint-Michel, jeudi 5 juin 1913
L’après-midi, promenade en voiture.
Chalet Saint-Michel, vendredi 6 juin 1913
Papa va mieux, la fièvre diminue beaucoup, mais il est faible. Pas de nouvelles de l’auto. Les Jammes, Albert etc. n’annoncent pas leur arrivée.
Chalet Saint-Michel, samedi 7 juin 1913
Albert, Jamme, Tournamille arriveront lundi soir ; j’espère que nous pourrons partir peu après. Nous allons à Casteljaloux en voiture.
Semaine du 9 au 15 juin
Chalet Saint-Michel, lundi 9 juin 1913
Nous allons à Allons en voiture ; le soir arrivent en auto Albert, Jamme et Tournamille.
Chalet Saint-Michel, mardi 10 juin 1913
Le matin, tournée dans les bois voir les parcelles de l’ancien domaine Bertrin qui sont enclavées dans les nôtres et que nous aurions intérêt à acheter ; nous décidons de les acheter si le prix demandé n’est pas trop élevé. L’après-midi, nous allons tous à Casteljaloux, nous nous entendons avec Labat qui devient notre fermier de Lavance. Je téléphone avec Maman qui me donne des nouvelles de Papa ; il a été très faible et très fatigué dimanche, mais il va mieux aujourd’hui ; je décide d’aller passer quelques jours à Ille, pour voir comment va réellement Papa ; Bebelle restera ici avec les enfants, jusqu’à ce que je vienne la reprendre pour aller à Biarritz ou Papa ne pourra pas aller de longtemps sans doute ; je le remplacerai pour différentes petites choses à faire à la villa. Je partirai jeudi pour Ille.
Chalet Saint-Michel, mercredi 11 juin 1913
Visite des cousins et cousines de La Barrière et de Gensac qui viennent déjeuner en auto ; ils vont à Bordeaux. Après leur départ, nous nous promenons dans les bois et chassons, je tue un lapin avec mon nouveau fusil.
Ille, jeudi 12 juin 1913
Je quitte le chalet ce matin à 7h avec l’auto de Tournamille ; je prends le train à Casteljaloux à 8h21 et j’arrive ce soir à 20h22 à Ille. Je trouve Papa au lit depuis 17 jours, il se lève cependant un peu dans le milieu de la journée ; sa maladie, qui est une infection intestinale ayant quelques rapports avec la fièvre typhoïde, l’a beaucoup affaibli ; il va mieux cependant, sa fièvre diminue d’intensité et il commence à s’alimenter ; les docteurs croient que la convalescence va commencer ; mais elle sera longue.
Ille, vendredi 13 juin 1913
Je vais à Vinça par le premier train, afin de passer auprès de Bonne Maman la fête de Saint Antoine ; je me confesse et communie. Triste fête cette année ! Je rentre à Ille avec Jocaveil qui vient voir Papa en auto. J’ai reçu l’approbation pure et simple par le ministre du Travail des modifications statutaires de la Société Saint-Sébastien ; il m’a suffi de répondre au ministre que le bureau de la Société n’acceptait pas de supprimer la clause relative aux obsèques religieuses et de lui rappeler les arrêts du Conseil d’État et de différents cours d’appel qui me donnaient raison, et il s’est incliné ; s’il l’avait fallu, je serais allé en Conseil d’État. Papa a passé une assez bonne journée. L’avis des médecins est que la convalescence va s’accentuer.
Ille, samedi 14 juin 1913
Même état pour Papa ; ce sera long ; je vais à Perpignan acheter des médicaments pour Papa.
Ille, dimanche 15 juin 1913
Je vais à la grand’messe ; l’après-midi, j’assiste à Perpignan à la salle Gerbet, à la conférence organisée par l’Action française ; discours du commandant Cuignet sur la question juive, de Georges Valois sur les questions sociales et le syndicalisme, de Massé, de Despéramons ; après la conférence, je vais prendre le thé chez les Jean de Massia avec le commandant Cuignet. Je ne reste pas au banquet à cause de Papa ; je veux pouvoir rentrer ici ce soir et voir comment il a passé l’après-midi ; précisément, il a plus de fièvre.
Semaine du 16 au 22 juin 1913
Claira, lundi 16 juin 1913
Le matin je vais à Boule à motocyclette ; de là j’arrive jusqu’à Vinça où je vois Bonne Maman un instant. À Boule, les vignes sont belles, mais les pêchers ont peu de fruits. L’après-midi j’emballe les effets que je vais expédier à Biarritz ; je vais coucher à Claira afin de visiter les vignes demain de grand matin avant la chaleur. Papa avait un peu moins de fièvre et était moins abattu ce matin. En passant à Perpignan, j’ai bien exposé son état à Louis Lutrand ; il estime, comme M. Pons et M. Trainier, qu’il n’y a pas à s’alarmer, mais que ce sera long.
Ille, mardi 17 juin 1913
Ce matin, à Claira, je me suis levé à 4 heures et j’ai parcouru toutes les vignes de 5 heures à 8 h 1/2 ; elles sont en bon état, saines, mais la récolte sera faible, la gelée a fait le plus grand mal ; la plus belle est le Champ Grand de Papa. Je rentre à Ille à 11 heures ½. Papa a passé une nuit assez calme, la fièvre est moins forte que la semaine dernière, il y a aussi moins d’abattement. Si cette petite amélioration continue, je partirai jeudi, de façon à être au chalet vendredi, jour du départ de ma belle-mère, pour que Bebelle ne reste pas seule avec les enfants au chalet. De là nous irons le lendemain à Biarritz ; Papa est pressé de me voir partir pour Biarritz car il m’a chargé de faire faire quelques petites choses à la villa avant la location d’été qui commence le 20 juillet ; nous aurons donc à y passer près d’un mois, Tony prendra des bains de mer.
Ille, mercredi 18 juin 1913
Même état, la tendance à l’amélioration persiste ; je compte partir demain. Bonne Maman vient passer une partie de la journée avec nous. Le matin, je vais à Bouleternère à motocyclette ; je fais tous les comptes avec Jacomy.
Toulouse, jeudi 19 juin 1913
J’ai quitté Ille à 4 heures du soir ; Papa était dans le même état que ces jours-ci, c’est à dire que la fièvre diminue un peu. J’arrive à Toulouse à 23 heures 1/2 et j’y couche.
Agen, vendredi 20 juin 1913
J’ai fait ce matin quelques courses dans Toulouse, j’ai vu mon avoué Me Gavalda pour l’affaire des « Prévoyants de France » qui n’est pas finie. Albert vient me rejoindre ; nous prenons livraison de l’auto au garage Fontan et je pars avec Albert à 11 heures ½ ; je le mène à Montech, je passe à Montauban pour faire régler les graisseurs et je vais coucher à A²gen ; il est trop tard pour arriver ce soir au chalet ; ne devant pas marcher vite aujourd’hui, je ne pourrais y arriver qu’à 10h ½ ou 11 heures du soir. J’y arriverai demain matin.
Biarritz, samedi 21 juin 1913
Je pars d’Agen à 5h45 et j’arrive au chalet deux heures après ; on déjeune à 9 heures et nous repartons pour Biarritz à 10 heures. ; ma belle-mère part en même temps pour la Métairie Grande. Par Mont-de-Marsan et Dax, à travers des forêts ininterrompues de pins, nous gagnons tout doucement Biarritz ; nous y arrivons vers 19 heures après plusieurs arrêts. La villa est très propre.
Biarritz, dimanche 22 juin 1913
Nous allons à la grand’messe à Saint-Charles et, l’après-midi, au salut à Sainte-Eugénie ; nous faisons une partie de l’après-midi sur la plage ; nous rencontrons Mme Rivals, Mme de Mollans. Je n’ai pas de nouvelles de Papa depuis jeudi, j’en suis surpris.
Semaine du 23 au 29 juin 1913
Biarritz, lundi 23 juin 1913
Je reçois des nouvelles de Papa, elles sont un peu meilleures. Je m’occupe des affaires dont Papa m’a chargé. Nous nous promenons sur la plage et en ville ; je retrouve avec joie la mer incomparable, cet océan si majestueux et si beau lorsqu’il se brise avec furie sur les rochers de la Côte d’Argent ; quelle différence avec la Méditerranée si calme que j’ai vue à Nice ; là-bas, la mer est jolie sans doute, mais elle ne bouge pas, elle ne vit pas ; l’Océan monte, descend, se met en colère ; il est certainement plus beau.
La Côte d’Argent à Biarritz – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site ebay.com)
Biarritz, mardi 24 juin 1913
Je vais à la messe de 11 heures à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, je fais diverses commissions et passe un moment sur la plage.
Biarritz, mercredi 25 juin 1913
Papa m’écrit lui-même une lettre de 4 pages, il va réellement mieux ; je commence à l’établissement Biarritz salin thermal une série de quelques bains que je dois prendre.
Biarritz, jeudi 26 juin 1913
Le matin nous allons à Bayonne en auto chercher une bonne d’enfant pour Joseph, nous en voyons une qui nous conviendrait ; peut-être pourrons-nous la prendre. Le soir à 10 heures arrive mon beau-frère Henry du Lac que nous avons invité à venir passer quelques jours avec nous.
Biarritz, vendredi 27 juin 1913
Nous nous promenons tous les trois, nous allons visiter une villa que les Jamme nous ont chargés de voir, elle est très éloignée, dans le quartier de la rue d’Espagne. Le soir, cinéma.
Biarritz, samedi 28 juin 1913
Je prends mon second bain aux thermes salins, Bebelle commence ses bains de mer, je voudrais bien pouvoir la suivre ! Les bains de mer sont autrement agréables que les bains de baignoire.
Biarritz, dimanche 29 juin 1913
Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie ; l’après-midi, nous allons tous les trois à une course de taureaux à Irun ; nous laissons l’auto sur les bords de la Bidassoa en face d’Irun et franchissons la rivière frontière en barque ; les matadors sont Bombita et Mazzantinito ; la course est assez bonne.
Les arènes d’Irun (Espagne) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site cofradia-anaka.com)
Semaine du 30 juin 1913
Biarritz, lundi 30 juin 1913
Je vais voir le docteur de Lostalot qui me dit de prendre des bains de mer et non des bains salins chauds ; je suis enchanté de ce changement. J’ai des offres pour ma future récolte de Claira à 25 et 26 francs, mais je ne me décide pas encore à vendre car ma récolte sera très faible à cause de la gelée et il y a, partout, beaucoup de mildiou.
« Ceux qui n’ont rien appris », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon le 30 juin 1913
Juillet 1913
Semaine du 1er au 6 juillet 1913
Biarritz, mardi 1er juillet 1913
Je prends mon premier bain de mer de la saison, je nage beaucoup avec Henry ; Tony va prendre aussi les bains de mer et commence aujourd’hui. Le soir nous allons voir le cinéma du café anglais. Il fait très chaud.
Biarritz, mercredi 2 juillet 1913
Le matin bain de mer ; Tony n’aime pas ce traitement et il crie beaucoup dans l’eau où, d’ailleurs, il reste très peu de temps. L’après-midi, nous allons à Saint-Jean-de-Luz en auto ; nous retenons pour les Jamme, qui nous en ont chargés, la villa La Béroje, petite villa près du jardin public ; nous le leur annonçons par téléphone ; nous causons longtemps et nous comprenons très bien malgré la distance. Le soir nous allons au casino municipal.
Biarritz, jeudi 3 juillet 1913
Bain de mer ; le soir, nous allons au cinéma du café anglais. Je reçois de bonnes nouvelles de Papa ; il va de mieux en mieux.
Biarritz, vendredi 4 juillet 1913
Le matin Bebelle et moi allons à la messe à Saint-Charles, nous nous confessons et communions. L’après-midi, promenade en auto chez Didia que nous ne trouvons pas puis à Bayonne.
Biarritz, samedi 5 juillet 1913
La guerre a repris de plus belle dans les Balkans, mais cette fois-ci ce sont les anciens alliés qui sont aux prises ; la Bulgarie est en guerre contre la Serbie et la Grèce ; chose curieuse la guerre n’est pas déclarée et les relations diplomatiques ne sont pas rompues et cependant de terribles batailles se livrent depuis 8 jours ; le capitaine Milovitch m’avait prédit, à Nice, que le partage des dépouilles de la Turquie entraînerait probablement la guerre entre les ex-alliés ; il avait vu juste. Beaucoup d’alarmes et de complications pour l’Europe sortiraient encore de cette guerre. Nous prenons tous notre bain de mer, même Tony et Titi.
Biarritz, dimanche 6 juillet 1913
Nous allons à la grand’messe à Sainte-Eugénie. L’après-midi, nous allons à Bayonne voir un concours de gymnastique donné par les gymnastes des patronages catholiques de la région et présidé par Mgr l’évêque ; nous revenons par la Barre que nous voyons franchie par plusieurs bateaux.
Semaine du 7 au 13 juillet 1913
Biarritz, lundi 7 juillet 1913
Nous allons à Saint-Sébastien en auto ; nous faisons visiter la ville à Henry, nous allons au casino, puis, avant de repartir, faisons une visite à M. de Lanauze. On a enterré, civilement hélas ! Henri Rochefort qui est mort la semaine dernière âgé de 82 ans ; malgré l’abîme qui me sépare du célèbre polémiste, je le vois disparaître avec un certain regret ; c’était un beau caractère, il avait un fond de vieil atavisme français qui l’a empêché de tomber dans certaines erreurs, notamment dans le dreyfusisme. À cause de ce caractère vieux français et de son ardent patriotisme il lui sera beaucoup pardonné.
Biarritz, mardi 8 juillet 1913
Nous nous baignons l’après-midi, la mer est très agitée. Le soir, nous allons au cinéma.
Biarritz, mercredi 9 juillet 1913
Ce matin bain de mer ; l’après-midi, nous allons à Bayonne en b.a.b. et en train[28].
Biarritz, jeudi 10 juillet 1913
Il fait très mauvais temps et très frais, nous ne nous baignons pas ; l’après-midi nous allons au casino, le soir au cinéma de la Croix de Lorraine.
Biarritz, vendredi 11 juillet 1913
Le temps est encore assez troublé, nous nous baignons tout de même ; le soir nous allons au casino.
Biarritz, samedi 12 juillet 1913
Très beau temps ; le matin bain de mer. L’après-midi, nous allons en auto à Cambo, par la délicieuse vallée de la Nive, nous voyons la campagne de Rostand « Arnaga » ; retour par Arcangue. La nouvelle guerre qui vient d’éclater entre Alliés dans les Balkans tourne à l’avantage de la Grèce, de la Serbie et du Montenegro et au détriment de la Bulgarie ; les armées de cette dernière, inférieures en nombre, sont complètement battues et sont menacées d’être cernées et capturées. La Bulgarie paraît avoir été l’agresseur ; elle a été bien mal inspirée, d’autant plus que la Roumanie entre en lice et vient de déclarer la guerre à la Bulgarie. C’est un nouveau bouleversement en Orient ; il ne peut laisser indifférente ni la Russie ni l’Autriche et par là, des complications entre la Triple Entente et la Triple Alliance sont possibles et même probables. Messe à Saint-Charles.
Villa Arnaga d’Edmond Rostand à Cambo-les-Bains (Pyrénées-Atlantiques) – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site cparama.com)
Biarritz, dimanche 13 juillet 1913
Le matin, grand’messe à Sainte-Eugénie, bain à la grande plage ; l’après-midi, nous allons voir le cirque Rancy à Bayonne, avec les enfants. Bénédiction à Sainte-Eugénie.
Semaine du 14 au 20 juillet 1913
Biarritz, lundi 14 juillet 1913
Nous ne nous apercevons guère que c’est aujourd’hui la fête dite nationale, anniversaire d’émeutes, de massacres, de trahison, de mépris de la parole donnée, bref d’une journée honteuse qu’il est bien absurde de commémorer. Nous nous baignons à la grande plage.
Biarritz, mardi 15 juillet 1913
Je vais à la messe à Saint-Charles ; bain de mer ; le soir, nous allons tous au casino voir des danses andalouses.
Biarritz, mercredi 16 juillet 1913
Je vais à la messe à Saint Charles, à la bénédiction à Sainte-Eugénie. Je me baigne au Port Vieux. Henry repart ce soir par le train de 21h41 sur Bordeaux ; nous l’accompagnons à la gare. Nous n’avons plus que 3 jours à peine à passer ici. Nous partirons samedi, nous nous arrêterons à Lourdes et irons passer 15 jours à 3 semaines à Vinça, de là à La Métairie Grande où nous resterons jusqu’aux vendanges. La Bulgarie est aux abois, enserrée de tous côtés par les Serbes et les Monténégrins, les Grecs, les Roumains et par les Turcs eux-mêmes qui profitent de la circonstance pour réoccuper les territoires que la Bulgarie avait conquis sur eux et qu’ils avaient cédés aux alliés par le tout récent traité de Londres. Depuis bien longtemps, on n’avait vu une pareille situation ; les grandes puissances (mot bien impropre !) ne peuvent rien faire car leur rivalité les paralyse et assistent les bras croisés à cette nouvelle guerre. Si l’une d’elles se décide à intervenir, que ce soit l’Autriche-Hongrie ou la Russie, elle risque de déchaîner une guerre générale en Europe.
Biarritz, jeudi 17 juillet 1913
Le matin bain de mer ; l’après-midi je vais un moment au casino et sur la plage. Le soir thé chez les Laugier.
Biarritz, vendredi 18 juillet 1913
Ce matin bain de mer ; l’après-midi, nous allons sur la plage ; nous faisons nos préparatifs de départ. Le soir casino.
Lourdes, samedi 19 juillet 1913
Nous avons quitté Biarritz à 13 heures 40 et nous arrivons à Lourdes vers 19 heures ½ après un arrêt à Salies-de-Béarn où nous avons vu M. et Mme Lacau Saint-Guily. Nous descendons à l’Hôtel Métropole.
Lourdes, dimanche 20 juillet 1913
Nous assistons à la messe, nous nous confessons et communions à la Basilique. Tante Josepha est venue d’Argelès passer l’après-midi et déjeuner avec nous ; elle va bien mieux qu’à Nice, l’air des montagnes lui fait du bien. Il y a ici un pèlerinage écossais et un pèlerinage prussien (!), de Berlin. Nous passons la plus grande partie de la journée près de la Grotte.
Grotte de Lourdes – Carte postale anonyme, 1913 (site delcampe.net)
Semaine du 21 au 27 juillet 1913
Quillan (Aude), lundi 21 juillet 1913
Partis de Lourdes ce matin à 8h20, nous arrivons à Quillan pour y passer la nuit, vers 20 heures après avoir fait 255 kilomètres d’automobile. En partant de Lourdes deux heures plus tôt nous aurions pu arriver ce soir à Ille ou à Vinça. Nous avons déjeuné à Salies-du-Salat où nous couchons à l’Hôtel des Pyrénées.
Vinça, mardi 22 juillet 1913
Partis de Quillan à 9h ½, nous arrivons à Vinça à midi ½ ; nous nous y installons pour 15 jours à 3 semaines. L’après-midi, je vais avec Bebelle voir Papa à Ille. Il va bien mieux, certes, que lorsque je l’avais laissé il y a un mois, mais il a toujours sa douleur arthritique au bras gauche qui le gêne beaucoup ; si cela passait, il pourrait être considéré comme guéri.
Vinça, mercredi 23 juillet 1913
Maman vient déjeuner ici pour voir les enfants ; c’est la première fois qu’elle laisse Papa depuis près de 2 mois ; je la raccompagne à Ille en auto, j’y amène Tony. Au retour je m’arrête à Bouleternère pour voir les pêchers.
Vinça, jeudi 24 juillet 1913
Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je fais faire un nettoyage général du moteur de l’automobile, au pétrole ; il en avait besoin après de pareils voyages. J’apprends la mort à Verdun, dans un accident de camion automobile, du lieutenant aviateur de Gensac dont j’avais fait la connaissance au mariage de son frère Jean de Gensac. La loi de 3 ans a été enfin votée à la Chambre samedi dernier ; sans doute elle n’est pas tout à fait ce qu’elle aurait pu être, l’incorporation à 20 ans par exemple est sujette à critique, mais enfin il ne faut pas demander à la république et au régime parlementaire plus qu’ils ne peuvent donner ; qu’ils aient voté, sous la pression de l’opinion saine du pays et sous la menace des armements allemands, la prolongation du service militaire, voilà qui est déjà extraordinaire et, certes, bien inattendu ; réjouissons-nous en à cause de la France qui en profitera et si nous voulons que ce résultat soit durable, travaillons à changer le régime.
Vinça, vendredi 25 juillet 1913
Le matin je vais à la messe de 7 heures ; l’après-midi nous allons à Perpignan en auto avec Bebelle et les enfants. Je voulais aller à Claira mais le temps est mauvais, il pleut une partie de l’après-midi et je dois y renoncer. À Perpignan, je vais voir Alphonse Massé dans sa prison, je vois l’oncle Gabriel de Llobet. Vers la fin de l’après-midi le temps s’étant bien arrangé nous poussons jusqu’à Canet, je prends un bain de mer et baigne les enfants. Chose bizarre, moi qui suis un Roussillonnais je ne m’étais jamais baigné dans la Méditerranée ; au contraire, combien de centaines de bains ai-je pris dans l’Océan ? Je l’ignore. J’en ai pris aussi dans la Manche. À Perpignan, je conclus définitivement avec M. André la vente sur souches de 700 hectos de Claire à 25 francs, sans garantie de degré.
Canet-en-Roussillon, la plage – Carte postale anonyme, s.d. [années 1910] (site Généanet cartes postales)
Vinça, samedi 26 juillet 1913
Le matin, je vais à Nossa. L’après-midi je vais à Ille en auto, je tiens compagnie à Papa qui souffre toujours de son bras ; je m’arrête à Bouleternère où je vais voir les vignes et les pêchers.
Vinça, dimanche 27 juillet 1913
Nous allons à la grand’messe et à vêpres. L’après-midi nous faisons quelques visites ; M. le curé me fait voir une brochure très hostile à Maurras et à l’Action française[29] qu’il vient de recevoir en 3 exemplaires ; à l’aide de citations empruntées pour la plupart à d’anciens livres de Maurras et à ceux des chefs de l’Action française qui n’ont pas la foi catholique, l’auteur s’efforce d’inspirer l’horreur de l’Action française ; il déclare que c’est un scandale que de voir des Catholiques collaborer avec ces incroyants. Je signale cette brochure à Maurras et j’écris pour Le Roussillon un article dans lequel je réponds aux sophismes exprimés dans cette brochure qui a pour auteur un M. Fabien Chalenave.
Semaine du 28 au 31 juillet 1913
Vinça, lundi 28 juillet 1913
Nous allons tous déjeuner à Ille chez mes parents ; l’état de Papa est toujours le même ; dans l’après-midi, je lui fais faire une promenade en auto pour lui faire prendre l’air.
Vinça, mardi 29 juillet 1913
Je vais déjeuner chez l’oncle Gabriel de Llobet à Perpignan, puis je vais visiter des vignes à Claira, elles sont en très bon état, mais la récolte est faible à cause de la gelée d’avril ; heureusement les prix seront bons. Bebelle vient à Perpignan par le train de 4 heures, nous rentrons ensemble en auto.
Vinça, mercredi 30 juillet 1913
Je suis obligé de revenir à Perpignan, ce qui ne m’amuse pas du tout, pour mener l’auto au garage, la pompe à eau est détraquée et je dois faire allonger les tiges des soupapes d’échappement ; je pars à midi ½, j’emmène Tony et pendant qu’on fait le travail au garage, je vais avec lui à la plage de Canet, je le baigne et je me baigne aussi. Au retour, la voiture n’est pas prête, et je rentre en chemin de fer. Le Roussillon publie aujourd’hui mon article sur « Les Catholiques et l’Action française », il y a 2 erreurs de composition, je les fais rectifier, la rectification paraîtra demain.
« Les Catholiques et l’Action française », article d’Antoine d’Estève de Bosch publié en première page du Roussillon du 30 juillet 1913 – Gallica
Vinça, jeudi 31 juillet 1913
Je suis obligé, pour la 3e fois en 2 jours, d’aller à Perpignan pour y reprendre l’auto ; j’y vais par le train de 13 heures ; à Perpignan je vais voir Massé ; au retour, je m’arrête à Ille voir Papa.
Août 1913
Semaine du 1er au 3 août 1913
Vinça, vendredi 1er août 1913
Le matin, je vais à la messe de 7h ½ ; je me confesse et communie. L’après-midi, nous nous promenons et faisons quelques visites.
Vinça, samedi 2 août 1913
Nous déjeunons à Ille, Bebelle et moi ; je mène Papa à Perpignan où il va consulter le docteur de Lamer ; celui-ci lui conseille d’aller dans quelques jours prendre des bains et douches à Thuès pour guérir son arthrite ; à Perpignan je vais voir les Lazerme avec Bebelle. Le voyage à Perpignan, fait en auto, n’a pas fatigué Papa.
Vinça, dimanche 3 août 1913
Le matin, je vais voter à Bouleternère ; aujourd’hui ce sont les élections départementales ; dans ce canton, on vote pour les conseillers d’arrondissement ; comme les deux conseillers sortants qui se représentaient sans concurrents ne me conviennent pas, je vote pour Despéramons et Massé. Je vais à la grand’messe à Ille dont c’est aujourd’hui la fête patronale. L’après-midi, je vais avec Bebelle et Tony au concours hippique de Vernet-les-Bains ; nous y retrouvons les Rovira, Forton, La Croix, Lazerme etc. Un violent orage interrompt le concours pendant une heure.
Semaine du 4 au 10 août 1913
Vinça, lundi 4 août 1913
Je reçois une lettre d’Albert me proposant de me vendre sa Motobloc 16 HP pour 4500 francs ; comme je connais cette voiture qui a très peu servi et qui est presque neuve, comme d’autre part ma 12 HP vieillit beaucoup et est trop petite quand nous y sommes tous dedans, je me décide à accepter et je réponds à Albert que je vais revoir cette voiture qui est dans un garage d’Agen pour la vente. C’est réellement, à ce prix, une bonne affaire. Si je ne la saisis pas, je pourrai peut-être à grand peine faire durer ma 12 HP un an ou 18 mois, et alors je serai obligé d’acheter une voiture neuve qui me coûtera 10.000 frs. environ ; je revendrai la vieille 1500 frs., ce sera une dépense de 8500 frs. ; actuellement je peux espérer revendre la 12 HP 2500 ou 3000 ; la neuve me coûtant 4500, je n’aurai à débourser que 1500 ou 2000 frs. et j’aurai une excellente voiture que je connais. Dans l’après-midi, je vais un moment à Ille. Albert me répond de ne pas aller encore à Agen ; qu’est-ce que cela signifie ?
Vinça, mardi 5 août 1913
Je télégraphie à Albert ; il me répond d’aller le rejoindre à Gaspard où il est en ce moment ; plus je pense à l’affaire qu’il m’a proposée plus je crois qu’il faut l’accepter ; ce sera une bonne affaire.
Gaspard, jeudi 7 août 1913
Hier soir j’étais en chemin de fer et je n’ai pas pu écrire mon journal. J’ai quitté Vinça hier matin, je suis allé à Saint-André pour assister aux obsèques de la petite Luce de Lammerville morte à 15 mois ; je déjeune et dîne à Perpignan chez l’oncle de Llobet ; l’après-midi je vais à Claira, puis à Canet où je prends un bain de mer. Le soir j’assiste, au Panache, au punch en l’honneur de Massé qui est sorti de prison ce matin, et à la remise de l’objet d’art qu’on lui a offert par souscription (une statue de Gaulois). Je quitte Perpignan par le rapide de 23 heures 57 ; je suis à Toulouse ce matin à 3h40, je couche (pour moins de 4 heures) à l’Hôtel de Chambord ; je repars de Toulouse à 9h ¼ et j’arrive à Gaspard à 10 heures. J’y trouve Albert qui est avec les Tournamille ; demain nous irons chercher la voiture à Agen. Je passe la journée agréablement avec les Tournamille.
Gaspard, vendredi 8 août 1913
Nous avons quitté Gaspard ce matin Albert et moi ; nous sommes allés à Agen en chemin de fer ; nous y avons pris la 16 chevaux qui est superbe, repeinte de neuf et en excellent état[30]. J’en prends livraison, je l’essaie jusqu’à Montech et je me décide complètement car elle va très bien ; je la paie à Albert. Nous déjeunons à Montech et en repartons à 2 heures ; nous couchons à Lavelanet chez M. Étienne Bastide où sont en ce moment Marie et les filles d’Albert. Nous en repartirons demain, Marie nous accompagnera.
Automobile type Motobloc 16 HP – Site motobloc1902.com
Vinça, samedi 9 août 1913
Le matin je vais avec Albert visiter le superbe château de Léran, des ducs de Lévis-Mirepoix, amis des Bastide. Le château est à 9 kilomètres de Lavelanet. Nous partons à 2h ¼ de Lavelanet et sommes à Vinça à 6h ½ après nous être arrêtés ¾ d’heure à Ille où nous avons pris le thé chez mes parents. Henry, François et M. Louis d’Ax de Vaudricourt sont arrivés à Vinça jeudi soir et vont tous les jours à Vernet-les-Bains prendre part à un match de tennis qui dure 3 jours ; nous y irons demain, nous sommes tous invités à déjeuner chez les Rovira dans leur villa de Vernet.
Château de Léran (Ariège) – Carte postale Labouche frères, Toulouse, s.d. [années 1910] (site cartorum.fr)
Vinça, dimanche 10 août 1913
Nous allons à la messe de 8 heures ; nous partons vers 10 heures pour Vernet, nous y déjeunons tous chez les Rovira, il y a aussi comme invité un M. de Lafarge qui matche contre François. La fin du concours a lieu l’après-midi, François a un premier prix et un second prix, il est très fatigué. Ma nouvelle voiture se comporte admirablement ; elle grimpe les côtes en 3e et 4e vitesse à merveille.
Semaine du 11 au 17 août 1913
Vinça, lundi 11 août 1913
François, Henry, M. d’Ax partent le matin dans la nouvelle auto d’Henry. Albert et François partent par le train de 11h45 pour Font-Romeu d’où ils regagneront Lavelanet par le Capcir et la vallée de l’Aude, en auto-car. Le matin je vais à la messe de 7h ½, l’après-midi nous allons à Ille souhaiter la fête à Maman ; je fais faire une promenade en auto à Papa.
Vinça, mardi 12 août 1913
Je vais avec Bebelle à la messe de mariage de Mlle Henriette Jonquères d’Oriola avec M. Raphaël Vigier, à Corneilla-del-Vercol ; nous allons ensuite déjeuner chez nos cousins Gout de Bize au château de Boaça. Nous passons l’après-midi à Perpignan où nous faisons beaucoup de commissions, car nous comptons partir après-demain pour la Borie grande.
Vinça, mercredi 13 août 1913
Dans l’après-midi, je vais à Ille et Bouleternère ; Tony souffre de l’oreille gauche, je ne sais pas si cela ne nous empêchera pas de partir demain.
La Borie Grande, jeudi 14 août 1913
Ce matin, Tony ne souffre plus de son oreille et le Dr Jocaveil nous dit que nous pouvons partir sans inconvénient. Nous quittons Vinça à 2 heures en auto. Malheureusement, le mauvais temps nous surprend en route, c’est d’abord un vent violent, puis la pluie, tout cela nous retarde beaucoup, nous nous arrêtons plusieurs fois longuement et nous n’arrivons à la Borie Grande qu’à plus de dix heures le soir par une pluie battante, on ne nous attendait plus. L’auto a marché admirablement, c’est une très bonne voiture, excellente côtière.
La Borie Grande, vendredi 15 août 1913
Je fais la sainte communion à Sauveterre où nous allons à la messe de 9h ½ ; nous nous reposons. La paix est enfin signée dans les Balkans après 10 mois ou même 11 mois de guerre. La Roumanie, la Serbie, la Grèce, le Montenegro d’une part, la Bulgarie d’autre part qui a été complètement écrasée, viennent de s’entendre pour le partage de la Turquie d’Europe ; la Bulgarie, après sa défaite, a dû renoncer à la plupart de ses prétentions ; c’est ainsi que la Grèce, énergiquement soutenue par la France, obtient Salonique et même le port de Cavala sur la mer Égée. Mais il reste encore deux grosses questions à résoudre dans les Balkans : celle des frontières méridionales de l’Albanie et celle de la Thrace et particulièrement de la ville d’Andrinople ; la Turquie, profitant de la nouvelle guerre, a réoccupé cette province et cette ville qui ont été attribuées à la Bulgarie et on ne voit pas comment on pourra les en déloger ; les grandes puissances ne sont pas d’accord, la force seule pourrait obliger la Turquie à respecter le traité de Londres, or aucune puissance ne semble disposée à employer la force ni à permettre que sa voisine l’emploie. On voit, à cet aperçu, que la question d’Orient est loin d’être résolue. La loi du service de 3 ans est définitivement votée et va entrer en application ; elle a le grand inconvénient d’appeler cette année deux classes en même temps, de sorte que, tout l’hiver prochain, il y aura dans l’armée 2/3 de recrues contre un tiers seulement de soldats instruits ; il aurait cent fois mieux valu garder la classe de 1910 ; que pour des raisons politiques et électorales le gouvernement va renvoyer. Une fois l’instruction de ces 2 classes terminée ; la loi sera définitivement entrée en jeu et ce sera un grand progrès.
La Borie Grande, samedi 16 août 1913
Nous ne bougeons pas ; je lis avec grand intérêt l’ouvrage remarquable de Frantz Funck-Brentano, Le Roi ; cet ouvrage est destiné à faire tomber bien des préjugés injustes contre notre monarchie nationale.
La Borie Grande, dimanche 17 août 1913
Je vais avec Bebelle et Lolotte à la messe de 8 heures à Albine, nous y communions.
Semaine du 18 au 24 août 1913
La Borie Grande, lundi 18 août 1913
Nous ne bougeons pas ; ici le temps passe lentement.
La Borie Grande, mardi 19 août 1913
L’après-midi nous allons tous à Castres ; je laisse la voiture à la carrosserie Crouzat pour quelques améliorations à apporter à la carrosserie. Je reviens dans l’auto 12 HP de ma belle-mère ; nous faisons une visite à nos cousins de Blaÿ au château de Gaïx ; le commandant nous fait visiter les ruines du vieux château démoli en 1810 après avoir été démantelé par les révolutionnaires.
Vestiges de l’ancien château de Gaïx (vue actuelle) – Wikipédia
La Borie Grande, mercredi 20 août 1913
L’après-midi, nous allons voir la famille de Lager au château de Navès, thé et tennis.
La Borie Grande, jeudi 21 août 1913
Je vais à Castres voir si l’on travaille à ma carrosserie ; j’y vais en auto avec Henry jusqu’à Vaudricourt, puis à bicyclette. On annonce la mort d’un vieillard qui gardera dans l’Histoire la plus effroyable responsabilité, Émile Ollivier, libéral impénitent, chef du ministère de l’Empire libéral, l’homme « au cœur léger » (mot terrible) qui, ayant la responsabilité du pouvoir, laissa éclater la guerre de 1870 à laquelle la France n’était pas préparée. Il meurt moins de 2 mois après son ennemi Rochefort ; j’aurais mieux aimé voir Émile Ollivier partir le premier ; de quels épigrammes le spirituel et terrible polémiste n’eût-il pas accablé sa mémoire ! Des personnages de premier plan de cette terrible époque, il ne reste guère plus que l’Impératrice qui achève sa triste existence tantôt en Angleterre près des cercueils de son mari et de son fils, tantôt sur la Côte d’Azur au Cap Martin, dans cette villa Cyrnos que j’ai entrevue il y a quelques mois. Combien il eût mieux valu pour la France que le Second Empire ne vît jamais le jour !
La Borie Grande, vendredi 22 août 1913
L’après-midi, nous allons tous chez les Tournier au château d’Ayguefondes, thé et tennis.
La Borie Grande, samedi 23 août 1913
Nous ne bougeons pas.
La Borie Grande, dimanche 24 août 1913
Je vais à la messe de 6 heures ; dans la matinée je vais à Castres par le train de 8h, j’en ramène l’auto. Nous avons le vicomte Ernest de Lacaze à déjeuner ; François passe la journée ici.
Semaine du 25 au 31 août 1913
La Borie Grande, lundi 25 août 1913
Dans l’après-midi, je vais en auto à Saint-Amans perdre un permis de chasse ; le soir j’essaie les phares et fais une courte promenade ; ils ne sont pas fameux, je devrai mettre un projecteur.
La Borie Grande, mardi 26 août 1913
Nous ne bougeons pas. Il vient d’y avoir 30 ans, avant-hier, de la mort de Celui qui aurait été, si la France avait compris, le grand Roi Henri V. À l’occasion de ce triste anniversaire, plusieurs journaux ont évoqué la belle figure de ce Prince si noble, si chevaleresque, si loyal et, on peut le dire, si clairvoyant car il a été sur bien des points en avance sur son temps. La France (ou plutôt les Français) sans doute ne le méritait pas. Combien il faut le regretter !
La Borie Grande, mercredi 27 août 1913
Nous allons à Castres tous ; Bebelle choisit un costume tailleur. Nous rentrons vers 7 heures.
La Borie Grande, jeudi 28 août 1913
Nous allons à Castres, puis à Vaudricourt chez les d’Ax, tennis et thé.
La Borie Grande, vendredi 29 août 1913
Bebelle va chez les Tournier avec Henri et Lolotte ; moi, cela ne me sourit pas ; je les accompagne à Saint-Amans voir la marquise de Lacaze, puis je rentre ; je vais voir nos cousins d’Auxilhon.
La Borie Grande, samedi 30 août 1913
Bebelle va à Castres en chemin de fer pour un essayage ; elle revient avec Henry dans sa petite auto ; moi, je ne bouge pas.
La Borie Grande, dimanche 31 août 1913
Nous allons à la messe à Sauveterre. François passe la journée ici.
Septembre 1913
Semaine du 1er au 7 septembre 1913
La Borie Grande, lundi 1er septembre 1913
L’après-midi nous allons tous faire une longue visite aux d’Auxilhon.
Castres, mardi 2 septembre 1913
Nous sommes tous partis de la Métairie Grande ce matin dans les deux autos (celle d’Henri et la mienne) ; nous nous arrêtons à Castres, nous en repartons pour aller au bassin de Saint-Ferréol, nous nous trompons de route tous les deux, nous nous retrouvons à Sorèze où nous déjeunons ; nous visitons ensuite le collège de Sorèze, puis le bassin de Saint-Ferréol, nous passons ensuite devant celui de Lampi où je n’ai pas le temps de m’arrêter parce qu’il va faire nuit ; je redescends par Dourgne seul, les autres restant à la Métairie grande dans l’auto d’Henri ; moi je vais à Castres où je fais l’essai de 2 phares et d’un projecteur, je couche à Castres à l’Hôtel du Nord.
La Borie Grande, mercredi 3 septembre 1913
Après avoir passé la matinée à Castres où j’ai fait placer sur la voiture un avertisseur électrique dit « cléophon », que j’ai fait venir de Paris, je me promène avec François que j’ai été chercher au quartier du 9ème d’artillerie ; je rencontre Henri Jamme arrivé hier de Biarritz à Lapeyrouse ; je le ramène en auto à Lapeyrouse, il m’y garde à déjeuner ; je rentre ici dans l’après-midi.
La Borie Grande, jeudi 4 septembre 1913
Dans l’après-midi nous allons tous à Lapeyrouse avec l’auto de ma belle-mère voir les Jamme.
La Borie Grande, vendredi 5 septembre 1913
Le matin à 8 heures je vais à la chasse avec Henry, nous ne voyons rien. L’après-midi, avec Bebelle et Lolotte, en auto à Saint-Amans pour téléphoner à Castres et accompagner Henry au docteur Molinier. Maurice Roger m’écrit que les raisins sont mûrs et qu’il faudra vendanger au milieu de la semaine prochaine. Je vais aller seul là-bas afin de mettre les choses en train, puis je reviendrai ici pour aller en auto aux grandes manœuvres du Sud-Ouest ; et ensuite nous repartirons tous pour rentrer à Ille.
La Borie Grande, samedi 6 septembre 1913
Joséphine Miller, que nous avions depuis deux ans, nous quitte aujourd’hui pour rentrer chez elle à Munich ; je l’accompagne à la gare à midi 17 avec les enfants. Sa remplaçante, une Wurtembergeoise catholique Käthe Hinterauer, s’est annoncée pour lundi. J’aurais préféré une Autrichienne car il me répugne d’avoir des domestiques allemands, mais je n’ai pu en avoir. Pour rien au monde, par exemple, je ne voudrais une Prussienne. J’espère que les enfants apprendront facilement l’allemand ; c’est la raison, la seule raison pour laquelle je leur donne une bonne allemande.
La Borie Grande, dimanche 7 septembre 1913
Nous allons à la messe à Sauveterre. À la sortie de la messe nous apprenons qu’un grave accident de chemin de fer vient de se produire à Saint-Amans ; nous y allons aussitôt ; c’est un train militaire transportant le 81e de ligne et un train de voyageurs qui se sont précipités l’un contre l’autre à trois ou 400 mètres au-delà de la gare de Saint-Amans, le chef de gare avait donné à tort au train militaire le signal du départ ; c’est un triste spectacle ; les wagons ont grimpé les uns sur les autres, brisés en mille morceaux ; il y a 4 morts : le chauffeur du train de voyageurs, et, dans le train militaire, la cantinière, un soldat garçon de cantine et, dit-on, le cantinier ; tous étaient dans le premier wagon, il y a quelques autres blessés, il y a aussi des chevaux tués et blessés et du matériel endommagé. Les troupes bivouaquaient dans une prairie sous la ligne de chemin de fer. Le train militaire transportait le 81e de ligne sur le théâtre des grandes manœuvres d’armée. L’après-midi visite de Germaine avec son beau-frère et ses enfants.
Semaine du 8 au 14 septembre 1913
La Borie Grande, lundi 8 septembre 1913
Je vais à la messe de 6h ½ à Albine. Ensuite je vais à Castres, je fais l’acquisition d’un projecteur Blériot d’occasion ; ainsi, je serai très bien éclairé en automobile. Ma belle-mère et Lolotte sont venues avec moi.
Vinça, mardi 9 septembre 1913
Je quitte le matin à 7h la Borie grande, je prends à Albine le train de 7h33 et j’arrive à Perpignan à 14h ½ ; je fais route depuis Béziers avec le Docteur Rouflay, de Nice. Je prends à Perpignan l’ancienne voiture Motobloc et je vais à Claira où je parcours les vignes ; la récolte est mûre et il est temps de vendanger, certains raisins de carignan commencent même à se pourrir ; on commencera jeudi. Je vais coucher à Vinça où je n’arrive qu’à 21h ¾ ; Papa, Maman, Tante Josepha, Nénette y sont depuis quelque temps ; Papa irait beaucoup mieux si sa douleur arthritique au bras ne le faisait souffrir.
Vinça, mercredi 10 septembre 1913
Je fais partir nos vendangeurs de la gare de Bouleternère et de celle de Vinça. L’après-midi, Tante Josepha offre un thé à quelques personnes, notamment aux fiancés Thibault-Noëll ; on fait de la musique. Le matin je suis allé aussi à Ille.
Claira, jeudi 11 septembre 1913
Le matin je vais prendre un bain à Nossa ; l’après-midi je viens en auto à Claira où la vendange a commencé ce matin, il était grandement temps ! En passant je m’arrête un instant à Perpignan ; je couche à Claira.
Claira, vendredi 12 septembre 1913
On continue la cueillette du carignan de la Cadène ; ils sont très chargés de récolte ; mais ils commencent à se pourrir parce que les grains sont gros et serrés ; et cependant ils ne sont certes pas trop mûrs ! On se hâte. Je vais à Perpignan, j’y déjeune et y passe une partie de l’après-midi ; je me fais arracher 3 racines de dents par le Dr Vidal. Je vais voir Tante Augustine ; je couche à Claira.
La Borie Grande, samedi 13 septembre 1913
Je passe la matinée à Claira, je déjeune à Perpignan et je repars à 15h15 de Perpignan afin de rejoindre Bebelle et les enfants à la Borie Grande et d’aller aux grandes manœuvres. En arrivant, je trouve une carte de circulation que le généralissime Joffre m’a envoyée, sur ma demande, et qui va me permettre de circuler en auto sur le théâtre des grandes manœuvres. Albert est ici ; nous logerons chez lui à Montech pendant les manœuvres.
La Borie Grande, dimanche 14 septembre 1913
Nous allons à la messe à Sauveterre. L’après-midi je vais à la chasse avec Albert, nous ne levons rien. Je reçois une lettre de Paris, d’un M. Maurice Brousse, me disant qu’il m’achète la voiture 12 HP au prix de 3300 francs ; je lui en avais d’abord demandé 3500 ; puis sur sa demande j’en avais rabattu 200. Je suis enchanté de cette affaire, le prix est bon et, de cette façon, ma nouvelle voiture ne me coûte que 1200 francs ; j’y ai dépensé environ 400 frs en diverses améliorations ; j’ai donc pour une dépense de 1600 francs une superbe voiture pour ainsi dire neuve et qui me donne toute satisfaction. J’ai fait une excellente opération.
Semaine du 15 au 21 septembre 1913
Montech, lundi 15 septembre 1913
Départ pour Montech à 1 heure, arrêt à Castres, nous arrivons ici vers 5h ½ ; 117 kilomètres d’automobile. Marie est arrivée dans l’après-midi pour nous recevoir.
Montech, mardi 16 septembre 1913
Longue randonnée en auto, de Montech à Beaumont-de-Lomagne, Cologne, Cadours, en pleine armée du général Pau dont nous rencontrons constamment des détachements en train d’avancer vers la Save derrière laquelle est retranchée l’armée rouge du général Chomer ; nous retrouvons celle-ci à L’Isle-en-Jourdain où nous rencontrons François ; nous visitons une position très forte de l’armée rouge, à l’est l’Isle, sur la route de Toulouse ; c’est là que nous reviendrons demain matin car c’est là vraisemblablement qu’aura lieu la première attaque. Nous rencontrons le cortège de M. Poincaré qui visite les armées ; son auto est conduite par un cousin d’Albert, M. de Lagausie, qui fait une période comme réserviste et qu’on a réquisitionné à cet effet ; on a réquisitionné la voiture et le propriétaire, ce qui n’amuse pas ce dernier, qui est royaliste ; il nous raconte ce qu’il fait. Nous rentrons le soir à Montech.
Les grandes manoeuvres dans le Tarn-et-Garonne en 1913 – Photographie de presse, Agence Rol (Gallica)
La Borie Grande, mercredi 17 septembre 1913
Nous nous levons à 2 heures, partons à 3h et sommes avant cinq heures à la position centrale de défense de l’armée rouge, remarquée hier soir ; c’est un mamelon près de Pujaudran sur la route de l’Isle-en-Jourdain à Toulouse ; chemin faisant nous assistons à un combat de nuit sur l’aile droite de l’armée rouge. L’armée du général Pau attaque toute la ligne de défense du général Chomer qui s’étend sur une vingtaine de kilomètres ; la bataille dure toute la matinée, de 4 heures à midi ; de notre position, nous voyons tout ; j’assiste à des mises en batterie et à des tirs de canon, de mitrailleuses etc. ; les troupes d’attaque et de défense se dissimulent très bien et profitent de tous les accidents de terrain ; à partir de 8h ½, le bruit devient assourdissant, les canons, les mitrailleuses, l’infanterie tirent continuellement, c’est grandiose. Le président de la république, les officiers étrangers, le généralissime Joffre, les arbitres restent longtemps sur le tertre que nous avons choisi ; le public est très nombreux, il y a là plus de cent automobiles ; la mienne est envahie un moment par des gens qui veulent se faire photographier en même temps que Poincaré, notamment par un officier russe, homme superbe. À midi, le général Pau est déclaré victorieux par les arbitres et la bataille est finie ; c’est la fin des grandes manœuvres. Nous déjeunons sur l’herbe avec les Tournamille et François, puis nous rentrons à Montech, prenons nos sacs et repartons à 5h ¼, de Montech pour la Borie Grande où nous arrivons à 9h ½ du soir.
La Borie Grande, jeudi 18 septembre 1913
Nous nous reposons aujourd’hui ; demain, je repars pour aller reprendre mes vendanges.
Ille, vendredi 19 septembre 1913
Nous quittons la Métairie Grande à 3 heures, trop tard, mais les malles n’étaient jamais finies ! Aussi nous n’arrivons à Ille qu’à 10 h du soir après avoir sonné 3 fois et éclaté une fois à 3km d’Ille ! Il m’est arrivé de passer six mois sans crever ni éclater, puis, comme aujourd’hui, crever trois fois en quelques heures, c’est déconcertant ! Je suis heureux de rentrer ici après tant de déplacements ; nous voici enfin stables pour plusieurs mois.
Ille, samedi 20 septembre 1913
Je vais à Claira ; on a laissé mes vignes ces jours-ci pour vendanger celles de Papa : on reprendra les miennes mercredi ou jeudi. J’éclate encore ; évidemment, il y a quelque chose d’anormal dans les pneus ; heureusement aucun pneu n’a été endommagé par ces éclatements, mais j’ai perdu 2 vieilles chambres à air ; j’enverrai les pneus chez un spécialiste à Perpignan, mais cela me privera de l’usage de la voiture pendant 2 ou 3 jours.
Ille, dimanche 21 septembre 1913
Je vais à Perpignan en chemin de fer ; au marché aux vins, on me fait des offres à 31 frs. pour Claira, je demande 32 frs. Je déjeune chez les Llobet ; je vais voir les Lazerme qui m’apprennent que l’oncle Albert est gravement malade, il a une maladie du foie et a été opéré ces jours-ci à la clinique des Frères de Saint-Jean de Dieu à Paris, l’opération a réussi dit-on. Je rentre à Ille par le train de 4 heures et vais à Bouleternère en auto ; on a commencé hier à vendanger ; puis on a interrompu la vendange et on la reprendra mercredi ou jeudi.
Semaine du 22 au 28 septembre 1913
Ille, lundi 22 septembre 1913
Le matin, je vais à Perpignan par le premier train pour expédier la 12 HP à son acheteur M. Brousse, Descombes-Autos, 11 rue Descombes, à Paris ; il la veut par grande vitesse, ce qui lui coûtera 336 francs ; je fais toutes les démarches et j’assiste à l’embarquement de la voiture, elle est en très bon état ; je l’ai très bien vendue ; je ne comptais certainement pas en retirer ce prix de 3300 frs. J’apprends à Perpignan par Marthe Durand la mort de l’oncle Albert de Lazerne ; il n’avait pas plus de 55 ou 56 ans et laisse un fils de 11 ans ; c’est une mort bien prématurée. Je rentre à Ille par l’express de 11 heures, puis vais à Vinça en auto avec Bebelle et les enfants, nous y déjeunons et passons l’après-midi. J’apprends la triste nouvelle à Bonne Maman. Papa et Maman sont encore à Vinça pour quelques jours.
Ille, mardi 23 septembre 1913
Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; je fais faire différentes petites choses à la carrosserie de l’automobile, un nouveau vernis notamment. Nous n’avons aucun détail sur la mort de l’oncle Albert ; nous ne savons pas si on l’enterrera à Perpignan ou à Saint-Cyprien.
Claira, mercredi 24 septembre 1913
Je vais à Perpignan et Claira en chemin de fer ; en passant à Perpignan, j’apprends par les Lazerme que l’oncle Albert sera inhumé à Paris et qu’il n’y aura dans le pays qu’un service funèbre. À Claira je suis navré du résultat de la vendange au Champ Parès ; au lieu de 992 comportes l’année dernière (834 en 1911 malgré la gelée et 1268 en 1910), il n’y en aura guère plus de 300 ; quelle diminution ; en tout, je ne dépasserai guère 1800 comportes, c’est-à-dire la valeur de 1150 à 1200 hectos ; quel mal la gelée d’avril m’a fait ! Je couche à Claira.
Ille, jeudi 25 septembre 1913
Il n’y a eu au Champ Parès que 298 comportes ! Je rentre à Ille par l’express de 11 heures 30. L’après-midi nous allons en auto, Bebelle, Henry et moi, aux vendanges de Bouleternère, puis à Vinça. Papa souffre toujours de son bras gauche ; je crains beaucoup que ce bras ne reste ankylosé ; c’est désolant !
Claira, vendredi 26 septembre 1913
Je suis revenu à Claira pour assister à la fin de la vendange ; le matin, je suis allé à Bouleternère ; on finira demain soir à Claira ; je couche ici.
Claira, samedi 27 septembre 1913
Je passe la plus grande partie de la journée à Perpignan, je cherche à voir des courtiers, mais on ne propose pas d’affaires, les transactions sont presque nulles. Je déjeune chez les Llobet. Je rentre et couche à Claira ; le soir, je paie les vendangeurs. Le résultat est bien piètre, il y a, en tout, 1888 comportes au lieu de 3305 en 1912, 2592 en 1911 et 3915 en 1910. Tout le mal vient de la gelée du 15 avril qui a abîmé les aramons ; les carignans ont donné d’une façon normale ; ceux de la Cadène ont eu une très belle récolte. J’achète des grappillons à 0,12 fr. le kilogramme ; on en apporte déjà pour plus de 6000 kilogrammes.
Ille, dimanche 28 septembre 1913
Je vais à la messe de 7h à Claira, j’y fais la sainte communion ; tous mes vendangeurs, du moins tous ceux qui ne sont pas repartis encore, y viennent aussi. Je passe la matinée à Perpignan où je vois de nombreux courtiers qui engagent des pourparlers avec moi pour ce qui me reste à vendre, mais je n’ai pas d’offre ferme. Les cours oscillent de 30 à 33 frs. suivant degré ; mon vin de Claira peut valoir 31 frs. environ. Je rencontre l’oncle Xavier à Perpignan ; je l’engage à venir déjeuner à Ille et je l’emmène en auto ; il déjeune avec nous et, dans l’après-midi, va voir Papa à Vinça. Il a, entre Pia et Claira, une récolte de 7000 hectos environ ; il vient de la vendre à 32 frs. ; cela lui fait 220 à 230.000 frs. ; heureux propriétaire !
Semaine du 29 au 30 septembre 1913
Ille, lundi 29 septembre 1913
Il pleut toute la journée ; vers le soir, la pluie redouble, accompagnée de tonnerre et d’éclairs ; nous ne sortons guère ; nous n’allons que chez les Barescut, en auto, avec les Amade.
Ille, mardi 30 septembre 1913
Je vais prendre Papa à Vinça en auto pour le mener à Perpignan où Louis Lutrand doit radiographier son bras ; je déjeune à Vinça ; je vais me baigner à Nossa. Tante Josepha et Maman viennent aussi à Perpignan. Nous prenons aussi Bebelle en passant à Ille. La radiographie par les rayons X révèle, ce dont nous nous doutions, que c’est de l’arthrite ; un traitement thermal pourra donc en avoir raison. Je vois plusieurs courtiers, mais je n’ai encore aucune offre ferme ; il y a un véritable marasme dans les affaires ! Je ramène Papa à Vinça et rentre à Ille à 8 heures. La pluie d’hier, qui est tombée en trombe vers le soir et dans la nuit à Perpignan et au sud de Perpignan, a causé de grands dégâts. À Perpignan, beaucoup de maisons ont été inondées, des caves, des cours, des cuisines, ont été remplies d’eau ; il est tombé, en moins d’un jour, 114 millimètres au pluviomètre de l’observatoire. À Cerbère, ça a été une véritable catastrophe ; plusieurs maisons se sont effondrées, on parle de 14 ou même de 18 morts ; la ligne de chemin de fer d’Espagne a été coupée en plusieurs points ; une explosion d’acétylène occasionnée par l’inondation a fait plusieurs victimes ; c’est un désastre !
Octobre 1913
Semaine du 1er au 5 octobre 1913
Ille, mercredi 1er octobre 1913
Je ne bouge pas de la journée ; nous faisons un tour de promenade à la Métairie Saint-Martin.
Ille, jeudi 2 octobre 1913
Nous allons tous à Claira et Perpignan en auto ; à Perpignan je vois plusieurs courtiers, mais on fait des offres insuffisantes et je ne traite pas ; il y a, en ce moment, un véritable marasme, mais je suis persuadé qu’il y aura une reprise vers le milieu du mois. Je vois Maman à Perpignan. Nous avons emmené les enfants qui ont été enchantés de la promenade. À Claira j’ai acheté 34.363 kilos de grappillons pour 3964 francs 40 ; je crois que cela pourra me donner 225 à 250 hectos de vin ; à 30 francs l’hecto, cela ferait, brut, 6750 à 7500 frs., et net (déduction faite du prix d’achat et des frais) la coquette somme de 2750 à 3500 francs ; mais la vendra-t-on 30 francs ? C’est douteux !
Ille, vendredi 3 octobre 1913
Le matin je vais à Bouleternère à motocyclette ; l’oncle Xavier vient nous voir, il repart demain pour Angers.
Ille, samedi 4 octobre 1913
Le matin, je vais à Vinça à motocyclette, je vois Papa qui est toujours à peu près dans le même état. L’après-midi, Maman vient ici pour orner la chapelle du Rosaire.
Ille, dimanche 5 octobre 1913
Le matin nous faisons, Bebelle et moi, la Sainte Communion avant la messe de 8h ½ ; nous revenons à la grand’messe et à vêpres, l’après-midi nous faisons et recevons des visites.
Semaine du 6 au 12 octobre 1913
Ille, lundi 6 octobre 1913
Je vais à Perpignan et Claira ; le marasme dans les affaires continue ; il faudra attendre une reprise, plusieurs jours et peut-être plusieurs semaines.
Ille, mardi 7 octobre 1913
Nous allons à Vinça pour le service anniversaire de la mort de Bon Papa ; nous y passons la journée et faisons des visites.
Ille, mercredi 8 octobre 1913
Nous ne bougeons pas aujourd’hui ; il pleut une partie de la journée ; nous nous promenons dans la campagne.
Ille, jeudi 9 octobre 1913
Je vais à Claira, Perpignan, Rivesaltes en auto ; à Rivesaltes je vois Tribillac pour mon vin, il n’est pas acheteur ; à Perpignan j’assiste à une réunion du comité royaliste au sujet du journal Le Roussillon.
Ille, vendredi 10 octobre 1913
Le matin je vais à Vinça à motocyclette ; l’après-midi je ne bouge pas.
Ille, samedi 11 octobre 1913
Nous ne quittons pas Ille aujourd’hui ; nous allons nous promener dans la campagne.
Ille, dimanche 12 octobre 1913
Je vais à la messe de 8h ½ ; ensuite je vais à Perpignan pour le marché aux vins et pour le déjeuner d’Action française ; je suis en pourparlers pour la vente du solde du vin rouge de Claira ; il y a une certaine reprise : il faut en profiter. Ille est en fête aujourd’hui ; on a organisé une fête de bienfaisance au profit des familles des victimes de la catastrophe de Cerbère ; il y a cortège en musique, danses, loterie, distribution de petites fleurs bleues etc. Cette fête produit 1600 francs ; à la loterie, nous gagnons plusieurs choses ; elle est tirée par le maire, M. Batlle, sur le balcon de la mairie.
Semaine du 13 au 19 octobre 1913
Ille, lundi 13 octobre 1913
Je reviens à Perpignan et je vais à Claira avec M. Rebuffat et M. André, négociant, pour voir le vin ; je me décide à vendre à M. André, à qui j’ai déjà vendu 700 hectos, le solde de mon vin rouge, c’est à dire 400 à 450 hectos. Je le vends à 27,50 fr. l’hecto ; il y a 4 jours, on m’offrait 27 frs. Le vin rouge pèse exactement 8°, et encore il entre là-dedans pour 260 ou 270 hectos de vin de grappillons qui pèse 6,4, sans quoi le degré de ma récolte serait 8 ½ au moins ; pour cette année c’est beaucoup. L’achat de grappillons a été une affaire excellente. Nous rentrons à Ille à 8 heures moins le quart.
Ille, mardi 14 octobre 1913
J’ai aujourd’hui 31 ans et il y a 24 ans de la guérison de ma blessure à la main ; que de temps écoulé déjà ! Je vais aux obsèques de M. Deille, beau-père de M. Obert. Le matin je vais aussi à Bouleternère et le soir à Vinça, le tout à motocyclette. Papa ne se sent pas mieux, bien au contraire ; son bras le fait toujours beaucoup souffrir et il s’affaiblit ; ce sera bien long !
Ille, mercredi 15 octobre 1913
Nous allons à la grand’messe et vêpres au Carmel où l’on célèbre l’Adoration perpétuelle et la fête de Sainte Thérèse. Poincaré, à son retour d’Espagne, vient de traverser la Provence et il est allé hier à Maillane saluer Frédéric Mistral ; c’est un joli geste auquel tout le monde doit applaudir ; c’est surtout, de la part du président de la république, un geste symptomatique de l’état des esprits et du courant des idées. Cette nécessité dans laquelle est le gouvernement de céder au courant d’idées régionalistes, si contraires à son principe, prouve combien ces idées ont fait de progrès ; voilà précisément ce qu’il y a de bon car c’est aussi antirépublicain que possible !
Ille, jeudi 16 octobre 1913
Le matin je vais à Bouleternère assister à la fête de la société de secours mutuels « L’Union Familiale » ; cette année le maire n’a pas osé interdire le cortège ; il n’a pas oublié la leçon de l’année dernière ! Je déjeune chez mon fermier Jacomy. L’après-midi nous allons tous à Vinça ; Papa va un petit peu mieux, mais n’est pas brillant encore.
Ille, vendredi 17 octobre 1913
Je reçois de mauvaises nouvelles de ma 12 HP qui est à Paris ; son acheteur est à peu près introuvable et ne me paie pas bien qu’il ait reconnu, après essai, que la voiture est en très bon état et marche parfaitement. Il me l’avait achetée ferme 3300 frs ; mais il comptait la revendre immédiatement pour pouvoir me la payer ; or l’acheteur sur lequel il comptait s’est dérobé, et lui est hors d’état de payer. C’est bien ennuyeux et bien inquiétant ; j’ai eu affaire à un farceur. Heureusement j’avais pris mes précautions, je ne lui ai pas livré la voiture ; c’est Xavier Civelli qui l’a retirée de la gare de ma part. En attendant, mon acheteur Brousse assure qu’il trouvera à très bref délai, à revendre la voiture ; s’il n’y a pas réussi dans peu de jours, je partirai pour Paris où je tâcherai de la vendre moi-même. L’après-midi nous allons voir les d’Ax à Corneilla et les Çagarriga à Millas.
Ille, samedi 18 octobre 1913
Dans l’après-midi je vais à Perpignan en auto ; j’assiste à une réunion du comité royaliste ; d’importantes décisions y sont prises pour relever la situation financière du journal Le Roussillon qui laisse tant à désirer !
Ille, dimanche 19 octobre 1913
J’ai été fatigué cette nuit ; j’ai eu un peu de fièvre ; aussi je ne sors que pour aller à la grand’messe et à vêpres. Nous devions aller déjeuner demain chez les Massia à Montesquieu ; je leur télégraphie que nous n’y irons pas ; ce serait une imprudence. Avec deux jours de repos il n’y paraîtra plus et nous pourrons certainement nous rendre à l’invitation de Madame Raymond de Çagarriga qui nous invite à déjeuner mardi chez elle à Millas avec ses cousins de Çagarriga et ses neveux de Pontac.
Semaine du 19 au 26 octobre 1913
Ille, lundi 20 octobre 1913
Je vais aux obsèques de Bonaventure Bô, fermier de la métairie du Salt des Cabaills, autrefois à ma tante Civelli, aujourd’hui à Papa ; il est mort samedi soir d’une maladie de cœur ; j’étais allé le voir il y a huit jours.
Ille, mardi 21 octobre 1913
Nous allons déjeuner à Millas chez les Raymond de Çagarriga ; ils ont leurs cousins et neveux et un archiviste de Toulouse venu pour inventorier leurs archives de famille qui sont très riches.
Ille, mercredi 22 octobre 1913
Dans l’après-midi je vais à Vinça voir Papa dont l’état n’a pas changé ; je m’arrête à Bouleternère.
Ille, jeudi 23 octobre 1913
Nous avons à déjeuner Tante Augustine qui va partir pour le Chili ; elle quitte Perpignan le 2 novembre et s’embarque à Barcelone le 4 ; elle passera 2 ou 3 mois à Santiago chez sa sœur, ma tante Emérentienne de Llobet, fille de la Charité, qui est là-bas depuis 9 ans ! Nous avons aussi bonne Maman, Tante Josepha et Nénette qui font leurs adieux à Tante Augustine, et enfin Henri Passama qui s’est annoncé pour aujourd’hui.
Ille, vendredi 24 octobre 1913
Je vais à Vinça assister, comme président de la Société Saint-Sébastien, aux obsèques de Mlle Antoinette Salvo qui était membre honoraire ; je déjeune à Vinça. L’après-midi, nous avons la visite de Tante Hélène de Lazerme et de Thérèse venues ici pour accompagner une conférencière de la Ligue patriotique des Françaises ; elles viennent avec cette dame et le chanoine Parmentier nous voir et prendre le thé.
Ille, samedi 25 octobre 1913
Dans l’après-midi je me promène avec Bebelle du côté de Saint Michel et du Ximenil.
Ille, dimanche 26 octobre 1913
Je vais passer la journée à Béziers pour prendre part au Congrès de la Confédération générale des Vignerons (C.G.V.) ; ce congrès est superbe et réunit plus de 3000 membres de cette formidable union de syndicats qui comprend plus de 80.000 membres ; au banquet nous sommes 3000 et le service s’en ressent car il est loin d’être fameux mais bah ! nous n’y sommes pas allés pour bien manger, mais pour affirmer notre force, je vois Gaston, Rinette et leurs enfants. Parti à 5h56, je rentre le soir à 8h ½. ; des trains spéciaux sont organisés ; j’entends la messe de 7 heures à Perpignan, à l’église Saint Joseph.
Semaine du 27 au 31 octobre 1913
Ille, lundi 27 octobre 1913
Je vais chercher Papa à Vinça en auto ; j’y déjeune ; je le ramène ici dans l’après-midi. Nous pensons maintenant qu’il a un abcès à l’articulation du bras gauche ; il faudra nous en assurer le plus tôt possible.
Ille, mardi 28 octobre 1913
Le matin je vais à Perpignan en auto avec Bebelle ; de là, je vais seul à Claira. Nous rentrons vers 13 heures. M. Pons, qui a vu Papa ce matin, a reconnu l’existence d’un abcès ; il appelle M. de Lamer et il est probable qu’on le percera demain ; ce sera très facile car il est tout à la surface. Mais le point inquiétant c’est de savoir de quelle nature est cet abcès ; ne serait-il pas tuberculeux ? S’il en est ainsi, tout est à craindre.
Ille, mercredi 29 octobre 1913
M. de Lamer vient aujourd’hui et perce l’abcès ; c’est chose très facile ; il ne croit pas que cet abcès soit d’origine tuberculeuse ; en tout cas, il est probable que Papa va ressentir un grand soulagement à la suite de l’enlèvement de cet abcès qui le faisait beaucoup souffrir.
Ille, jeudi 30 octobre 1913
Papa a été très souffrant aujourd’hui et nous a donné un moment de réelle inquiétude ; la plaie de son abcès s’est mise à saigner et le Docteur Pons lui-même n’arrivait pas à arrêter l’hémorragie ; il a fallu à 9 heures du soir (grâce à l’obligeance d’une employée de la poste) téléphoner au Docteur de Lamer qui est arrivé à 10h ½ en auto. Au bout d’une demi-heure, M. de Lamer a réussi à arrêter cette hémorragie, mais Papa est très affaibli et il a fallu lui faire des injections de sérum pour le soutenir. Ce matin il a eu la joie de voir M. le curé[31] qui, reconnaissant implicitement ses torts à notre égard, est venu faire une visite à Papa, mettant fin ainsi à une brouille qui durait depuis plus de deux ans et était très pénible ; de part et d’autre on a convenu que le passé serait oublié. M. de Lamer quitte Papa à 11h ½ du soir et s’efforce de nous rassurer.
Ille, vendredi 31 octobre 1913
Papa a passé une nuit assez tranquille ; sa plaie est cicatrisée et l’hémorragie ne recommencera pas ; il a besoin maintenant de reprendre des forces ; il faut aussi que l’abcès se vide complètement. Il est bien malade et, parfois, je me demande avec angoisse s’il ne faut pas nous attendre à le voir nous quitter. M. Pons est assez pessimiste ; M. de Lamer l’est moins. Dans l’après-midi, je suis obligé d’aller à Perpignan pour plusieurs affaires ; je retardais depuis mercredi ce déplacement à cause de Papa ; j’y vais avec Bebelle et avec Nénette qui est venue ici par le train de 13 heures ¼.
Novembre 1913
Semaine du 1er au 2 novembre 1913
Ille, samedi 1er novembre 1913
Nous faisons la sainte communion à 8 heures ; nous assistons à la grand’messe et à vêpres. Papa est toujours très faible, M. de Lamer revient le soir et est cependant assez satisfait ; il croit que l’abcès n’était pas de nature tuberculeuse et qu’il ne se renouvellera pas ; dans quelques jours nous pourrons nous rendre compte de cela ; s’il était tuberculeux ce serait très grave.
Ille, dimanche 2 novembre 1913
Nous faisons de nouveau la sainte communion ; nous allons à tous les offices et à la procession au cimetière ; Papa a passé une assez bonne nuit et une assez bonne journée.
Semaine du 3 au 9 novembre 1913
Ille, lundi 3 novembre 1913
Nous ne bougeons pas. Nous voyons Bonne Maman, Tante Josepha et Nénette venues pour voir Papa dont l’état est stationnaire ; il y a tendance à l’amélioration.
Ille, mardi 4 novembre 1913
Papa passe d’assez bonnes nuits ; la plaie se cicatrise normalement ; la seule chose inquiétante, c’est un peu de fièvre le soir. Nous allons déjeuner chez les Passama à Saü près Thuir. Nous avions renvoyé cette visite à Saü, qui devait avoir lieu jeudi dernier, à cause de l’état de Papa. Les La Croix y viennent dans l’après-midi. Je vends mon vin blanc de Claira, qui pèse 9,7, au prix de 32 francs l’hecto à M. Péquignot, négociant à Rivesaltes ; il y a cinq ou six jours, il m’avait offert 30 frs., puis 31 ; j’avais toujours demandé 32 frs. et j’ai fini par les obtenir ; il y a une certaine reprise des cours des vins depuis quelques jours. On le retirera à la fin de la semaine.
Ille, mercredi 5 novembre 1913
Dans l’après-midi je vais à Bouleternère en auto ; j’y emmène Bebelle, Tony et les enfants. Le petit Joseph marche tout seul depuis quelques jours ; il a été plus avancé que son frère et sa sœur. L’état de Papa est stationnaire.
Ille, jeudi 6 novembre 1913
Papa semble, depuis deux ou trois jours, aller un peu mieux ; l’après-midi Maman est obligée d’aller à Perpignan et je la remplace auprès de Papa ; je le garde toute l’après-midi jusqu’à l’arrivée de Maman et j’aide le Docteur à faire son pansement.
Ille, vendredi 7 novembre 1913
Il commence à faire froid ; Papa va un peu mieux ; la plaie de son abcès ne suppure plus et va se fermer ; l’état général est stationnaire avec tendance à l’amélioration. Nous allons, Bebelle et moi, à la messe de 7h et y faisons la sainte communion.
Ille, samedi 8 novembre 1913
Je vais à Perpignan et Claira en auto ; Bebelle et Nénette m’accompagnent à Perpignan.
Ille, dimanche 9 novembre 1913
Nous allons à la grand’messe ; l’après-midi, je vais à Vinça en auto, pour la visite au cimetière. L’état de Papa est stationnaire. Henri de Lavergne, Philomène et leurs enfants arrivent ce soir ; ils viennent voir Papa et passeront quelque temps dans le pays.
Semaine du 10 au 16 novembre 1913
Ille, lundi 10 novembre 1913
Je vais à Perpignan assister aux obsèques de Madame Louis Noëll née Bartissol ; cette dame, morte d’une pneumonie à l’âge de 47 ans, m’avait témoigné de l’intérêt à l’époque où il était question de mon mariage avec Mlle de Pallarès, aujourd’hui mariée à M. Maurice Lafabrègue. Je laisse l’auto à Perpignan pour faire resserrer le frein et je rentre à Ille par le train de 4 heures. À Perpignan, je vais un moment à la Bibliothèque municipale.
Ille, mardi 11 novembre 1913
Je reviens à Perpignan reprendre l’auto au garage ; je rentre à Ille à 4h ½.
Ille, mercredi 12 novembre 1913
Je reviens encore à Perpignan pour y accompagner Maman, Nénette et Bebelle ; Maman s’occupe avec M. Bausil de la possibilité de faire jouer la pièce Cœur de Française au profit du Dispensaire de la Croix-Rouge ; il y a de grosses difficultés ; je vais aux Archives du département. Le matin je suis allé à Vinça avec Bebelle, Henri, Philomène et tous les enfants ; nous avons assisté à la messe du mariage de Charles de Guardia avec Mlle Chambeu ; nous avons déjeuné à Vinça.
Ille, jeudi 13 novembre 1913
Aujourd’hui, je ne bouge que pour aller à Bouleternère où je m’occupe avec Jacomy de refaire le bail des terres affermées ; ce remaniement est rendu nécessaire par la plantation en vigne du champ de l’Aire que je vais faire tout prochainement.
Ille, vendredi 14 novembre 1913
L’état de Papa s’améliore ; mais il y aura beaucoup à faire pour remonter le courant et rendre bon l’état général. Aujourd’hui je ne bouge pas.
Ille, samedi 15 novembre 1913
L’après-midi, je vais à Perpignan où j’assiste à une réunion du comité royaliste relative au journal Le Roussillon ; grâce à un pressant appel, un certain nombre de royalistes ont souscrit annuellement des sommes variables qui permettront d’établir un budget normal pour ce pauvre journal. Le matin, j’assiste à la grand’messe ; c’est aujourd’hui la fête de l’Adoration.
Ille, dimanche 16 novembre 1913
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi de 4 à 6 h, j’accompagne Tony au cinéma de la gare. Papa va mieux et je vais pouvoir aller à Paris m’occuper de la situation de ma voiture 12 H.P. ; je passerai par Bergerac pour voir Marie-Thérèse et Max que je n’ai pas vus depuis 19 mois et pour étudier une affaire.
Semaine du 17 au 23 novembre 1913
Ille, lundi 17 novembre 1913
Maman étant à Perpignan au cours de la Croix-Rouge, je tiens compagnie à Papa toute l’après-midi.
Ille, mardi 18 novembre 1913
L’après-midi, je vais à Bouleternère et Vinça avec Bebelle ; je signe avec Jacomy le nouveau bail qui exclut le champ de l’Aire que je vais planter en vigne ; désormais, en fait de champs affermés, il n’y aura plus que « Derrès las Casas » et le « Camp d’el Prat ». Le fermage sera de 800 fr. au lieu de 1060.
Ille, mercredi 19 novembre 1913
Le matin je vais en auto avec M. Hippolyte Bô et un pépiniériste d’Ille acheter des racinés pour mes plantations de vignes ; je les achète à Saint-Feliu-d’Amont. Je reçois une lettre me disant que ce filou de Brousse a revendu ma 12 HP depuis 15 jours ; il ne m’a pas donné un sou ; c’est un escroc et il n’y a plus à hésiter à le poursuivre ; je partirai demain pour Paris. Dans l’après-midi je vais avec Bebelle à Perpignan en auto ; nous emmenons Tony chez le Dr de Lamer qui examine son abcès au front et qui déclare que c’est un bobo insignifiant ; peux partir tranquille. Papa va aussi beaucoup mieux.
Paris, vendredi 21 novembre 1913
J’ai quitté Ille hier matin à 5h56 et je suis arrivé ce matin à la même heure à la gare du P.L.M. après avoir voyagé par la vallée du Rhône (Tarascon, Lyon etc.) ; j’ai parfaitement dormi ayant été seul dans mon compartiment de Lyon à Melun ; à Melun, il est monté un employé de la gare qui a assisté à la catastrophe de chemin de fer du 4 novembre et qui a participé au sauvetage des blessés ; il me raconte tout cela. À Paris, je m’occupe immédiatement de l’affaire de ma malheureuse voiture dont je risque fort de ne jamais voir le prix. Je fais faire sommation par huissier au nommé Brousse d’avoir à me payer dans les 48 heures. En même temps, je charge une agence de police privée de rechercher si cet animal a quelque chose que je puisse saisir ; je fais prendre des renseignements sur son père qui habite Grenoble. Si l’enquête révèle l’existence de quelque chose que je puisse saisir, je l’assignerai devant le tribunal de commerce ; s’il n’y a rien à saisir, j’agirai sur le père par la menace d’une plainte au parquet, car il y a abus de confiance caractérisé ; peut-être devant cette perspective le père paiera-t-il la dette de son fils. En fin de cause, si je n’en tire rien, je déposerai ma plainte au Parquet. Je vois ma tante Civelli et Margot ; je dîne chez elles. Xavier est à Londres.
Paris, samedi 22 novembre 1913
Rien à faire contre Brousse jusqu’à lundi ; je fais beaucoup de commissions ; l’après-midi je vais un moment à la rédaction de L’Action française 17 rue Caumartin ; je vois quelques-uns de ces messieurs. Dans la matinée je fais des recherches à la Bibliothèque nationale sur les Estève de Montpellier et du Languedoc[32] au 17e siècle qui, probablement, étaient nos parents ; je trouve beaucoup de choses intéressantes sur eux dans l’Armorial du Languedoc. Je dîne chez Tata Mimi.
Paris, dimanche 23 novembre 1913
Je vais à la messe à la Madeleine. Je déjeune chez Tata Mimi ; ensuite nous allons ensemble au Jardin d’acclimatation. Le soir je vais au nouveau cirque.
Semaine du 24 au 30 novembre 1913
Paris, lundi 24 novembre 1913
Je m’occupe toute la journée de l’affaire Brousse ; je consulte M. Manchin, avocat, qui me conseille de porter plainte le plus tôt possible ; je voudrais pourtant essayer d’intimider Brousse par la menace de cette plainte ; je lui envoie donc une lettre recommandée l’avertissant que je déposerai la plainte s’il n’est pas venu me payer mercredi. Je fais de nouvelles recherches à la Bibliothèque nationale. Je dîne chez Tata Mimi.
Paris, mardi 25 novembre 1913
Je vais à Rouen, ville que je désirais, depuis longtemps, connaître ; c’est une belle ville ; ses monuments religieux et civils sont remarquables ; mon train, un rapide, fait le trajet en 1h50. Je suis de retour à Paris à 19h40 ; je dîne rapidement avec M. Bertran, Massé, Passama, Jonquères etc. au restaurant du Cercle militaire avenue de l’Opéra. Ensuite je reviens au nouveau cirque voir lutter le Nègre si célèbre Jack Johnson, l’homme le plus fort du monde.
Lutte Frank Moran – Jack Johnson, Paris, en 1914 – Photo crédits Université de Caen (Wikipédia)
Paris, mercredi 26 novembre 1913
Brousse ne donne pas signe de vie ; je prépare ma plainte ; aujourd’hui s’ouvre le congrès de l’Action française ; j’assiste à la réunion du matin et à une partie de celle de l’après-midi ; je fais des commissions.
Paris, jeudi 27 novembre 1913
Je dépose ma plainte entre les mains du substitut du Procureur de la République ; je dépose en même temps la copie de toutes les pièces justificatives, copie que j’ai fait faire à la machine à écrire ; je devrai prolonger mon séjour jusqu’à lundi, le procureur me dit qu’il sera impossible d’avoir suffisamment avancé l’enquête pour que je puisse partir samedi, comme je l’aurais voulu. J’assiste aux deux séances du congrès ; elles sont très intéressantes ; le matin, il y a un rapport de M. Rocher sur la propagande qu’il a faite dans l’Isère ; c’est un modèle de propagande. J’invite à déjeuner, sur la rive gauche, M. Bertran, Massé, Jonquères et M. Dominique Delahaye, sénateur, que je rencontre. Après le déjeuner, M. Delahaye nous fait visiter le Palais du Luxembourg qui est beaucoup trop beau pour les Caïmans ; il me donne une carte pour la séance du Sénat ; j’y vais un moment après le congrès ; j’y vois Henry Noëll[33] dans l’exercice de ses fonctions. Le soir, je dîne chez Tata Mimi, puis je vais, rue du Rocher, à une séance organisée par les Camelots du Roi au profit de leur caisse.
Paris, vendredi 28 novembre 1913
Je ne sais rien sur Brousse aujourd’hui ; la plainte suit son cours. J’assiste aux deux séances du congrès ; le soir après avoir dîné chez Tata Mimi, je vais avec elle, avec Margot, avec la comtesse des Cordes et sa fille Aliette à la magnifique réunion de clôture du congrès à la salle Wagram ; il y a là, sans aucune exagération, 5 à 6000 royalistes ; nombreux discours, grand enthousiasme. L’expérience d’une république nationale avec Poincaré touche à sa fin ; bientôt, la route sera libre devant le Roi.
Paris, samedi 29 novembre 1913
Je suis convoqué pour lundi matin chez le commissaire de police pour donner des renseignements afin de faire avancer l’enquête ; j’espère bien que je pourrai partir lundi soir. D’autre part, je sais par l’agence de police privée que le père de Brousse, que l’on m’avait dit habiter Grenoble, est inconnu dans cette ville ; quant à Brousse lui-même c’est un vulgaire escroc que je ferai condamner à la prison ; malheureusement j’ai bien peu de chances de retrouver mon argent. Je fais beaucoup de commissions dont Bebelle m’a chargé ; je vais voir nos cousins de Roig rue Portalis. Je vais aussi voir le Musée du Louvre. Je rencontre Tata Mimi et Madeleine ; elles sont ici pour quelques jours ; Tata Mimi m’invite à déjeuner demain.
Paris, dimanche 30 novembre 1913
Je vais à la grand’ messe à la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre ; j’y fais la sainte communion. Je reçois une dépêche d’Ille me disant que Brousse m’a envoyé à Ille un effet de 3700 frs. payable le 15 Janvier ; c’est le premier effet de ma plainte, mais je serais bien naïf si je m’en contentais et si je retirais ma plainte ; le 15 Janvier, il laisserait protester sa signature et je serais joué ; il faut donc aller de l’avant. Je déjeune chez Prunier avec Tata Mimi Estève et Madeleine. Le soir je dîne chez les Civelli ; Xavier est arrivé dans la nuit de Londres, il a une crise d’estomac.
Décembre 1913
Semaine du 1er au 7 décembre 1913
Paris, lundi 1er décembre 1913
Je vais à la messe de 9 heures à la Madeleine. Je me rends à la convocation du commissaire de police du quartier de la Madeleine 57 rue d’Anjou à qui je donne beaucoup de détails sur les agissements de Brousse, documents à l’appui il en dresse un procès-verbal. Je reçois à 9 heures ½ la lettre et l’effet de Brousse arrivés hier matin à Ille ; ils ont été mis à la poste à Paris avant-hier samedi, c’est-à-dire dès que Brousse a pu savoir que j’avais porté plainte ; il a daté la lettre et l’effet du 27, mais le timbre de la poste est du 29 ; je le fais voir au commissaire de police ; c’est ce qu’on appelle de la monnaie de singe et ce n’est pas cela qui me fera retirer ma plainte. Tout est en train maintenant et je compte partir demain, à moins d’imprévu. L’après-midi je vais à la Chambre ; le ministère a failli être mis en minorité sur la question de l’emprunt de 1300 millions qui n’est voté qu’à 21 voix de majorité ; ces séances de la Chambre ou du Sénat m’écœurent ! Je dîne chez les Civelli.
Paris, mardi 2 décembre 1913
Je fais mes dernières courses et commissions ; je déjeune chez les De Lestrac qui sont rentrés samedi de La Burbanche ; je dîne chez les Civelli et je quitte Paris par l’express de 22h10 à la gare d’Orsay pour aller à Bergerac. Je n’ai pas réussi à me faire payer par Brousse, mais j’ai pris le meilleur moyen pour arriver à ce résultat : saisir le Parquet ; la peur d’une condamnation certaine en correctionnelle sera, peut-être, pour cet animal le commencement de la sagesse et il tâchera de se procurer la somme nécessaire pour me payer ; en tout cas, il n’y avait pas autre chose à faire !
Bergerac, mercredi 3 décembre 1913
Je suis arrivé ce matin à 8h50 ; je n’avais pas vu Marie-Thérèse, Max et leurs enfants depuis 20 mois ; j’examine avec Max la possibilité d’une combinaison qui consisterait pour moi à acheter en Périgord une propriété que Max m’affermerait ; le mieux serait que j’achète une propriété appartenant au Crédit Foncier qui me ferait les meilleures conditions de paiement et le fermage me paierait les annuités dues au Crédit Foncier ; ainsi, je ferais personnellement une affaire qui ne serait pas mauvaise et Max, installé sur une propriété qu’il ferait valoir, serait tiré d’embarras.
Bergerac, jeudi 4 décembre 1913
Je vais voir avec Max le représentant du Crédit Foncier à Périgueux ; il a plusieurs propriétés à vendre ; Max va les visiter et m’enverra sur chacune d’elles une notice détaillée ; je pourrai prendre ainsi une décision en connaissance de cause ; je quitte demain Bergerac, mais j’y reviendrai dans quelques jours pour prendre une décision.
Perpignan, vendredi 5 décembre 1913
J’ai quitté Bergerac ce matin à 9h37 et j’arrive à Perpignan à 22h10 ; impossible d’arriver ce soir à Ille, il n’y a pas de train ; je couche au Grand Hôtel à Perpignan.
Ille, samedi 6 décembre 1913
Je suis arrivé ce matin à 8h35 avec grand plaisir après 16 jours d’absence ; Papa va mieux, mais son bras est toujours inerte, il est comme atrophié. Le front de Tony est complètement guéri ; Bebelle va bien.
Ille, dimanche 7 décembre 1913
Je vais à la grand’messe et à vêpres ; je vais voir M. le curé et M. le vicaire ; je me confesse.
Semaine du 8 au 14 décembre 1913
Ille, lundi 8 décembre 1913
Je fais la sainte Communion afin de gagner le Jubilé constantinien dont la clôture est aujourd’hui ; je fais les visites prescrites à l’église, et vais à la grand’messe et à vêpres. Papa sort aujourd’hui pour la 1ère fois.
Ille, mardi 9 décembre 1913
Nous allons à Vinça avec Maman et les enfants pour faire nos adieux à Tante Josepha et Nénette qui repartent pour Nice demain, elles y passeront l’hiver et le printemps.
Ille, mercredi 10 décembre 1913
Constitution de l’abominable ministère Doumergue qui est peuplé de médiocrités, le radicalisme triomphe ; c’est la loi de la république et Poincaré n’a pas su ou pas voulu l’empêcher malgré les espoirs un peu niais des conservateurs libéraux ; une fois de plus la malfaisance du régime est mise en lumière ! Je vais à Claira ; Bebelle et les enfants restent à Perpignan ; à Claira les travaux sont assez avancés.
Ille, jeudi 11 décembre 1913
Je ne bouge pas aujourd’hui ; le froid commence à se faire sentir, mais le temps est superbe.
Ille, vendredi 12 décembre 1913
L’après-midi je vais à Bouleternère en auto ; le soir Jean fait de grands dégâts au garage ; voulant essayer de conduire la voiture, ce que je lui avais expressément défendu, il l’envoie buter contre la cloison du fond du garage ; l’auto renverse cette cloison, casse ma vieille bicyclette et l’avant de la voiture s’abime un peu ; voilà une fantaisie de mon domestique qui me coûte cher !
Ille, samedi 13 décembre 1913
Nous allons à la messe à l’honneur de Sainte-Lucie à 5h ½ ; il y a beaucoup de monde à cette messe. À la suite de plusieurs vols et cambriolages, la police de sûreté a envoyé ici plusieurs agents qui font des perquisitions dans plusieurs maisons et arrêtent deux malfaiteurs ; l’enquête se poursuit, on fait d’autres perquisitions qui découvrent de nombreux vols ; il y avait à Ille depuis longtemps une bande de voleurs qui se croyait assurée de l’impunité ; il était temps d’agir ! Je mène l’auto à Perpignan pour faire réparer les dégâts faits par Jean.
Ille, dimanche 14 décembre 1913
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; rien de nouveau. L’enquête de la police de sûreté continue et sera fructueuse. J’ai reçu avant-hier une lettre d’un homme d’affaires de Paris, un M. Boilleau, qui m’écrit de la part de la mère de cette canaille de Brousse pour me demander le décompte exact de ce que me doit Brousse ; il me dit qu’il me proposera quelque chose de nature à me satisfaire ; c’est ma plainte qui commence à agir !
Semaine du 15 au 21 décembre 1913
Ille, lundi 15 décembre 1913
Nous allons nous promener, avec Philomène et Henri, du côté du Touïre.
Ille, mardi 16 décembre 1913
Je vais déjeuner à Vinça avec Bonne Maman ; je suis convoqué à une réunion de la Commission cantonale d’assistance-retraite présidée par le sous-préfet ; elle est très courte. À Vinça, je m’occupe de différentes choses.
Ille, mercredi 17 décembre 1913
Le matin je vais à Bouleternère où l’on défonce, avec 5 paires de bœufs et une charrue de force, le champ de l’Aire que je vais planter en vigne. L’après-midi je vais à Perpignan par le train de 13h25, je reprends l’auto qui est réparée, je vais à Claira et rentre ici en auto. Je vais voir près de Pia des échaudeuses à grand travail qui appartiennent à M. de Lamer ; je vais faire transformer la mienne et j’adopte ce système qui permet d’économiser beaucoup de main-d’œuvre. Ici les perquisitions et les arrestations continuent.
Ille, jeudi 18 décembre 1913
Nous déjeunons chez mes parents avec les Lavergne ; ensuite, je retourne à Bouleternère en auto. Nénette a 20 ans aujourd’hui ; nous lui envoyons un télégramme de félicitations que nous signons tous.
Ille, vendredi 19 décembre 1913
L’après-midi je retourne à Bouleternère en auto. L’oncle Xavier, qui est dans le pays pour quelques jours, vient passer la journée ici.
Perpignan, samedi 20 décembre 1913
Je vais à Perpignan, où je couche chez l’oncle de Llobet, par le train de 4 heures ; je fais, au Panache, une conférence sur le livre de Frantz Funck-Brentano, Le Roi ; je parle ce soir de la première moitié du livre ; je traiterai de la seconde partie le 10 janvier ; c’eût été trop long en une fois.
Résumé de la conférence d’Antoine d’Estève de Bosch sur Le Roi de Frantz Funck-Brentano, publié en première page du Roussillon du 31 décembre 1913 – Gallica
Ille, dimanche 21 décembre 1913
Je vais à la messe à Perpignan ; ensuite, je vois un moment M. Bertran et quelques délégués de différentes sections d’Action française ; nous prenons des décisions au sujet de deux conférences qui auront lieu l’une en janvier l’autre le 1er février. Je rentre à Ille par l’express de 11 heures ; nous déjeunons chez mes parents avec l’oncle Xavier. L’après-midi je vais à vêpres.
Semaine du 22 au 28 décembre 1913
Ille, lundi 22 décembre 1913
L’après-midi je vais à Bouleternère avec Bebelle en auto ; il fait froid mais beau temps ; nous nous promenons au soleil. Henri de Lavergne part ce soir pour Nice où Tante Josepha l’a invité à aller passer quelques jours.
Ille, mardi 23 décembre 1913
Nous allons à Perpignan dans l’après-midi en auto ; nous emmenons Philomène.
Ille, mercredi 24 décembre 1913
Dans l’après-midi, à 17h ½, joli arbre de Noël chez mes parents, pour les enfants qui sont ravis ; leur joie est exubérante. Je cause avec l’oncle Xavier d’une question qui me tient à cœur et pour la solution de laquelle j’ai fait de longues et patientes recherches sur le passé de notre famille paternelle. Je voudrais reprendre l’orthographe « d’Estève » qu’une partie de ma famille a portée au 18e siècle. Mon bisaïeul et mon trisaïeul ont exercé des fonctions conférant la noblesse ; j’ai écrit sur cette question un long mémoire et j’ai la certitude que tous mes ancêtres depuis Jean Estève ont eu la noblesse et le droit de signer « d’Estève ». Je désire beaucoup, à cause de mes fils, faire revivre cette tradition. Je le dis à l’oncle Xavier qui est de mon avis, comme Papa, et qui est disposé à engager, si la chose est juridiquement possible, une action en rectification d’actes de l’État-civil. Le soir, en attendant le moment d’aller à la messe de minuit, je recopie des documents et mon mémoire, pour les donner à l’oncle Xavier.
Ille, jeudi 25 décembre 1913
Nous assistons à la messe de Minuit qui est très solennelle, puis à la messe de l’aurore ; nous faisons tous la sainte communion. Ensuite nous allons réveillonner chez mes parents ; nous sommes très nombreux à cause de la présence de l’oncle Xavier et de Philomène. Nous retournons à vêpres. Je montre mes documents sur le passé de notre famille à l’oncle Xavier et, d’accord avec Papa, nous décidons d’aller consulter un avocat, Me Vergès, sur la marche à suivre pour obtenir la rectification de nos actes. La seule difficulté sera celle-ci : la forme « d’Estève » a été portée, non par nos ascendants, mais par le frère de mon bisaïeul ; tous, aussi bien mon trisaïeul et mon bisaïeul que mon arrière grand-oncle, ont acquis la noblesse et nous l’ont transmise[34] ; mon bisaïeul, comme son frère, avait le droit de prendre la particule puisqu’il était noble, on peut donc admettre que s’il ne l’a pas fait inscrire dans son État-civil, c’est l’effet d’une omission que nous pouvons réparer. Au point de vue juridique c’est ainsi que nous devons, à mon avis, présenter la demande de rectification, car le Tribunal n’a pas à déclarer que nous sommes nobles, ce n’est pas son affaire, il n’est pas compétent pour cela ; il n’a à s’occuper que de l’orthographe du nom. On peut être noble sans porter de particule ; cependant, étant donné que presque tous les nobles portent la particule et que c’est aujourd’hui le seul signe de noblesse, étant donné surtout qu’une partie de notre famille a porté la particule, il est désirable de la reprendre.
Ille, vendredi 26 décembre 1913
Fête de Saint Étienne ; nous allons à la grand’messe et à vêpres ; j’assiste à la grand’messe avec la Société Saint-Étienne.
Ille, samedi 27 décembre 1913
Le matin je vais à Claira voir les vignes et les travaux, puis à Saint-Laurent porter de l’argent au percepteur. L’après-midi je retrouve l’oncle Xavier à Perpignan et nous allons ensemble exposer nos projets de revendication de la particule à Me Vergès, avocat, que l’oncle Xavier connaît beaucoup. Je montre mes documents à Me Vergès, qui déclare que notre droit est évident ; il croit qu’il sera juridiquement possible de le revendiquer ; il va examiner cette possibilité et me donne rendez-vous samedi prochain. Somme toute, il a été très encourageant.
Ille, dimanche 28 décembre 1913
Nous allons à la grand’messe et à vêpres. L’oncle Xavier vient passer la journée avec nous et nous fait ses adieux, il repart demain pour Angers. Il est décidé à demander au Tribunal de Perpignan l’adjonction de la particule « d’ » à notre nom si Me Vergès croit la chose possible juridiquement.
Semaine du 29 au 31 décembre 1913
Ille, lundi 29 décembre 1913
Dans l’après-midi nous nous promenons avec Philomène sur le vieux chemin de Bouleternère ; il fait froid. Je crois que dans 7 ou 8 mois, je serai père pour la quatrième fois ; ce sera une lourde charge que d’avoir quatre enfants à élever, mais enfin il faut espérer que Dieu nous aidera.
Ille, mardi 30 décembre 1913
L’après-midi nous allons à Perpignan en auto ; il a assez fortement neigé la nuit dernière et il fait très froid.
Ille, mercredi 31 décembre 1913
Dernier jour de l’année ; dans l’après-midi, cérémonie d’action de grâce à l’église.
[1] Il s’agit d’Hélène de Micas, fille de Jean de Micas et d’Elizabeth Segar Tisley, mariée en 1864 avec le capitaine de frégate Victor Roca d’Huytéza (1822-1889). Sur la généalogie de cette famille, voir supra notes du 29 septembre 1901, 27 septembre 1903 et 3 mai 1911 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Jules Pams (1852-1930), député des Pyrénées-Orientales (1893-1904), sénateur (1904-1930), ministre de l’Agriculture (1911-1913), figure détachée du Parti radical (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] L’un et l’autre respectivement mariés à Marie et Gabrielle de Llobet, filles de Charles de Llobet (1856-1943) et donc cousines germaines de Gabrielle du Lac, épouse d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Joseph de Massia de Ranchin (Céret, 27 octobre 1885-Perpignan, 26 mars 1943), avocat, viticulteur, fils d’Albert de Massia de Ranchin et de Cécile Conte de Bonet, qui épousera en 1921 Jeanne d’Arexy. Il s’agit d’une famille homonyme et distincte des Massia de Vinça, cités à plusieurs reprises par l’auteur (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Arnaud de Pontac (1886-1962), ingénieur, fils d’Olivier de Pontac et de Marguerite de Sabran-Pontevès, épousera le 27 mars 1913 à Villelongue-dels-Monts Amélie de Çagarriga (1888-1966), dite « Lyly », fille d’Henri de Çagarriga (1855-1939) et de Marie Azémar (1865-1917). Voir supra notes des 4 novembre 1904 et 21 septembre 1906. Il avait deux frères : Agénor (1872-1919) et Gabriel (1874-1945) de Pontac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Théophile Moreux (1867-1954), prêtre, astronome et météorologue français, célèbre par ses publications de vulgarisation (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Jean (1877-1959), Joseph (1885-1943), déjà cité plus haut à la note du 26 janvier 1913, Yvonne (1892-1979) de Massia de Ranchin, enfants d’Albert de Massia et de Cécile Conte de Bonet. Marie-Thérèse (1880-1974), leur sœur, avait épousé en 1905 Alphonse Faure de Fondclair (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Hippolyte Julia (Perpignan, 3 septembre 1842-Nice, 15 février 1913), directeur des contributions directes, fils d’Hippolyte Julia et de Colombe Pujol, décédé à Nice mais inhumé à Sainte-Marie-la-Mer (Pyrénées-Orientales), où sa belle-famille possédait des propriétés. Il avait épousé le 18 septembre 1871 à Perpignan Caroline de Roig, fille de François de Roig et d’Antoinette d’Oms, cousine éloignée des Lazerme par les Pontich. Voir supra notes du 24 juin 1901 et du 29 octobre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Valentine de Pallarès (1862-1945) mariée en 1901 à Pierre Fabre (1844-1908), général de brigade. Elle était membre de la famille de Pallarès souvent citée supra et tante de la jeune Hélène de Pallarès qu’on pensa fiancer à Antoine d’Estève de Bosch en 1906 et 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Le médecin Xavier Rouflay. Voir supra note du 26 février 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Opéra-comique en trois actes de Charles Lecocq, livret de Clairville, Paul Siraudin et Victor Koning, créé le 4 décembre 1872 au théâtre des Fantaisies-Parisiennes de Bruxelles, puis le 21 février 1873 à Paris aux Folies-Dramatiques (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[12] Opéra bouffe en trois actes de Jacques Offenbach, inspiré du personnage d’Hélène, fille de Zeus et de Léda, épouse du roi de Sparte Ménélas, amante de Pâris, fils du roi de Troie. Le livret est d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy. Il fut créé à Paris au théâtre des Variétés le 17 décembre 1864 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[13] Locution française attestée dès 1759 : réception hostile, sous les huées de la foule (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[14] Gabriel Séailles (1852-1922), philosophe et historien de la philosophie, professeur titulaire de la chaire d’histoire de la philosophie de la Sorbonne dès 1898, il fut un défenseur de Dreyfus et contribua activement à la création de la Ligue des droits de l’homme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[15] Charles Seignobos (1854-1942), historien, figure de proue de la méthode historique dite « méthodique » ou positiviste, professeur à la Sorbonne, qui s’est engagé en faveur de Dreyfus et de la Ligue des droits de l’homme (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[16] Opérette autrichienne en trois actes de Franz Lehár créée en 1905 sur un livret de Victor Léon et Leo Stein, adapté de la comédie d’Henri Meilhac, L’Attaché d’ambassade (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[18] Pièce de théâtre en trois actes écrite par Dario Niccodemi. Elle a été créée à Paris au Théâtre Réjane (qui deviendra plus tard le Théâtre de Paris) le 28 janvier 1912 (et jouée tout au long des années 1912 et 1913). La célèbre actrice Réjane (Gabrielle-Charlotte Réju) y tenait le rôle principal, celui de la comtesse de Saint-Pras. Celle-ci, une aristocrate fière et ruinée, tente par tous les moyens de sauver les apparences et de préserver le nom de sa famille (symbolisé par l’aigrette). Son fils, Enrico, est pris entre le respect de ses traditions familiales et la dure réalité financière du monde moderne, ce qui le pousse à envisager des compromis désespérés (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[19] Avec Arnaud de Pontac. Voir supra note du 1er février 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[20] Voir supra note du 6 octobre 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[21] Pièce de théâtre en deux actes d’Henri Lavedan, représentée pour la première fois le 8 février 1913 sur la scène du Théâtre Ambigu-Comique à Paris. Le colonel Eulin, vouant un culte absolu à l’armée et au sacrifice de la patrie, s’oppose violemment à son fils Pierre, lieutenant d’artillerie et brillant scientifique. Ce dernier a inventé un explosif d’une puissance dévastatrice, mais, par idéalisme pacifiste, refuse de livrer sa formule à l’État-Major pour ne pas participer à la barbarie de la guerre (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[22] Drame en 5 actes et 8 tableaux d’Arthur Bernède, créée en 1912 au Théâtre de l’Ambigu (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[23] Opéra-comique créé en 1880 au Théâtre des Bouffes-Parisiens, musique d’Edmond Audran, livret d’Alfred Duru et Henri Chivot (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[24] L’Union noëliste fut une association de jeunes filles catholiques âgées de plus de 15 ans, fondée officiellement en 1904 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[25] Il s’agit peut-être de Marie-Thérèse Le Boucq de Ternas (1873-1961), mariée à Frédéric de La Chapelle (1860-1909) dont la grand-mère paternelle, Marie Josèphe Asprer de Boaçà, était la fille de Josèphe de Çagarriga d’Alénya, propre sœur d’Eulalie de Çagarriga, épouse de François Marie de Chefdebien et trisaïeule de Gabrielle du Lac (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[26] Louis Heurtault de Lammerville (1877-1957), fils de Joseph Heurtault de Lammerville et de Françoise de Maistre, avait épousé en 1909 Constance Roca d’Huytéza (1883-1963), héritière du domaine de Taxo (commune de Saint-André, Pyrénées-Orientales) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[27] Marie Pierre Geores de Lavergne, né le 3 décembre à Poitiers, fils de Joseph Napoléon de Lavergne et de Marie Anne Victoire Gennet, avait épousé le 1er septembre 1869 à Segré Marie-Caroline Chasseloup de Châtillon (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[28] Le b.a.b. était une petite ligne directe et rapide (Chemin de fer Bayonne-Anglet-Biarritz, ligne ferroviaire d’intérêt local) qui reliait les centres-villes et passait par Anglet. À l’inverse, le « train » désignait la grande ligne de la Compagnie du Midi (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[29] Fabien Chalenave, L’action francaise ; Ses principes, ses directions et son Institut, Paris, Vic et Amat, Paris, s.d. [1913].
[30] En marge : « Nouvelle voiture : 225 kilomètres » (Note de l’auteur).
[31] Joseph Bonafont, voir supra notes du 16 janvier 1904 et du 29 décembre 1912 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[32] Voir infra au 1er, 3 et 4, 6, 9 et 19 juillet 1914 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[33] Henri Noëll (1883-1980), fils de Jean-Baptiste Noëll et de Joséphine Monniot, bibliothécaire du Sénat. Voir aussi supra au 30 septembre 1902 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[34] Si, comme le note Antoine d’Estève de Bosch, ses ancêtres ont bien joui de la noblesse avant la Révolution française, seul le frère de son bisaïeul, Jean d’Estève Simon (1719-1810) a exercé des fonctions (procureur puis président de la Chambre des Domaines) qui lui ont donné la noblesse transmissible. Son père Jean Estève Ayralt, docteur en droit, substitut du procureur général au Conseil souverain de Roussillon, jouissait de la noblesse seulement à titre personnel (à la faveur du privilegi militar, qui, dans le droit catalan, donnait la noblesse personnelle non transmissible aux docteurs en droit), ses descendants n’étaient donc pas régulièrement nobles. De même, seul Jean d’Estève Simon a porté la particule ; mais il n’a eu qu’une fille unique (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
L’année commence par un temps glacial ; il a gelé, la nuit dernière, à 3 ou 4 degrés en ville, et à 5 ou 6° dans la campagne ; c’est désagréable, mais c’est bon pour les récoltes de l’été prochain. Nous allons à la grand’messe et à vêpres. Dans l’après-midi nous allons à Vinça par le train offrir à Bonne Maman nos vœux de Nouvel An.
Ille, vendredi 2 janvier 1914
Le matin nous allons à la messe de 7 heures, nous faisons la sainte communion. L’après-midi je vais à Bouleternère en auto. Il fait encore très froid.
Ille, samedi 3 janvier 1914
Le matin je vais à Perpignan en auto ; je vois Me Vergès qui a examiné la question de notre rectification des actes de l’État-Civil ; en se plaçant au point de vue purement juridique, il ne croit pas possible de baser sur notre titre de noblesse une demande de rectification. La noblesse transmissible acquise par mon trisaïeul et par mon bisaïeul Estève est incontestable, mais ils n’ont pas pris la particule à ma connaissance ; je n’ai trouvé jusqu’à présent aucun document prouvant qu’ils aient pris la particule ; c’était mon arrière-grand-oncle, frère de mon bisaïeul, qui avait la particule. Mon bisaïeul et mon trisaïeul auraient pu la prendre très facilement alors, mais ils ne l’ont pas fait, à ma connaissance du moins. Aujourd’hui nous ne pourrions pas obtenir d’un tribunal l’autorisation de le faire. Nous apporterions devant le tribunal une preuve de noblesse[1] mais le tribunal n’a pas à s’occuper de cela, il n’a à s’occuper que de la forme du nom telle qu’il a été porté par nos ascendants. La particule n’est pas considérée comme un signe de noblesse, il y a beaucoup de gens à particule qui ne sont pas nobles ; il y a aussi beaucoup de nobles qui n’ont pas la particule, c’est le cas des Estève. Je regrette un peu qu’on ne puisse pas adopter l’orthographe « d’Estève », mais enfin puisque nous pouvons faire nos preuves de noblesse, c’est beaucoup mieux que la particule. L’après-midi je mène Papa à Thuir en auto pour signer la vente d’une des vignes de l’oreille. Je suis obligé d’aller chercher les acquéreurs à Trouillas.
Ille, dimanche 4 janvier 1914
Je vais à la grand’messe ; ensuite je vais à Vinça en auto pour le recouvrement de la Société Saint-Sébastien ; au retour je vais à vêpres ici.
Semaine du 5 au 11 janvier 1914
Ille, lundi 5 janvier 1914
Je vais à Perpignan avec Bebelle ; nous ramenons Maman. Nous faisons plusieurs visites à Perpignan ; le temps est encore froid, il a cependant une tendance à s’adoucir.
Ille, mardi 6 janvier 1914
Aujourd’hui pendant que nous déjeunions chez mes parents, Bebelle s’est sentie très souffrante, elle a beaucoup souffert du ventre. En rentrant à la maison, elle s’est mise au lit et a eu un commencement de fausse couche ; la sage-femme Marie Jampy la soigne et croit que la fausse couche sera évitée en gardant l’immobilité pendant quelques jours.
Ille, mercredi 7 janvier 1914
On nous fait part de la mort de notre oncle de Chefdebien[2] survenue hier matin après quelques heures seulement de maladie ; les obsèques auront lieu demain matin ; Bebelle ne pourra pas y assister ; elle va mieux. La sage-femme espère de plus en plus que la fausse couche n’aura pas lieu. Bebelle gardera le lit encore deux jours au moins.
Ille, jeudi 8 janvier 1914
J’assiste aux obsèques de notre oncle de Chefdebien à la nouvelle petite église Saint-Martin de Bon Secours, paroisse de Mailloles ; il y a, à cet enterrement, une très grande affluence de Perpignanais, mais assez peu de parents. Comme seul représentant de la famille du Lac je suis placé dans les premiers rangs des parents. Je déjeune chez les Llobet. L’après-midi je fais des recherches généalogiques aux Archives municipales de Perpignan ; c’est long mais bien intéressant. Quand les Archives départementales seront rouvertes, je ferai de nouvelles recherches dans le fonds du Conseil souverain et je ne serais pas surpris d’y trouver beaucoup de documents sur ma famille ; s’il existe des documents où notre nom porte la particule, c’est là. En attendant, je fais remonter notre généalogie en feuilletant les registres de la paroisse Saint-Jean. Bebelle va de mieux en mieux.
Ille, vendredi 9 janvier 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto ; je m’arrête à Bouleternère au retour. Je travaille à la seconde partie de ma conférence sur le livre de Funck-Brentano que je dois faire demain soir.
Ille, samedi 10 janvier 1914
Je vais à Perpignan en auto ; je passe l’après-midi aux Archives municipales, je dîne et couche chez l’oncle Gabriel où il y a l’oncle Charles et les La Barrière. Le soir je fais au Panache la deuxième partie de ma conférence.
Résumé de la conférence donnée par Antoine d’Estève de Bosch au Panache le 10 janvier 1914, publiée dans Le Roussillon du 22 janvier 1914 – Gallica
Ille, dimanche 11 janvier 1914
J’assiste à la grand’messe en musique à Saint-Jean. L’après-midi je vais à Claira où j’assiste à une Assemblée générale des tenanciers du syndicat du ruisseau ; on y discute la question d’un nouveau barrage à créer ; je prends la parole sur la question des crédits et j’obtiens gain de cause. Je rentre à Ille le soir.
Semaine du 12 au 14 janvier 1914
Ille, lundi 12 janvier 1914
Nous avons à déjeuner nos cousins de La Barrière ; l’après-midi, la famille d’Ax, de Corneilla, vient nous voir ; après leur départ nous allons voir nos cousins de Descallar.
Ille, mardi 13 janvier 1914
Nous voici de nouveau très alarmés par la santé de Papa. Papa allait beaucoup mieux, sortait, se promenait presque tous les jours depuis un mois, trop souvent peut-être ; il s’est promené encore hier. Ce matin, ou plutôt dans la nuit, une broncho-pneumonie s’est déclarée tout à coup, la fièvre est montée à presque 40° ; c’est un état très alarmant, le Docteur Pons ne nous le dissimule pas ; dans l’après-midi, le poumon gauche tend à se prendre. Je télégraphie à Marie-Thérèse, à l’oncle Xavier, à Tata Mimi ; M. le curé, M. le vicaire, prévenus par moi, viennent le voir ; il faut, hélas, envisager les pires hypothèses. Son grand état de faiblesse, résultat de sa longue maladie, lui rend la lutte contre le mal particulièrement difficile. Je passe toute la journée auprès de lui ; ce soir je vais y rester pour la nuit. Mon Dieu, que d’inquiétudes !
Ille, mercredi 14 janvier 1914
Mon pauvre Papa n’est plus ; il nous a quittés ce matin à 2 heures, je lui tenais doucement la main ; il n’a pas souffert ; il avait reçu tous les secours de notre sainte Religion. Ah ! Quels affreux moments ; comme on a besoin de croire en Dieu pour ne pas désespérer ! Je ne veux pas en écrire plus long aujourd’hui ; je suis brisé d’émotion et de fatigue !
Nécrologie d’Henri d’Estève de Bosch publiée dans Le Roussillon du 14 janvier 1914 – Gallica
Faire-part de décès d’Henri d’Estève de Bosch publié dans Le Roussillon du 14 janvier 1914 – Gallica
Semaine du 20 au 25 janvier 1914
Ille, mardi 20 janvier 1914
Mon chagrin, ma fatigue ont été tels depuis six jours, mes occupations si absorbantes que j’ai dû renoncer pendant quelques jours à écrire mon journal. Mercredi et jeudi nous sommes restés tout le temps auprès du lit où Papa reposait, endormi pour toujours. Son visage était calme ; une véritable foule d’amis est venue le voir et prier. Marie-Thérèse est arrivée mercredi soir ; l’oncle Xavier, ma tante Civelli, Tante Josèphe, Nénette sont arrivées jeudi à 11 heures 30. Le désespoir de tous est poignant ; quelle tristesse ! Notre douleur à tous est immense ; quelle perte terrible ! Tout s’écroule ; pauvre cher père ! Il nous aimait trop ; il ne nous a laissé que de bons exemples ! Nous avions d’abord eu la pensée de porter au caveau de Vinça la dépouille mortelle de Papa, car notre petit caveau d’Ille, sous la croix, est plein ; puis il nous a semblé que Papa aurait préféré être enterré à Ille ; alors j’ai dû faire, dans l’après-midi de jeudi, une pénible chose, j’ai dû exhumer l’oncle Victor et le faire porter dans le caveau de la famille Salamo pour faire de la place à Papa. Dans quelque temps nous ferons bâtir un caveau ou agrandir le caveau actuel. Les obsèques, fixées à vendredi, auraient été triomphales ; on se disposait à y venir de tout le département ; le Bon Dieu nous a envoyé une nouvelle épreuve, il n’a pas permis ce triomphe, sur cette terre, de la mémoire de Papa ; Papa a dû avoir un tel triomphe en arrivant au Ciel ! Dans la nuit une chute de neige comme on n’en avait pas vu depuis 27 ans et peut-être depuis 43 ans a rendu toute communication impossible ; les rues, les chemins étaient obstrués, les trains circulaient avec des retards énormes ou ne circulaient plus du tout, les automobiles ne pouvaient circuler non plus. Nos parents, nos amis de Perpignan, du département, nous envoient des télégrammes désolés, ils sont bloqués par la neige ; en dehors des parents arrivés dans la maison comme l’oncle Xavier, les Magué etc., nous n’avons eu que Madame de Saint-Jean qui était arrivée la veille dans sa maison d’Ille. Max de Saint-Cyr, Maurice, Henri de Rodellec ont été bloqués dans Narbonne, ne pouvant ni avancer ni reculer ; ils y ont passé 4 jours ; nous avons communiqué avec eux par le téléphone et le télégraphe ; personne n’a pu arriver ici ; de Vinça deux personnes seulement sont venues. Nous avons fait déblayer les rues et les chemins jusqu’au cimetière par des équipes d’hommes et c’est au milieu de véritables tourbillons de neige que nous avons accompagné mon pauvre Papa à sa dernière demeure ; je suis bien reconnaissant aux personnes qui nous ont accompagnés. Je me remémore constamment les détails des heures affreuses qui ont précédé la mort. Quelle journée que celle de mardi ! Nous avons lutté contre le mal, sans espoir mais sans répit. Dans l’après-midi les deux poumons se sont congestionnés. À 9 heures du soir, le Docteur Pons a constaté, en tâtant le pouls, que le cœur était troublé ; il nous a alors avertis que la fin était imminente ; Papa avait beaucoup de malaise, sa respiration était bien difficile, il était agité par la fièvre, mais il ne soupçonnait nullement la gravité de son état. Notre devoir était de lui faire comprendre qu’il fallait appeler le prêtre. Comme il l’eût demandé lui-même s’il s’était douté du danger ! Bebelle est allée chercher M. le vicaire qui, sur sa demande, était déjà venu le voir dans l’après-midi. M. le vicaire a dit à Papa qu’il était monté le voir en passant près de la maison ; nous avons dit que nous commencerions demain une neuvaine par la sainte communion et nous avons demandé à Papa de la commencer avec nous ; il ne demandait pas mieux mais se sentant peu malade il ne voulait se confesser que demain afin de se mieux préparer ; M. Trullès, qui était avec nous dans la chambre à côté, est entré et a dit à Papa qu’il devait se confesser ; Papa a accepté ; après la confession, le vicaire est sorti un moment puis a apporté le Saint Viatique ; Papa a été surpris, mais a accueilli avec joie le corps de Jésus-Christ ; il a eu une certaine peine à avaler la sainte hostie, et j’ai cru qu’il allait avoir une syncope. M. le Vicaire voulait ensuite lui administrer le sacrement de l’extrême onction, mais Papa qui n’avait pas encore compris la gravité de son état, a préféré attendre à demain. Le vicaire est resté dans la chambre voisine attendant le moment favorable. Il pouvait être 10 heures du soir ; Papa nous a envoyé nous coucher, nous avons fait semblant de lui obéir pour ne pas l’effrayer, et nous nous sommes retirés dans la chambre voisine ; M. Trullès, le Dr Pons, M. le vicaire y sont restés avec nous jusqu’à minuit. De dix heures à minuit, il y a eu une sorte d’arrêt dans l’état de Papa et l’on a pu croire qu’il durerait encore quelques heures. A minuit les étrangers sont partis, Bebelle est rentrée à la maison pour voir les enfants ; je suis resté seul avec Henri de Lavergne dans la chambre voisine de celle de Papa ; Maman était restée auprès de Papa. Je me suis étendu tout habillé sur le lit ; par la porte entrouverte j’entendais Papa respirer avec difficulté et parler à Maman de temps en temps. Vers 1 heure ¼ du matin Maman est entrée et nous a fait part de ses craintes ; Henri est allé avertir le vicaire et j’ai préparé Papa à sa visite, le lui disant qu’il était six heures du matin et que le vicaire, en passant pour aller dire sa messe, entrerait probablement. Il est arrivé bien vite ; les saintes huiles étaient dans la chambre ; quand Papa eut dit au vicaire qu’il acceptait de recevoir le sacrement, l’abbé se retira dans la chambre voisine faisant semblant d’aller à l’église les prendre, et je restai auprès du lit du malade. Je le voyais, certes, perdu, mais je ne croyais pas qu’il fût aux derniers instants de sa vie ; cependant, par une inspiration de Dieu, j’allai dire au vicaire qu’il était temps. Le vicaire vint et administra à Papa l’extrême onction ; Maman était agenouillée à droite du lit, moi à gauche ; Philomène qu’on était allé réveiller et Henri se tenaient au pied du lit. Le vicaire venait de faire les onctions et récitait en latin les prières des agonisants ; à ce moment Papa paraissait suivre les prières et s’y unir ; tout à coup, j’ai vu son œil gauche regarder fixement en l’air et sa pupille se dilater ; j’ai compris que c’était la fin ; Maman et Philomène l’ont vu et l’ont compris aussi. Je me suis précipité dans la chambre voisine et j’en ai rapporté le tableau où est encadré le bref pontifical de Léon XIII nous accordant l’indulgence « in articulo mortis » ; j’ai pris la main gauche de Papa, je lui ai dit de baiser ce tableau, mais je crois qu’il ne m’a pas entendu ; sa tête s’était inclinée à droite vers Maman qui le soutenait, sa bouche a fait quelques mouvements, puis… plus rien ; il était mort ou paraissait l’être. Cependant j’ai pris son livre de prières préparé par Philomène et je me suis uni au prêtre en récitant, en français, les prières si belles des agonisants ; il n’était peut-être pas encore tout à fait mort, je tenais toujours sa main gauche, mais il ne faisait plus un mouvement, ce que voyant je me suis arrêté ; il était environ 1h55 du matin… Je n’avais plus de père ; mon Papa chéri était parti pour le Ciel que lui avait si bien mérité sa vie exemplaire ; mes yeux se mouillent, je ne peux plus écrire… Alors il a fallu procéder à la toilette ; on est allé chercher M. Trullès et Bebelle ; le vicaire et M. Trullès nous ont aidés dans ce devoir si pénible, je n’oublierai jamais leur dévouement dans ces affreux moments. Quand tout fut terminé, j’ai dû m’occuper de beaucoup de choses, de télégrammes, de lettres etc., il a fallu tout prévoir pour les obsèques ; j’aurais tant voulu ne pas m’éloigner de ce lit et pleurer et prier ! Mon devoir était de m’occuper de mille détails. Dans la matinée de mercredi, on est allé à Vinça avec mon auto et on en a ramené Bonne Maman, quel désespoir à son arrivée ! Je ne parle pas de la suite, ayant déjà raconté les journées de mercredi, de jeudi et de vendredi. Dans la nuit de jeudi à vendredi, le corps de Papa, mis en bière jeudi soir à 9 heures, est resté dans la chapelle ; je voulais veiller toute la nuit auprès de lui avec Maman ; celle-ci m’a supplié de ne pas le faire et, pour lui éviter tout souci, tout chagrin, j’ai dû céder ; j’ai fait ce dernier sacrifice. Plusieurs messes ont déjà été célébrées pour Papa ; celles de M. le curé et de M. le vicaire mercredi matin ; celle que le vicaire a célébré jeudi dans la chapelle de la maison et au cours de laquelle nous avons tous communié, une messe dite par l’oncle Gabriel de Llobet, plusieurs dites par l’abbé Latour, puis nous prenons tout de suite nos dispositions pour en faire célébrer très vite plusieurs centaines ; c’est la chose la plus pressée ! Papa avait gagné le jubilé avant le 8 décembre ; il a reçu tous les sacrements, l’indulgence in articulo mortis, donc tout porte à croire qu’il est d’ores et déjà dans la gloire de Dieu ; nous devons prier cependant et prier sans nous lasser ; pour mon compte je ne manquerai pas à ce dernier devoir envers un père à qui je dois tant !
Samedi nous avons encore communié pour lui ; dimanche, l’abbé Latour a dit la messe dans la chapelle. Lundi la maison s’est vidée ; l’abbé Latour était parti dimanche. Ma tante Civelli, l’oncle Xavier (qui se sont réconciliés), Marie-Thérèse sont parties lundi ; Marie-Thérèse était très inquiète de son petit Robert qui avait une bronchite à Bergerac ; la neige, qui empêchait toute communication et qui même empêchait Max de quitter Narbonne où il était bloqué avec Maurice et Henri de Rodellec, avait aussi obligé Marie-Thérèse à attendre ici, elle a pu partir lundi par la ligne de Quillan. Bonne Maman et Tante Josepha sont parties aujourd’hui pour Vinça, Nénette nous reste jusqu’à demain.
Nous avons pris connaissance des volontés et des dispositions de Papa ; elles sont restreintes. Papa n’a pris de dispositions que pour ses maisons ; il nous laisse toute liberté de nous partager à notre guise le reste de sa fortune. Il me laisse sa grande maison de Bosch toute meublée sauf quelques meubles qu’il désigne, pour mes sœurs ; il laisse à Marie-Thérèse la maison de Bourdeville que j’habite depuis 3 ans et à Philomène ses droits sur la maison de la place d’Armes à Perpignan ; il laisse l’usufruit de la villa Sainte-Cécile à Maman ; il lui laisse aussi la jouissance de la maison de Bosch et de son mobilier. Ce testament a été fait à Ille le 22 mars 1912 c’est-à-dire à un moment où Papa était seul ici, un mois environ après la mort de l’oncle Paul ; cette mort l’avait beaucoup frappé. En me donnant sa maison meublée, Papa m’a fait un avantage dont j’apprécie le prix ; il n’a pas voulu que la maison de famille fût désorganisée, dégarnie ; j’ai le devoir désormais de la maintenir à son rang, suivant la volonté de mon père.
Ille, mercredi 21 janvier 1914
Les jours passent tristement, je prie et je fais prier pour Papa ; je distribue beaucoup de messes. Nous dépouillons ses papiers. Il fait très froid ; la température descend toutes les nuits à -5 ou -6. Nous recevons chaque jour des monceaux de lettres toutes plus sympathiques les unes que les autres ; vraiment la sympathie qu’on nous exprime est touchante.
Ille, jeudi 22 janvier 1914
Les jours se suivent et se ressemblent tristement. Nous causons avec Me Trullès et établissons des projets de partage ; tant que Max et Marie-Thérèse ne sont pas ici, nous ne pouvons rien décider. Nous avons la visite de Carlos.
Ille, vendredi 23 janvier 1914
Bonne Maman et Nénette viennent coucher ici ce soir en vue du service funèbre de demain.
Ille, samedi 24 janvier 1914
Déjà dix jours que nous avons perdu Papa ! Et dire que nous ne le reverrons plus sur cette terre ! Aujourd’hui a lieu le service de neuvaine pour Papa ; il est très solennel ; il a été annoncé dans Le Roussillon et beaucoup de parents et d’amis de Perpignan, de Vinça et d’ailleurs viennent y assister. Il y a notamment MM. Jean et Henri Bertran, M. Henri d’Arexy, Massé, l’oncle Gabriel, Thérèse de Lazerme et les Durand, Henri Passama, Darru, Mme de Llamby, Mlles d’Arexy, la cousine de Guardia et sa fille, Tante Lutrand etc. Après le service, on lunche à la maison.
Ille, dimanche 25 janvier 1914
Nous allons tous à la messe de 8h ½, je fais la sainte communion pour Papa. Max arrive pour quelques jours ; il a laissé Marie-Thérèse à Bergerac auprès de Robert qui va bien mieux.
Semaine du 26 au 31 janvier 1914
Ille, lundi 26 janvier 1914
Aujourd’hui pour la 1ère fois depuis le jour fatal, je quitte Ille ; je vais en auto à Perpignan avec Bebelle, Philomène et Henri afin de m’occuper un peu de mes affaires personnelles ; je paie mon annuité pour les vignes Parès et Nougué à Claira, et le solde du prix du Champ Bourrou.
Ille, mardi 27 janvier 1914
Nous avons une longue conférence chez Me Trullès ; nous faisons des projets de partage ; outre les vignes de Trouillas déjà vendues, nous devrons vendre les vignes et la cave de Claira afin de combler le passif, car il y a malheureusement un fort passif ; Maman vendra ses propriétés de Vinça et nous rachètera ici pour la même valeur afin de conserver intactes les propriétés d’Ille ; le sort de la villa Sainte-Cécile est en suspens ; elle représente au moins cent mille francs.
Ille, mercredi 28 janvier 1914
Le matin je vais à la messe de 7 heures qui est célébrée pour Papa, chaque jour, on célèbre au moins cinq messes pour lui. Nouvelle réunion chez Me Trullès ; nous décidons de procéder ainsi : nous vendrons les vignes et la cave de Papa à Claira ; nous vendrons à Maman pour une valeur de 25.000 frs. environ de terres à Ille ; enfin nous constaterons la vente, déjà faite, de Trouillas ; avec ces capitaux nous boucherons presque tout le passif ; nous attribuerons à Maman, pour ses reprises, la métairie Saint-Martin et une autre propriété à Ille ; nous garderons la villa dont la nue-propriété sera par parts indivises à Philomène et à moi ; nous compléterons tous deux notre part sur des propriétés à Ille ; Marie-Thérèse aura tout son lot en propriétés qu’elle pourra réaliser au besoin ; enfin Maman aura, comme Papa l’a voulu par testament, l’usufruit de la villa Sainte-Cécile. De cette façon nous conservons toutes les propriétés d’Ille et la villa. Les choses étant ainsi réglées, nous allons passer à l’exécution. Qu’il est triste de se voir dans la nécessité de s’occuper de ces questions matérielles alors qu’on voudrait être tout à sa douleur ! Tante Josepha et Nénette, qui repartent aujourd’hui de Vinça pour Nice, passent en gare à 18 heures ; nous allons les embrasser.
Ille, jeudi 29 janvier 1914
Le matin je vais à Bouleternère en auto ; on a achevé la réparation de la toiture de l’écurie ; maintenant je fais blanchir le rez-de-chaussée de la maison. L’après-midi nous allons voir la métairie dite de « Salt das Caballs » que Papa avait achetée à ma tante Civelli.
Ille, vendredi 30 janvier 1914
Nous allons tous en auto à Vinça dans l’après-midi ; Maman ne voulait pas y venir, je l’y amène pour lui faire prendre l’air ; nous nous arrêtons à Bouleternère en passant.
Ille, samedi 31 janvier 1914
L’après-midi je vais à Claira en auto avec Philomène, Henri et Max, Bebelle reste à Perpignan ; nous visitons les vignes du Champ Grand et la cave de Papa ; nous mettons en vente toutes les vignes de Papa et sa cave.
Février 1914
Semaine du 1er février 1914
Ille, dimanche 1er février 1914
Nous allons à la messe de 8h ½ ; ensuite je vais avec Henri et Max à la vigne du Bouc. L’après-midi, nous allons porter une couronne et prier sur la tombe de Papa ; les Rovira et d’Albici, qui sont venus nous voir, nous rejoignent au cimetière ; ils passent une heure avec nous.
Semaine du 2 au 8 février 1914
Ille, lundi 2 février 1914
J’assiste à la messe de 8 heures, à la bénédiction des cierges ; je fais la sainte communion pour Papa. Avec Henri et Max nous visitons ce qui reste des propriétés de Régleilles et de Casanove.
Ille, mardi 3 février 1914
Aujourd’hui nous ne bougeons pas, nous avons assez marché hier.
Ille, mercredi 4 février 1914
Nous allons tous à Thuir en auto et nous signons chez Me Brial les actes de vente de la propriété de Trouillas ; il y a eu hier un mois que nous y sommes venus avec Papa ; ce souvenir est impressionnant. Max repart pour Bergerac ; Marie-Thérèse ne tardera pas à venir ici.
Ille, jeudi 5 février 1914
Nous allons, Philomène, Henri et moi, à Claira en auto ; nous échangeons la vigne de La Chau contre une autre plus petite mais meilleure que les Lavergne comptent prendre dans leur lot ; cette nouvelle vigne, assez voisine de ma Cadène, s’appelle la Grangère ; on nous donne, outre la vigne qui a 61 ares, une soulte de 4000 francs ; notre vigne de La Chau avait 92 à 94 ares, elle est vendue 16.000 francs ; l’autre est estimée 12.000 ; nous allons à Saint-Laurent chez Me Pech qui fait le sous-seing-privé ; nous passerons l’acte plus tard. Les autres vignes sont en vente.
Ille, vendredi 6 février 1914
Je vais à la messe de 7 heures avec Bebelle ; nous communions à l’occasion du premier vendredi du mois. Henri et Philomène partent ce soir pour Angers ; il y a 3 mois qu’ils étaient ici ; Philomène, arrivée au commencement de novembre peu de jours après la crise qui avait terrassé alors le pauvre Papa, a pu passer auprès de lui les deux derniers mois qu’il avait à vivre.
Ille, samedi 7 février 1914
Dans l’après-midi nous allons voir Bonne Maman à Vinça ; je m’arrête à Boule en passant. Maman ne veut pas sortir de sa maison ; elle va à la messe le matin, mais c’est tout ; elle ne sort un peu et ne prend l’air que lorsque, comme aujourd’hui, je la fais aller à Vinça en auto.
Ille, dimanche 8 février 1914
Nous allons à la messe de 8h ½ ; l’après-midi, nous allons au cimetière et apportons quelques fleurs sur la tombe de Papa.
Semaine du 9 au 15 février 1914
Ille, lundi 9 février 1914
Je vais à Perpignan en auto avec Bebelle ; je m’occupe d’une foule d’affaires concernant la succession.
Ille, mardi 10 février 1914
Nous ne bougeons pas aujourd’hui.
Ille, mercredi 11 février 1914
Nous retournons à Vinça en auto ; c’est, pour Maman, une promenade, la seule à laquelle elle consente.
Ille, jeudi 12 février 1914
Le matin, je vais en auto à Saint-Féliu-d’Amont voir, chez la veuve Grabas, les racinés pour Bouleternère que j’avais commandées le 19 novembre ; on les prend aujourd’hui pour la plantation de ma nouvelle vigne de Bouleternère. L’après-midi je me promène avec Juliette du côté de Corbère.
Ille, vendredi 13 février 1914
L’après-midi, je vais à Bouleternère où l’on commence aujourd’hui la plantation de ma nouvelle vigne dite du Champ de l’Aire. Quelle journée nous passâmes il y a un mois ! Le pauvre Papa n’avait plus que quelques heures à vivre et nous luttions en vain contre les progrès de son mal. Pauvre père ; quelle désolation à la pensée de ne plus le revoir ici-bas !
Ille, samedi 14 février 1914
Je vais à la messe de 6h ½ et fais la sainte communion pour Papa. L’après-midi je vais à Claira, la vente des vignes de Papa marche bien ; les travaux se poursuivent normalement.
Ille, dimanche 15 février 1914
Nous allons à la grand’messe ; l’après-midi nous allons au cimetière déposer quelques fleurs et prier sur la tombe de celui que Dieu vient d’appeler à Lui. C’est dans la pensée de la récompense qu’il a certainement reçue là-haut que nous trouvons un peu de réconfort. Que je plains les incroyants ! Comme la mort d’un être chéri doit être affreuse pour eux et comme ils doivent voir approcher avec terreur l’heure de leur propre mort !
Semaine du 16 au 22 février 1914
Ille, lundi 16 février 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto, j’en ramène Bonne Maman qui vient passer quelques jours ici afin de tenir compagnie à Maman ; je m’arrête à Bouleternère où je fais des comptes ; on achève de planter la vigne du Champ de l’Aire. Visite de Tante Hélène de Lazerme et de Thérèse. Il y a un mois aujourd’hui que le corps du pauvre Papa, enseveli sous la terre, attend à l’ombre de la Croix l’heure de la résurrection finale. Papa, j’en suis persuadé, jouit auprès de Dieu d’un bonheur incomparable ; mais comme nous sommes malheureux, nous, de ne plus le voir !
Ille, mardi 17 février 1914
Le matin je vais à la gare avec Bebelle attendre Marie-Thérèse qui arrive pour passer ici 48 heures. Nous causons d’affaires avec elle ; le partage n’avance pas vite.
Ille, mercredi 18 février 1914
Dans l’après-midi nous nous promenons avec Marie-Thérèse du côté de la métairie Batlle.
Ille, jeudi 19 février 1914
Marie-Thérèse repart à 10 heures pour Bergerac ; nous l’accompagnons à la gare.
Ille, vendredi 20 février 1914
Monsieur Maury, architecte à Perpignan, vient voir, au cimetière, comment notre caveau pourra être agrandi ; il nous enverra un plan et un devis. Ensuite je vais à Claira en auto ; j’y déjeune, je vais même à Saint-Laurent ; je vois toutes les vignes, les travaux avancent. Au retour je m’arrête un moment à Perpignan.
Ille, samedi 21 février 1914
Le matin, Max vient entre 2 trains passer quelques instants ici ; il signe différentes pièces chez Me Trullès. Dans l’après-midi je vais à Perpignan avec Bebelle. Au retour je trouve Maman et Bonne Maman très inquiètes ; elles ont reçu une lettre de Tante Josepha leur disant que Nénette a la fièvre typhoïde ; un peu plus tard arrive un télégramme dans lequel Tante Josepha dit qu’elle n’a pas le courage de rester seule ; c’est demander à Maman et à Bonne Maman d’aller l’aider à soigner Nénette. Elles n’hésitent pas et décident de partir demain soir.
Ille, dimanche 22 février 1914
Le matin je vais à la messe de 8h ½, puis j’accompagne Bonne Maman en auto à Vinça. L’oncle Xavier passe la journée ici, il reviendra jeudi. Le soir, Maman et Bonne Maman partent pour Nice, nous les accompagnons à la gare.
Semaine du 23 au 28 février 1914
Ille, lundi 23 février 1914
Je vais à la grand’messe et à la bénédiction ; je me promène un moment avec Bebelle. Maman télégraphie qu’elle a fait bon voyage.
Ille, mardi 24 février 1914
Je vais à Perpignan où je déjeune, puis à Baixas voir du fumier que l’on m’a proposé pour les vignes de Bouleternère ; je ne le prends pas. Mauvais temps, pluie.
Ille, mercredi 25 février 1914
Nous allons à la messe de 9h précédée de l’imposition des cendres. Il fait mauvais temps et froid. Je reçois une lettre de Maman ; Nénette a une fièvre typhoïde caractérisée, elle a une forte fièvre (40,5°), mais c’est normal ; il n’y a pas de complications à redouter pour le moment. Espérons qu’il ne s’en produira pas.
Ille, jeudi 26 février 1914
Je vais à Vinça le matin, pour assister au service célébré à 8 heures pour l’âme de l’oncle Paul. Me Trullès est venu avec moi en auto, car il achète à Maman le jardin d’Amont qui est contigu à l’ancien couvent des Carmélites, pour le prix de 6000 frs. ; nous signons chez Me Bouchède un acte sous seing privé. Je signe en même temps la vente de deux autres propriétés qui ont trouvé acquéreurs aux prix fixés par nous : le champ et la montagne de Bente Farines pour 9500 frs. et la vigne du Camp dal Roc pour 3000 frs. ; il ne reste donc plus à vendre que la vigne « la Ruscane » sur le territoire de Rigarda. Avec l’argent provenant de ces ventes, Maman pourra acheter quelques-unes des propriétés d’Ille que Max ou Henri voudrait vendre ; c’est dans ce but qu’elle a mis en vente ses petites propriétés de Vinça. Je rentre à Ille à 11 heures. Le vent de nord-ouest est d’une violence extrême ; en allant vers Vinça, il a exercé une telle pression sur les montants et sur la glace du pare-brise de l’auto que cette glace s’est brisée tout à coup ; elle aurait pu nous faire grand mal ; Saint Antoine et Saint Christophe dont les plaques sont fixées à la voiture nous ont protégés. L’oncle Xavier vient passer la journée ici, il déjeune avec nous ; l’après-midi nous réglons des comptes ensemble.
Ille, vendredi 27 février 1914
Je passe ma journée à payer les notes qui ont été réunies depuis la mort du pauvre Papa. Le vent de nord-ouest continue à souffler en tempête. Les nouvelles de Nénette sont stationnaires ; la maladie bat son plein ; mais, Dieu merci, il n’y a pas de complications jusqu’à présent. Nous comptons partir jeudi prochain pour le Chalet Saint-Michel ; espérons que le temps, pendant les deux journées de voyage en auto, sera meilleur qu’il n’est depuis quelques jours !
Pendant mon séjour au chalet, je devrai pousser une pointe sur Paris pour régulariser, avec ma tante Civelli, comme je l’ai fait hier avec l’oncle Xavier, la situation de la maison de Bosch ; la vente de leurs droits à Papa sur cette maison par mon oncle et par ma tante avait eu lieu par actes sous seing privé qui n’avaient pas été enregistrés ; en produisant ces actes maintenant nous encourrions les uns et les autres de très fortes amendes ; mais la vente n’est pas faite et je ne suis pas propriétaire de la maison tant que l’acte sous seing privé qui ne peut pas paraître n’est pas remplacé par un nouveau. Hier, avec l’oncle Xavier, nous avons signé un nouvel acte sous seing privé ; mais il faut que ma tante Civelli en signe un semblable ; or ce sont des choses qui ne peuvent pas s’expliquer par lettre, et cependant nous ne pouvons pas attendre pour régulariser cette situation ; il faut donc que j’aille à Paris puisque ma tante ne peut pas venir ici ; j’y irai du chalet. Le voyage sera un peu moins long que d’ici.
Ille, samedi 28 février 1914
L’oncle Xavier vient passer la journée ici, il déjeune avec nous. Dans l’après-midi, je cherche un document égaré dans les papiers de Papa ; je cherche dans sa chambre, dans ses tiroirs ; tout est encore dans l’état où il l’a laissé, il ne manque que lui et il semble qu’il est en voyage et qu’il va revenir. Ces recherches sont affreusement tristes ; ces mille riens raniment ma douleur et les larmes me montent souvent aux yeux.
Mars 1914
Semaine du 1er mars 1914
Ille, dimanche 1er mars 1914
Le matin nous allons à la grand’messe ; l’après-midi nous partons pour Perpignan par le train de 1h 25 ; nous assistons à Perpignan à la superbe réunion organisée par l’Action française et qui a réuni au moins 1200 personnes dans la salle de l’Eldorado ; très heureux discours de Léon Daudet sur l’espionnage juif-allemand, de Vaugeois et de Despéramons ; il y avait dans la salle de nombreux adversaires, on leur offre de leur donner la parole, pas un ne la demande ; les arguments de Daudet paraissent avoir produit une forte impression. Nous passons la fin de l’après-midi à Perpignan et rentrons à Ille par le dernier train ; nous ne sommes pas allés à Perpignan en auto parce que le pare-brise n’est pas encore remplacé.
Semaine du 2 au 8 mars 1914
Ille, lundi 2 mars 1914
L’état de Nénette est stationnaire, il y a des hauts et des bas ; c’est une forte typhoïde. Dans l’après-midi je vais à Vinça par le train. Temps affreux et froid.
Ille, mardi 3 mars 1914
Je devais aller à Claira aujourd’hui ; j’y renonce à cause du mauvais temps, mais nous devrons, par suite, retarder notre départ pour le chalet ; du reste avec ce mauvais temps le voyage ne serait pas pratique ; nous décidons d’attendre jusqu’à mardi prochain ; peut-être le temps s’arrangera-t-il d’ici là.
Ille, mercredi 4 mars 1914
Je reçois une lettre de Maman qui me donne des nouvelles de Nénette ; elle a passé plusieurs mauvais jours ; le cœur était faible et il y a eu de la congestion à la base du poumon droit. Maman me dit qu’elle a été très inquiète ; pour le moment l’état est stationnaire. Dans l’après-midi je vais à Perpignan ; j’ai de nombreuses courses et commissions à faire ; je vais aussi aux Archives municipales au Castillet ; je rentre par le dernier train.
Ille, jeudi 5 mars 1914
Le matin je vais à Bouleternère en auto ; l’après-midi, avec Bebelle je vais à la vigne du Bouc ; je n’ai pas de nouvelles de Nice aujourd’hui.
Ille, vendredi 6 mars 1914
Nous allons à l’église le matin à 7 h et nous y faisons la sainte communion à l’occasion du premier vendredi du mois. Il y a eu une consultation sur l’état de Nénette ; le résultat a été un peu plus rassurant. On dira ici demain matin une messe pour Nénette. Le matin je vais à Bouleternère où l’on met de l’engrais à la vigne de la Grande Fèche ; je vais et viens à pied.
Ille, samedi 7 mars 1914
Je fais célébrer une messe pour la guérison de Nénette ; nous y faisons tous les deux la sainte communion. L’après-midi, je vais à Perpignan, Claira et Saint-Laurent en auto. Tante Augustine de Llobet rentre aujourd’hui de son voyage au Chili ; elle est enchantée de son grand voyage et surtout de son séjour auprès de sa sœur. Elle a été absente de Perpignan 4 mois, étant partie le 2 novembre.
Ille, dimanche 8 mars 1914
Après les vêpres, je vais à Vinça en auto ; je m’arrête, au retour, à Bouleternère où, pour la 5ème fois depuis mai 1912, ont lieu les élections municipales !
Semaine du 9 au 15 mars 1914
Ille, lundi 9 mars 1914
Je vais à Perpignan en auto pour quelques commissions avant le départ ; je déjeune chez les Llobet. Nous faisons nos préparatifs de départ.
Toulouse, mardi 10 mars 1914
Nous avons quitté Ille en auto, ce matin à 8h ½ et, par Estagel, Quillan, Limoux et Castelnaudary, nous arrivons à Toulouse à 17h40. La pluie nous a surpris en route et nous a beaucoup gênés à partir de Limoux, aussi nous ne dépassons pas Toulouse ce soir ; nous dînons et couchons à l’Hôtel Capoul place Lafayette. J’ai dû m’arrêter près d’une heure à Quillan pour faire changer une soupape d’échappement qui était usée, et encore une heure plus loin pour déjeuner.
Chalet Saint-Michel, mercredi 11 mars 1914
Nous avons quitté l’hôtel ce matin à 8 heures et nous partions de l’octroi de Toulouse à 8h15 exactement ; à midi ½ nous arrivions ici ; le temps a été beau et nous a permis de bien marcher ; si je défalque de ces 4h ¼ au moins 25 minutes d’arrêt à divers endroits, nous avons mis moins de 4 heures pour franchir les 170 kilomètres qui séparent Toulouse du chalet ; c’est environ 45 kilomètres à l’heure, belle moyenne. L’automobile a admirablement marché au cours de ce voyage. Marie et Albert sont ici avec leurs filles. Le soir ils repartent précipitamment pour Montech à cause de la mort de leur tante la comtesse de La Hitte[3]. Je vais avec eux, dans l’auto de ma belle-mère de sa belle-mère, à Casteljaloux.
Chalet Saint-Michel, jeudi 12 mars 1914
Je me promène dans les bois, mon fusil à la main ; les pins grossissent lentement.
Chalet Saint-Michel, vendredi 13 mars 1914
Rien de nouveau, la vie est ici très monotone, mais ce calme a son charme. Aujourd’hui, je me remémore notamment les tristes moments d’il y a deux mois.
Chalet Saint-Michel, samedi 14 mars 1914
Il y a deux mois de notre affreux malheur ; je prie pour mon cher Papa ; je suis persuadé qu’il est au ciel d’où il nous contemple déjà. Retour d’Albert et de Marie. Je reçois des nouvelles bien meilleures de Nénette.
Chalet Saint-Michel, dimanche 15 mars 1914
Nous allons à la grand’messe à Saint-Michel. Je me promène avec Albert et Henri.
Semaine du 16 au 22 mars 1914
Ille, lundi 16 mars 1914
Je reçois un télégramme de Maman m’annonçant que Tante de Lestrac[4] est morte hier subitement. Je devais partir pour Paris dans 2 ou 3 jours ; bien que le télégramme ne dise rien sur la date des obsèques, il est fort probable qu’elles auront lieu demain ; aussi je pars ce soir à 6h50 de Casteljaloux, je serai à Paris demain matin à 7h15 et j’assisterai aux obsèques de ma pauvre tante que j’aimais beaucoup ; elle a toujours été excellente pour moi. Comme les deuils se succèdent cette année dans notre famille ! Je fais mes préparatifs de départ.
Paris, mardi 17 mars 1914
J’ai pris le train de 18h51 hier soir à Casteljaloux ; par Marmande et Bordeaux, j’arrive à Paris-Orsay ce matin à 7h15. Je vais un moment à l’Hôtel du Prince de Galles pour ma toilette, puis je vais chez les De Lestrac ; j’y arrive juste au moment où on sortait la bière de ma pauvre tante ; cette vue me rappelle les affreux moments d’il y a deux mois. Tante de Estrée a succombé à une embolie dimanche à midi ; son mari, ses enfants sont consternés. Il n’y a eu à Paris qu’une absoute ; on emporte le corps à La Burbanche où les obsèques n’auront lieu que samedi afin de permettre à Paul d’arriver du Maroc ; j’accompagne le corps à la gare de Lyon, puis je rentre avec mon oncle et mes cousins et je passe avec eux une partie de la journée, j’y déjeune, je les aide à envoyer leurs avis mortuaires. Comme je n’irai pas à La Burbanche, je tiens à les voir beaucoup aujourd’hui. Le soir, je dîne chez Tata Mimi. Paris est secoué d’émotion à la suite du drame d’hier soir : la femme (non légitime, mais légale) du ministre Caillaux a tué à coups de revolver M. Calmette directeur du Figaro, qui menait une ardente campagne contre son mari ; la république tombe de plus en plus dans l’imbécillité et dans le sang.
Paris, mercredi 18 mars 1914
Je m’occupe, matin et soir de l’affaire Brousse ; je vois le magistrat instructeur chargé d’instruire l’affaire ; sur ma demande il décide de convoquer Brousse vendredi matin dans son cabinet ; j’y serai aussi ; voyons quelle sera l’attitude de ce filou ? Je dîne chez ma tante Civelli.
Paris, jeudi 19 mars 1914
Je vais à la messe de 8h ½ à Notre-Dame-des-Victoires, je me confesse et fais la sainte communion. Je donne à célébrer une messe pour Papa et une pour tante de Lestrac. Je déjeune avec ma tante Civelli et Margot, que j’ai invitées dans un restaurant chinois de la rue du Bac, puis nous allons ensemble visiter la Monnaie ; c’est très curieux et comme musée et surtout comme fabrication. Le soir je dîne chez Tata Mimi.
Paris, vendredi 20 mars 1914
Le matin à 9h, je vais dans le cabinet de M. Poncet, juge, chez qui Brousse a été convoqué ; il se garde bien de s’y rendre ; on va ouvrir une instruction contre lui. Ensuite j’assiste, sous la pluie qui ne cesse de tomber, aux obsèques du malheureux Gaston Calmette ; je suis la couronne de l’Action française, nous sommes au moins 4000 personnes à suivre cette couronne. Les obsèques sont d’un calme digne et imposant ; mais au retour du cimetière des Batignolles, des agents provocateurs, soudoyés par la police, tentent de provoquer des troubles en criant « Vive Caillaux ! ». Dans l’avenue de Clichy, une violente bagarre se produit entre la police qui dégaine avec brutalité et les Camelots du Roi ; un agent en bourgeois tire un coup de revolver sur un camelot, sans aucun motif, il le manque heureusement ; il y a plusieurs arrestations ; des remous, des manifestants et de la police produisent des troubles ; les spectateurs sont sympathiques à l’Action française ; il y a une nouvelle bagarre sur la place Clichy. Mais l’Action française avait recommandé d’éviter aujourd’hui toute manifestation ; s’il s’en est produit, ce n’est pas de sa faute ; la police les a provoquées. À 4 heures, nous raccompagnons Maurras aux bureaux du journal ; tout est fini. Je vais voir M. Lambert de Montoison[5], héraut juge d’armes (nommé sous l’Empire en 1862) ; je le charge de recherches généalogiques sur ma famille à Montpellier et en Languedoc. Dimanche, je verrai chez lui un paléographe qui fera lui-même les recherches. Je dîne chez les Civelli. Aux obsèques de Calmette, j’ai rencontré plusieurs personnes connues : M. Dominique Delahaye, sénateur ; M. André, de Perpignan ; et mon ami d’Angers Pierre de La Morinière avec qui j’ai été tout le temps.
Les obsèques de Gaston Calmette, directeur du Figaro, à Paris le 20 mars 1914, auxquelles assista Antoine d’Estève de Bosch – Photographie Roger-Viollet
Paris, samedi 21 mars 1914
Le temps est déplorable, il pleut tout le temps, le niveau de la Seine est très élevé ; je fais des courses et des commissions sur la rive gauche ; l’après-midi je vais à la Bibliothèque nationale. Je dîne chez les Civelli ; le soir je vais au cinéma.
Paris, dimanche 22 mars 1914
Je vais à la messe de midi à Notre-Dame et j’entends une admirable conférence du Père Janvier sur la charité ; la conférence est présidée par le cardinal Amette ; des milliers d’hommes se pressent dans l’antique basilique. Je rencontre M. René Bazin et sa famille. Le temps est affreux. Je reviens chez M. Lambert de Montoison et j’ai un entretien avec M. Le Bœuf, paléographe[6], qui va aller faire dans le Midi les recherches sur les Estève avant leur arrivée à Perpignan au milieu du 17e siècle. Le soir, après avoir dîné chez les Civelli, je vais un moment au cinéma.
Semaine du 23 au 29 mars 1914
Paris, lundi 23 mars 1914
J’ai terminé toutes les affaires pour lesquelles j’étais venu à Paris (Brousse, Lambert de Montoison, sous-seing-privé pour la maison d’Ille) ; je fais mes dernières commissions ; je repartirai ce soir à 22h10 du quai d’Orsay ; ce soir je ferai mes adieux aux Civelli.
Chalet Saint-Michel, mardi 24 mars 1914
Je suis parti de Paris Orsay hier soir à 22h10 et arrive à Bazas ce matin à 9h30. Bebelle et Henry viennent m’y attendre avec mon auto. Je trouve ici la pluie comme je l’ai laissée à Paris. Les Tournamille sont arrivés avant-hier et vont faire un séjour ici.
Chalet Saint-Michel, mercredi 25 mars 1914
Je mets ma correspondance à jour, ce qui n’est pas une petite affaire après plusieurs jours.
Chalet Saint-Michel, jeudi 26 mars 1914
Cette nuit j’ai rêvé le pauvre Papa mourant. Ce songe ravive mes tristes souvenirs, ma douleur si cuisante ; je suis triste toute la journée. J’envoie dix messes de plus à célébrer pour l’âme de notre cher disparu. À moi seul (sans compter Maman, tous mes autres parents et des amis) j’ai déjà fait célébrer 116 messes pour Papa. J’espère bien que Dieu lui a fait miséricorde et qu’il jouit du bonheur éternel.
Chalet Saint-Michel, vendredi 27 mars 1914
Temps affreux, nous ne bougeons pas. La fameuse commission d’enquête nommée par la Chambre pour faire la lumière sur le scandale Rochette poursuit ses travaux, mais elle cherche évidemment à sauver Caillaux et ses complices, tant il est vrai que la justice en république n’est qu’un vain mot. Jules Delahaye donne du fil à retordre à la commission ; il ne sera pas facile de l’empêcher de parler. Cette crise est une manifestation de plus de la pourriture républicaine ; rien ne pourra sauver la France tant que ce régime de mort subsistera ; il corrompt tout autour de lui.
Chalet Saint-Michel, samedi 28 mars 1914
Je vais avec Tournamille à Houeillès où nous terminons à l’amiable l’affaire Dussillos, qui a failli amener un procès (à la suite de l’incendie du hangar de Lavance). En route, nous tirons des lapins et des grives près du chalet.
Chalet Saint-Michel, dimanche 29 mars 1914
Nous allons à la messe à Saint-Michel ; la pluie recommence et nous empêche d’aller à vêpres.
Semaine du 30 au 31 mars 1914
Chalet Saint-Michel, lundi 30 mars 1914
Le temps s’arrange ; nous nous promenons, nous allons au Doupigal et rentrons par le bas du champ et Mézin.
Chalet Saint-Michel, mardi 31 mars 1914
L’après-midi nous allons tous à Casteljaloux pour des commissions.
Avril 1914
Semaine du 1er au 5 avril 1914
Chalet Saint-Michel, mercredi 1er avril 1914
Nous allons en promenade près du Biret ; il fait chaud.
Chalet Saint-Michel, jeudi 2 avril 1914
Le matin je vais en auto à Casteljaloux faire arranger un organe de la voiture par Bachère ; Lolotte vient avec moi. Le mauvais temps recommence. Nous chassons un peu dans l’après-midi.
Chalet Saint-Michel, vendredi 3 avril 1914
Pluie continue toute la journée ; impossible de mettre le nez dehors ; quel affreux printemps !
Chalet Saint-Michel, samedi 4 avril 1914
Il y a des éclaircies dans l’après-midi ; je tire quelques grives avec Henry.
Chalet Saint-Michel, dimanche 5 avril 1914
Nous allons, en auto, à la grand’messe et à vêpres à Saint-Michel ; pluie presque toute la journée.
Semaine du 6 au 12 avril 1914
Chalet Saint-Michel, lundi 6 avril 1914
Je mène l’auto au garage Bachère à Casteljaloux pour faire ajuster les soupapes ; je la reprendrai mercredi.
Chalet Saint-Michel, mardi 7 avril 1914
Henry chasse le sanglier ; je passe l’après-midi posté sur la route de Casteljaloux à l’endroit où ce sanglier est passé ce matin pour le tirer au passage ; quand il passe, c’est à 300 mètres de moi, il s’est arrêté une demi-minute devant Bebelle, Élisabeth et Lolotte ; quel dommage que je n’aie pas été avec elles j’aurais tiré le plus beau coup de fusil de ma vie.
Chalet Saint-Michel, mercredi 8 avril 1914
Nous allons tous nous confesser à Casteljaloux, j’en ramène l’auto.
Chalet Saint-Michel, jeudi 9 avril 1914
Le e matin nous allons tous à la messe à Saint-Michel, nous y faisons la communion pascale, nous y revenons pour l’office de l’après-midi.
Chalet Saint-Michel, vendredi saint 10 avril 1914
Le matin, nous allons à l’office à Saint-Michel. L’après-midi, nous allons à Capchicot.
Chalet Saint-Michel, samedi saint 11 avril 1914
L’après-midi avec Henry Tournamille et Maubaret, je fais une longue tournée dans la propriété, nous marquons des pins que nous mesurerons dans un an. En moyenne les pins de 0,50 à 0,80 de tour gagnent 4 à 5 centimètres par an.
Chalet Saint-Michel, dimanche 12 avril 1914
Nous allons à la grand’messe et vêpres en auto, à Saint-Michel. Le temps paraît enfin fixé au beau. L’après-midi nous allons à Casteljaloux attendre François qui devait arriver par quelques jours ; il n’arrive pas.
Semaine du 13 au 19 avril 1914
Chalet Saint-Michel, lundi 13 avril 1914
Nous nous promenons, nous chassons un peu ; départ des Tournamille. François arrive, il a 8 jours de permission, il s’était arrêté à Montech.
Chalet Saint-Michel, mardi 14 avril 1914
Nous chassons dans l’après-midi ; il y a bien peu de lapins.
Chalet Saint-Michel, mercredi 15 avril 1914
Nous allons à Casteljaloux tous en auto ; nous rentrons à 6h ½ ; le temps est au beau.
Chalet Saint-Michel, jeudi 16 avril 1914
Je voudrais partir demain, mais Bebelle préfère attendre à lundi. J’ai conclu pour la villa, en échangeant des télégrammes avec l’agence Bliss de Biarritz, une location pour juillet et août à 1800 frs., c’est un beau prix ; Maman en sera enchantée. La villa est donc louée pour plus d’un an.
Chalet Saint-Michel, vendredi 17 avril 1914
Rien de nouveau ; le temps s’écoule avec lenteur et monotonie.
Chalet Saint-Michel, samedi 18 avril 1914
Nous commençons nos malles et nos préparatifs de départ.
Chalet Saint-Michel, dimanche 19 avril 1914
Nous allons à la messe à Saint-Michel en auto et nous achevons nos préparatifs de départ.
Semaine du 20 au 26 avril 1914
Castelnaudary, lundi 20 avril 1914
Nous avons quitté le chalet ce matin et nous venons coucher à Castelnaudary après 233 kilomètres d’automobile ; nous avons, du reste, fait un excellent voyage, visitant au passage Nérac, curieuse petite ville pleine de souvenirs d’Henri IV, Condom et Lectoure où nous déjeunons. Voulant voir un pays que je ne connaissais pas, j’ai traversé le Gers au lieu de suivre la vallée de la Garonne.
Nérac, la statue d’Henri IV – Carte postale Puyatte, 1900 (site Généanet cartes postales)
Ille, mardi 21 avril 1914
Nous arrivons à Ille à 5 heures du soir ; nous sommes passés par Carcassonne, Limoux, Quillan, Saint-Paul ; excellent voyage.
Ille, mercredi 22 avril 1914
J’ai la visite de mon ami angevin Maurice Perrin qui rentre d’un séjour à Barcelone ; en passant à Perpignan, il a eu la bonne pensée de m’avertir et il est venu déjeuner ici ; j’ai été enchanté de le voir et de lui faire les honneurs d’Ille.
Ille, jeudi 23 avril 1914
Je vais le matin à Bouleternère, l’après-midi à Perpignan et Claira ; je vais voir Maman à mon passage à Perpignan ; elle y est pour 5 ou 6 jours chez les Sœurs de l’Espérance, elle s’occupe de son dispensaire ; je ne l’avais pas vue depuis 2 mois, elle est toujours bien triste. À Boule et à Claira les vignes sont belles.
Ille, vendredi 24 avril 1914
L’après-midi nous allons à Vinça ; Marie-Thérèse et ses enfants y sont depuis 15 jours.
Ille, samedi 25 avril 1914
Nous commençons notre déménagement, ce ne sera pas une petite affaire ! Max commence à installer ses meubles dans sa maison.
Ille, dimanche 26 avril 1914
Le matin, je vais à la grand’messe ; je fais la sainte communion, avec Bebelle, à 8 heures. L’après-midi je vais à vêpres et au cimetière prier sur la tombe de Papa. À 11 heures je vais voter à Bouleternère ; il n’y a, dans notre circonscription, qu’un candidat, Emmanuel Brousse ; je ne veux pas voter pour lui malgré sa réelle compétence et son activité pour défendre les intérêts roussillonnais, à cause de ses opinions républicaines et surtout de son attitude à la Chambre dans diverses questions religieuses ; ainsi il a fait partie d’une ligue d’action laïque très anticléricale ; il a voté un ordre du jour invitant le Gouvernement à appliquer sans faiblesse la loi de séparation. Ne pouvant pas en conscience voter pour Brousse, je mets dans mon enveloppe un portrait de Mgr le duc d’Orléans au bas duquel j’ai écrit : « Vive le Roi ! »
Semaine du 27 au 30 avril 1914
Ille, lundi 27 avril 1914
C’est aujourd’hui que nous nous installons dans la maison Bosch qui va être désormais ma maison. Autrefois cela m’eût comblé de joie ; je me rappelle avec quelle joie j’y suis venu en décembre 1907[7] ! Mais aujourd’hui tout dans cette maison me rappelle Papa, je me dis que si je suis le maître de cette maison c’est parce que Papa est mort ! Cette installation, les arrangements qu’il faut faire dans la maison, tout m’attriste parce que tout me rappelle notre immense malheur. Les élections d’hier ne changeront presque rien à la situation respective des partis ; cependant elles ne sont pas un succès pour les radicaux au pouvoir qui perdent plusieurs sièges et n’en gagnent pas. L’élection de Caillaux, par exemple, est un vrai scandale, une honte (mais avec le suffrage universel, cela n’a rien d’étonnant) ; la droite gagne quelques sièges et n’en perd pas.
Ille, mardi 28 avril 1914
Nous continuons à déménager et à emménager ; quel tracas !
Ille, samedi 29 avril 1914
Je fais faire une chambre de plus pour les enfants au 2e étage, près de la chambre que j’habitais autrefois et que j’habiterai de nouveau avec Bebelle ; les maçons sont dans la maison, ce qui donne de la poussière, du désordre etc.
Ille, jeudi 30 avril 1914
Maman vient passer la journée ; le soir je la raccompagne à Vinça en auto.
Mai 1914
Semaine du 1er au 3 mai 1914
Ille, vendredi 1er mai 1914
Je vais à la messe de 7 heures. Ensuite je vais à Perpignan et à Claira ; je visite presque toutes les vignes, elles sont superbes. À Perpignan, j’assiste à une réunion du Comité royaliste, convoqué chez M. Despéramons pour examiner l’attitude que les royalistes doivent prendre au 2e tour de scrutin dans la 1ère circonscription de Perpignan ; nous sommes unanimes à décider de soutenir M. Nérel qui donne de sérieuses garanties au point de vue des intérêts patriotiques et même religieux ; il n’est pas notre candidat, loin de là, nous le soutiendrons par patriotisme.
Ille, samedi 2 mai 1914
Nous continuons à nous organiser, c’est long et fastidieux.
Ille, dimanche 3 mai 1914
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; l’après-midi, je vais porter des fleurs et prier sur la tombe du pauvre Papa.
Semaine du 4 au 10 mai 1914
Ille, lundi 4 mai 1914
Maman et Marie-Thérèse, qui sont encore à Vinça tant que leur installation ici n’est pas achevée et qu’elles n’ont pas trouvé de domestique, viennent passer la journée ici ; le soir Mois de Marie.
Ille, mardi 5 mai 1914
L’oncle Xavier vient passer la journée ici ; nous lui demandons d’être parrain de notre futur bébé attendu pour fin juillet, il accepte avec plaisir. Maman et Max viennent aussi de Vinça et déjeunent avec nous et l’oncle Xavier. Le soir, nous allons au Mois de Marie.
Ille, mercredi 6 mai 1914
L’oncle revient déjeuner et passer la journée ici. Notre installation avance bien. Le matin je vais en auto à Vinça ; j’y suis convoqué pour être entendu comme témoin par le juge de paix en vertu d’une commission rogatoire du juge d’instruction de Paris, sur l’affaire Brousse ; je réitère la déposition que j’ai faite le 1er décembre devant le commissaire de police du quartier de la Madeleine. Cela semble prouver que l’instruction marche. Au retour je ramène Marie-Thérèse.
Ille, jeudi 7 mai 1914
Nous poursuivons notre installation, les maçons traînent en longueur ; Mois de Marie.
Ille, vendredi 8 mai 1914
Je vais à la messe de 7 heures, j’y fais la sainte communion ; je suis occupé à dépouiller et mettre en ordre quantité de papiers et de lettres ; c’est profondément attristant ; tout cela me rappelle constamment la perte de mon cher père.
Ille, samedi 9 mai 1914
Le matin, je vais à Bouleternère, en auto, faire un tour dans les propriétés ; l’après-midi, je vais à Perpignan ; j’y fais des commissions.
Ille, dimanche 10 mai 1914
Nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Semaine du 11 au 17 mai 1914
Ille, lundi 11 mai 1914
Notre installation s’achève pour les meubles, mais la chambre que je fais faire au second n’est pas terminée ; j’ai les ouvriers dans la maison pour plusieurs semaines encore. M. Nérel[8], que nous soutenons, a été élu grâce à notre appui ; puisse-t-il ne pas nous donner de mécomptes ! Ailleurs, les élections sont franchement mauvaises au 2e tour de scrutin ; il y a une forte poussée du parti socialiste ; c’est la suite logique de la république, elle ira toujours plus à gauche ; je dirais tant mieux si le sort de la France n’était hélas lié à celui de la république. Quel sera, avec cette Chambre encore plus « avancée » que la précédente, le sort de la loi de 3 ans ? Et nos dernières libertés catholiques, que deviendront-elles ? Il est triste de penser que d’aussi graves intérêts sont à la merci de scrutins frelatés !
Léon Nérel (1855-1931), maire de Perpignan de 1911 à 1912 et député des Pyrénées-Orientales de 1914 à 1920 – Photo anonyme, s.d. (site de l’Assemblée nationale)
Ille, mardi 12 mai 1914
Maman vient de 9h ¾ à 4 heures. Les Saint-Cyr devraient s’installer ici dans leur maison aujourd’hui ; mais Ghislaine souffrant de la gorge, ils décident de passer à Vinça trois ou quatre jours de plus.
Ille, mercredi 13 mai 1914
Dans l’après-midi je vais à Bouleternère en auto. Nos travaux avancent avec une sage lenteur.
Ille, jeudi 14 mai 1914
4 mois déjà que Papa nous a quittés ; je pense constamment à lui et ne peux pas m’habituer à l’idée de cette séparation qui ne cessera qu’à ma mort ; à chaque instant il me semble que je vais le voir revenir, qu’il est seulement en voyage. L’après-midi, je vais à Saint-Laurent-de-la-Salanque en auto avec Marie-Thérèse et Max pour signer l’acte notarié d’échange de la vigne de la Chau contre la vigne de la Grangère ; pour cet échange, il n’y aurait encore qu’un acte sous-seing-privé. Bebelle reste à Perpignan ; je m’y arrête aussi pour des commissions. Le matin je vais à la messe.
Ille, vendredi 15 mai 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto prendre Marie-Thérèse et ses enfants qui viennent aujourd’hui s’installer dans leur maison d’Ille, notre ancienne résidence. Ici, notre installation est presque achevée.
Ille, samedi 16 mai 1914
Rien de nouveau ; les maçons n’ont pas encore terminé leurs opérations, mais j’espère qu’ils finiront la semaine prochaine.
Ille, dimanche 17 mai 1914
Je vais à Perpignan par le train de 10 heures pour assister à une réunion des chefs de sections de l’Action française au Panache et au déjeuner qui la suit ; je rentre à 4 heures. Je vais prier au cimetière sur la tombe de Papa.
Semaine du 18 au 24 mai 1914
Ille, lundi 18 mai 1914
Maman, qui est encore à Vinça pour quelques jours, vient passer la journée ici. Nous complétons peu à peu notre installation ; mais la maison sera très sale tant que les maçons y seront. Le matin, procession dans l’église.
Ille, mardi 19 mai 1914
Je ne bouge pas aujourd’hui. Je vais à la procession des Rogations.
Ille, mercredi 20 mai 1914
Je vais à Vinça en auto, de 9h du matin à 5h du soir ; j’y amène Tony. Le matin, je vais à la justice de paix pour l’affaire Desmarquoy. L’après-midi, Passama et Reynès viennent pour organiser une réunion d’Action française ; j’avais rendez-vous avec eux ; nous voyons quelques personnes et la réunion est décrétée. Le matin, j’assiste à la procession dehors.
Ille, jeudi 21 mai 1914 (Ascension)
Nous faisons la sainte communion Bebelle et moi ; nous allons à la grand’messe et à vêpres.
Ille, vendredi 22 mai 1914
Le pauvre Papa aurait aujourd’hui 62 ans ; comme il est mort jeune ; nous aurions pu le conserver encore 20 ans avec nous ! Dieu en a décidé autrement ; il avait suffisamment mérité sa récompense. Le matin je vais à Claira, je visite toutes les vignes, elles sont superbes ; je déjeune à Claira. L’après-midi j’ai rendez-vous à Perpignan avec Maman et Bebelle au Grand Hôtel où Me Pech leur fait signer l’acte d’échange de la vigne de la Grangère. Nous y voyons l’oncle Xavier qui est de nouveau en Roussillon pour 10 ou 15 jours, à cause de ses grands travaux à Pia dans sa cave. Nous rentrons à Ille en auto.
Ille, samedi 23 mai 1914
L’installation continue ; nous avons encore les maçons ; comme tout cela est long et ennuyeux !
Ille, dimanche 24 mai 1914
C’est aujourd’hui la première communion solennelle, elle est célébrée avec éclat ; nous allons à la messe de 1ère communion, à vêpres et revenons le soir à une cérémonie à l’église. J’irai demain à Montpellier où se trouve M. Leboeuf, le paléographe qui fait les recherches généalogiques dont j’ai chargé M. Lambert de Montoison à Paris.
Semaine du 25 au 31 mai 1914
Montpellier, lundi 25 mai 1914
Parti d’Ille ce matin à 5h50, j’arrive à 11h ¼ à Montpellier ; je descends à l’Hôtel Métropole. L’après-midi j’ai un entretien avec M. Leboeuf qui a trouvé ici ou dans la région quantité de documents sur la famille d’Estève ou Estève ; il lui manque encore le lien à établir entre nous et ces d’Estève ; il va interrompre ses recherches devant rentrer à Paris et il les reprendra dans quelques semaines ; toutefois il va jeter un coup d’œil à Perpignan avant de repartir pour Paris. Je vais voir Paul et Marthe Durand ; il fait un temps atroce et très froid. Je vais au cinéma.
Ille, mardi 26 mai 1914
J’ai déjeuné ce matin chez Marthe Durand qui habite un joli petit hôtel près de la promenade du Peyrou. Le temps est exécrable, la pluie, une pluie très froide, ne cesse de tomber. Je passe ma matinée au Musée de Montpellier qui contient d’assez beaux tableaux, des Rubens notamment, il est intéressant. Je repars à 14h47 et arrive à Ille à 8h du soir.
Ille, mercredi 27 mai 1914
Maman vient de Vinça passer la journée ici. Ma correspondance est très chargée et m’occupe toute la journée. Le soir nous allons au Mois de Marie.
Ille, jeudi 28 mai 1914
Dans l’après-midi nous allons à Vinça en auto avec les enfants ; je m’arrête un moment à Bouleternère où il y a une belle récolte de cerises.
Ille, vendredi 29 mai 1914
Nous allons à Perpignan en auto : j’arrive à Claira où je ne reste pas longtemps, les vignes sont toujours très belles.
Ille, samedi 30 mai 1914
Une semaine de plus est passée et nos travaux, pourtant peu importants, ne sont pas terminés ; quand on met les maçons dans une maison on ne sait pas quand ils en sortiront !
Perpignan, dimanche 31 mai 1914
J’ai reçu deux permis de circulation en 1ère classe entièrement gratuits sur le Midi et l’Orléans ne permettent d’aller à Paris sans bourse délier pour l’Assemblée générale de l’Association de la Presse monarchique départementale le 7 juin ; je vais en profiter et je passerai 48 heures à Paris ; un voyage dans ces conditions est charmant ! Le matin, je fais la sainte communion avec Bebelle ; nous assistons à toutes les cérémonies de la fête de la Pentecôte, le soir je vais à Perpignan, je dîne et couche chez l’oncle Gabriel de Llobet ; je fais à la réunion des hommes chez les Sœurs de l’Assomption une conférence sur ce sujet : « L’Église et l’instruction populaire avant la Révolution ».
Juin 1914
Semaine du 1er au 7 juin 1914
Ille, lundi 1er juin 1914
Je rentre à Ille à midi ; je vais à vêpres.
Ille, mardi 2 juin 1914
Maman devait venir ici aujourd’hui ; elle nous télégraphie que Bonne Maman est souffrante et qu’elle ne viendra pas. Marie-Thérèse va à Vinça dans l’après-midi voir Bonne Maman ; elle a une bronchite avec un peu de congestion aux poumons ; on ne croit pas que ce soit grave.
Ille, mercredi 3 juin 1914
Je vais à Vinça en auto dans la matinée ; Bonne Maman n’est pas gravement atteinte, elle n’a que très peu de fièvre ; je cause en particulier avec le Dr Jocaveil, il est très rassurant, c’est fort peu de chose.
Ille, jeudi 4 juin 1914
Je vais à Bouleternère le matin ; j’y emmène les enfants. L’après-midi je vais à Perpignan où je fais une foule de commissions et vois plusieurs personnes. Bonne Maman va de mieux en mieux.
Paris, samedi 6 juin 1914
Pas de journal hier soir parce que j’étais en chemin de fer. Hier matin à Ille j’ai fait la sainte communion. Dans l’après-midi je suis allé à Vinça en auto voir Bonne Maman qui va très bien. Je pars d’Ille à 18h ¼ ; de Perpignan à Narbonne je voyage avec Rovira, Juvenel etc. qui vont à Béziers ; de Narbonne à Paris je suis seul dans mon compartiment de 1ère avec un ingénieur allemand, je dors assez bien. À Paris où j’arrive à 10h40, je passe mon après-midi à faire des courses chez le photographe Petit et dans divers magasins ; je dîne chez les De Lestrac ; le soir je vois M. Leboeuf qui reprendra dans quelques jours les recherches généalogiques. Il est allé à Perpignan après Montpellier et a constaté comme je l’avais déjà fait que notre ascendance perpignanaise s’arrête à Laurent Estève fils en 1667 ; Laurent Estève père a dû arriver à Perpignan vers 1650 ou 1660 ; il n’y est pas né et ne s’y est pas marié. M. Leboeuf va chercher à le découvrir ailleurs pour faire remonter plus haut la généalogie ; il est probable qu’il doit être venu de la région de Montpellier.
Paris, dimanche 7 juin 1914
Je vais à la messe de 8 heures à La Madeleine, puis à 9h ½ dans les salons Véfour (Palais Royal), j’assiste à l’Assemblée générale de l’Association de la Presse monarchique et catholique des départements. Je déjeune chez les Civelli. L’après-midi nous allons ensemble à Enghien, j’entre au casino avec Marguerite-Marie, je gagne 46 francs à la boule. Voilà tous les frais de mes deux journées de Paris qui vont être payés ! Je dîne chez les Civelli.
Carte de membre de l’Association professionnelle de la presse monarchique et catholique d’Antoine d’Estève de Bosch – S.d. [années 1910] (Collection Pierre Lemaitre)
Semaine du 9 au 14 juin 1914
Vinça, mardi 9 juin 1914
J’ai quitté Paris hier soir, en proie à une vive inquiétude, Maman m’ayant écrit que l’état de Bonne Maman s’était aggravé. J’ai passé la matinée et l’après-midi d’hier à faire des courses et commissions ; je vois le syndic de la faillite Brousse. J’ai déjeuné chez les De Lestrac. Je suis reparti à 7 h de la gare du quai d’Orsay et arrivé à Ille ce matin à 11h32. Après déjeuner, je suis venu à Vinça en auto ; j’ai vu tout de suite que Bonne Maman est bien malade ; le refroidissement dont elle souffrait la semaine dernière s’est transformé en pneumonie ; je téléphone au docteur de Lamer de venir la voir tout de suite. Entre temps je reviens à Ille prendre mon sac car je veux coucher à Vinça pour le cas où sa situation s’aggraverait encore pendant la nuit. Le docteur de Lamer trouve l’état grave ; aussi nous faisons administrer à notre chère malade le Sacrement d’extrême onction ; c’est la seconde fois que Bonne Maman reçoit ce sacrement, elle l’avait reçu en 1903. Les Magué sont arrivés ce matin. J’ai bien peur d’un nouveau malheur et qui est malheureusement bien à craindre à l’âge où est arrivée Bonne Maman. L’essentiel est de soutenir le cœur afin qu’il ne s’arrête pas tout à coup comme c’est arrivé à Papa. Vers le soir, il y a une certaine amélioration.
Vinça, mercredi 10 juin 1914
La journée a été meilleure ; la pneumonie va mieux mais le danger est au cœur ; jusqu’ici il se comporte bien. Je vais encore coucher à Vinça. À Ille, l’oncle Xavier est arrivé ce matin pour quelques jours chez nous ; j’y déjeune, je rentre à Vinça vers le soir.
Vinça, jeudi 11 juin 1914
La journée est assez bonne ; je la passe à Ille mais je retourne coucher à Vinça. Le soir, il y a une crise ; les pulsations montent à 110 par minute, le cœur parait fléchir, là est le grand danger. Nous nous effrayons ; je téléphone à M. de Lamer ; il ne peut pas venir tout de suite mais viendra demain. La nuit est calme. Henri de Lavergne arrive à Vinça à 4 heures ; Philomène n’a pas pu venir à cause de son état de grossesse avancée. Ce qui est bizarre et attristant c’est que la vieille Philomène, depuis 50 ans au service de Bonne Maman et qui n’avait jamais été sérieusement malade, est atteinte en même temps de la même maladie ; on lui donne les mêmes soins.
Vinça, vendredi 12 juin 1914
Je passe la journée à rôder de Vinça à Ille ; après avoir couché à Vinça je vais à Ille, j’y déjeune ; dans l’après-midi, je reviens à Vinça avec Bebelle et les enfants qui souhaitent la fête à leur bisaïeule, ensuite je les ramène à Ille, où je dîne et le soir après dîner je retourne à Vinça ; j’y couche. L’amélioration constatée hier persiste et paraît s’accentuer ; prions Dieu de guérir tout à fait notre chère malade !
Ille, samedi 13 juin 1914
Triste fête de Saint Antoine cette année sans Papa et avec la crainte de voir Bonne Maman nous quitter ! J’assiste à la messe et fais la sainte communion à Vinça. Bonne Maman continue à aller mieux. Philomène va mieux aussi. Saint Antoine les sauvera. Je rentre à Ille dans l’après-midi ; l’oncle Xavier, qui y était depuis quatre jours, part ce soir pour Perpignan ; il rentrera à Angers la semaine prochaine.
Ille, dimanche 14 juin 1914
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; nous disposons un joli reposoir dans l’entrée ; mais il fait de l’orage dans l’après-midi et la procession du Saint-Sacrement ne peut pas sortir ; on la fait dans l’église et on donne la bénédiction à chaque chapelle. Les nouvelles de Bonne Maman continuent à être bonnes.
Semaine du 15 au 21 juin 1914
Ille, lundi 15 juin 1914
Le matin j’assiste aux obsèques de Madame Simon Batlle, mère du docteur Étienne Batlle, maire d’Ille. L’après-midi nous faisons tous ensemble, Maman, Henri, Max, Marie-Thérèse et moi, l’inventaire de l’argenterie de la maison ; nous faisons estimer celle appartenant à Papa ou achetée en communauté ; elle me revient toute, mais Maman dédommage mes sœurs. Il y a un violent orage, il tombe de la grêle.
Ille, mardi 16 juin 1914
Le matin je vais à Claira avec Henri de Lavergne ; nous faisons une longue tournée dans les vignes, elles sont belles mais la cochylis et l’eudémis commencent à se montrer ; pourvu que ces vilains vers ne se développent pas. L’après-midi à Perpignan je vois M. Leboeuf qui m’avait écrit qu’il y serait de passage aujourd’hui ; je lui fais faire la connaissance de l’oncle Xavier que ses recherches intéressent naturellement, autant que moi. Il revient dans l’Hérault et va chercher encore ; mais j’incline à penser qu’il faudra chercher ailleurs, et d’abord dans une autre partie du Languedoc ; il est convenu que s’il n’a pas de nouveaux indices dans l’Hérault, il ira chercher ailleurs. Je fais plusieurs commissions à Perpignan ; je laisse l’auto chez le carrossier et je rentre par le train de 19h30.
Ille, mercredi 17 juin 1914
Nous avons la visite de Marthe Durand et de son mari, de Carlos et de Thérèse et de la jeune Thérèse, ils nous ont annoncé leur visite et nous leur avons dit de venir déjeuner ; nous avons, par la même occasion, Marie-Thérèse et Max, Henri et Nénette ; déjeuner très simple et de famille, à cause de notre grand deuil. Ils nous quittent par le train de 16 heures et je vais à Vinça entre deux trains ; je suis heureux de trouver Bonne Maman en bien meilleur état ; c’est la convalescence ; Philomène va aussi beaucoup mieux.
Ille, jeudi 18 juin 1914
Nous avons la visite de Pierre d’Ax de Cessales et de ses sœurs. Notre installation s’achève tout à fait.
Ille, vendredi 19 juin 1914
Le matin je vais à la grand’ messe de 8h avec Bebelle ; avant cette messe nous communions en l’honneur de la fête du Sacré-Cœur. L’après-midi je vais à Perpignan reprendre l’auto et faire quelques commissions.
Ille, samedi 20 juin 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto ; j’apporte au receveur de l’Enregistrement la déclaration de succession. Bonne Maman va de mieux en mieux, elle est levée. Comme je remercie le Bon Dieu de nous l’avoir conservée ! Philomène va aussi beaucoup mieux. Au retour je m’arrête à Bouleternère ; j’ai, cette année, une assez belle récolte de pêches ; la cueillette commencera après-demain.
Ille, dimanche 21 juin 1914
Il y a aujourd’hui vingt ans de ma première communion, grande date dans ma vie ! J’étais alors entouré de mes parents, mon grand-père de Lazerme vivait encore ; que de deuils depuis lors ! Nous allons à tous les offices ; la procession n’a pas lieu parce qu’il a plu avant les vêpres et que le terrain est détrempé, on la fait dans l’église.
Semaine du 22 au 28 juin 1914
Ille, lundi 22 juin 1914
Je vais à Perpignan en auto, dans l’après-midi ; je vais chez mon dentiste qui me soigne une canine ; j’y amène Henry qui va jouer avec le petit Jacques de Lazerme.
Ille, mardi 23 juin 1914
Je suis obligé de retourner encore à Perpignan chez le dentiste ; aujourd’hui j’y vais entre deux trains, de 13h25 à 16 heures. Le temps se met à la chaleur sèche ; il le fallait bien pour les vignes !
Ille, mercredi 24 juin 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto ; je trouve Bonne Maman et Philomène en pleine convalescence. Je m’arrête, au retour, à Bouleternère ; il y a beaucoup de pêches mais elles se vendent à vil prix.
Ille, jeudi 25 juin 1914
La chaleur est de plus en plus lourde et accablante. Aujourd’hui a lieu à Paris à Saint-Thomas-d’Aquin le mariage de notre cousine Laure de Saussine avec le comte de Robien, attaché d’ambassade à Saint-Pétersbourg.
Ille, vendredi 26 juin 1914
Le matin je vais à la messe de 7 heures ; je vais ensuite à Bouleternère en auto visiter les vignes ; il y a toujours un peu de cochylis. Maman est ici aujourd’hui et déjeune avec nous ; si Bonne Maman continue à aller mieux, Maman s’installera à Ille la semaine prochaine. Je vais à la clôture du Mois du Sacré-Cœur.
Ille, samedi 27 juin 1914
Je vais en auto à Perpignan où je déjeune chez les Llobet. Je termine mes séances du dentiste ; ensuite je passe un moment aux Archives municipales au Castillet ; je fouille dans tous les registres paroissiaux antérieurement à 1667, je vais jusqu’à 1630 ; nulle part je ne trouve l’acte de mariage de Laurent Estève avec Anna Maria… (j’ignore son nom de famille) ; il ne s’est donc pas marié à Perpignan, c’est absolument certain[9] ; j’espère que M. Leboeuf découvrira son acte de mariage ; il ne l’a pas encore découvert. L’après-midi, je vais à Claira ; je parcours les vignes qui sont très belles : à peine un tout petit peu de cochylis et de pyrale.
Le soir je vais à Torreilles à une réunion organisée par la section d’Action française ; M. Bertran, Henri Passama et moi prenons la parole ; j’y parle sur le progrès des idées de l’Action française. Je suis de retour à Ille, en auto, à 11 heures 35 du soir.
Ille, dimanche 28 juin 1914
Je vais à la grand’ messe et à vêpres ; je fais faire un tour de foire aux enfants.
Semaine du 29 au 30 juin 1914
Ille, lundi 29 juin 1914
La température est brûlante et sèche ; c’est pénible mais il faut s’en réjouir, car c’est contraire au développement de la cochylis. On apprend avec une horreur profonde l’assassinat à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie François Ferdinand et de sa femme la duchesse de Hohenberg ; c’est un crime inspiré par le ressentiment des patriotes serbes contre la politique autrichienne. Les affaires d’Orient n’ont pas dit leur dernier mot !
Ille, mardi 30 juin 1914
L’après-midi je vais à Vinça en auto avec Bebelle, tous les enfants et Marie-Thérèse. Bonne Maman va de mieux en mieux ; mais Tante Josepha est de plus en plus malade.
Juillet 1914
Semaine du 1er au 5 juillet 1914
Ille, mercredi 1er juillet 1914
L’oncle Xavier m’écrit que la petite Anne de Rodellec a une crise d’appendicite et qu’on va l’opérer ; nous télégraphions pour avoir des nouvelles ; on nous répond, le soir, que la journée d’aujourd’hui a été bonne, l’opération a eu lieu hier. M. Leboeuf est rentré à Paris d’où il m’écrit qu’avant d’abandonner le Languedoc pour porter nos recherches ailleurs comme je le lui disais, il faudrait chercher à Saint-Geniès-de-Malgoirès, à Saint-Geniès-de-Comolas (Gard), à Béziers et à Servian (Hérault) ; pourquoi diable n’y est-il pas allé voir lui-même quand il était dans la région ? J’avoue qu’en ce moment il m’est impossible de me lancer dans des recherches là-bas. Cependant, pour en avoir le cœur net, j’écris aux secrétaires de mairie des quatre communes qu’il me signale et je leur demande de rechercher l’acte de naissance et l’acte de mariage de Laurent Estève. Mais voudront-ils s’en donner la peine ? S’ils ne le font pas, j’irai voir moi-même à Béziers et à Servian qui ne sont pas loin d’ici ; peut-être pourrait-t-on aller dans ces deux localités en partant d’ici le matin et en rentrant le soir. M. Leboeuf me signale des d’Estève à Servian au 17e et au 18e siècle ; il faudra donc voir cette commune. Pour le moment il faut attendre la réponse des secrétaires de mairie, si toutefois ils répondent à mes lettres !
Ille, jeudi 2 juillet 1914
Nous allons à la grand’messe à 9 heures ; il fait un fort orage avec beaucoup de pluie dans l’après-midi. Les nouvelles d’Anne de Rodellec sont bien meilleures.
Ille, vendredi 3 juillet 1914
Le secrétaire de Servian me répond qu’il n’y a pas de Laurent Estève à Servian et que, d’ailleurs, les registres paroissiaux de l’État-civil ne commencent qu’en 1700. M. Leboeuf m’a indiqué beaucoup de d’Estève à Servian ; mais comment savoir s’ils ont un lien avec nous ? Je vais à Vinça et à Boule en auto dans l’après-midi.
Ille, samedi 4 juillet 1914
Je me décide à aller lundi à Béziers et, si c’est utile et possible, à Servian ; je ne sais si je pourrai arriver à Servian car je veux partir le matin et rentrer le soir. Les Saint-Geniès sont trop loin pour que j’y aille tout de suite ; j’irai plus tard si c’est utile. L’après-midi je vais à Perpignan et à Claira en auto ; les vignes sont très belles, Maman et Marie-Thérèse viennent à Perpignan avec moi.
Ille, dimanche 5 juillet 1914
Nous allons à la grand’ messe et à vêpres ; la chaleur paraît vouloir recommencer.
Semaine du 6 au 12 juillet 1914
Ille, lundi 6 juillet 1914
Parti ce matin par le premier train ; je rentre à 8h ½ du soir ; je suis allé à Béziers, j’ai découvert dans les registres de la paroisse Sainte-Magdeleine, à l’année 1662, l’acte de mariage de mon ancêtre Laurent Estève, le premier Estève qui est venu se fixer à Perpignan. Il a épousé, le 23 août 1662, Anna Maria Granier. Il était fils de Gabriel d’Estève et de Marguerite Messet. Parmi les deux témoins, il y avait Bertrand d’Estève de Servian. Laurent Estève est donc de la famille des d’Estève de Servian[10]. Voilà un grand progrès dans nos recherches. Il nous restera maintenant à voir à Servian ou aux Archives départementales de l’Hérault à Montpellier, où se trouvent transportées les archives de Servian. Mais nous sommes sur la bonne piste. Comment Laurent Estève a-t-il son nom sans particule alors que son père et son témoin portent la particule ? Peut-être est-ce un simple oubli du rédacteur de l’acte ; peut-être aussi Laurent, qui est devenu commerçant à Perpignan à la même époque, avait-il abandonné intentionnellement sa particule pour se livrer au commerce. Le plus tôt possible, je réunirai des documents sur ses ascendants.
Ille, mardi 7 juillet 1914
Je ne bouge pas aujourd’hui, je mets à jour ma correspondance. Je m’occupe de la concession que nous sollicitons de la commune pour l’agrandissement de notre caveau.
Ille, mercredi 8 juillet 1914
Le matin je vais en auto à Vinça où j’assiste aux obsèques du commandant Louis Noëll, décédé avant-hier à l’âge de 81 ans. Maman et Marie-Thérèse y viennent avec moi pour voir Bonne Maman. Je pense que Bebelle n’attendra pas plus de 8 ou 10 jours la naissance de notre 4e bébé ; le moment approche.
Ille, jeudi 9 juillet 1914
Je vais à Montpellier du matin au soir (parti par le 1er train de 5h50, rentré à 20h ¼). J’ai voulu voir aux Archives départementales de l’Hérault s’il n’y a pas de documents sur Servian ; il n’y a à peu près rien ; les registres paroissiaux de l’État-civil de Servian, qui commencent à Servian à 1700, ne commencent, dans les Archives départementales, qu’à 1747 ; donc, il faut chercher dans d’autres genres de documents, dans les archives notariales par exemple, des renseignements sur les d’Estève de Servian au 17e siècle. En résumé, je n’ai rien trouvé à Montpellier ; il faudra voir à Servian même. J’ai eu affreusement chaud en chemin de fer.
Ille, vendredi 10 juillet 1914
Dans l’après-midi, nous allons à Canet en auto ; j’y amène les enfants et ceux de Marie-Thérèse, je me baigne et je les baigne. Ils se mouillent de nouveau après leur bain, Germaine tombe même tout à fait dans la mer et il faut les changer de la tête aux pieds. Bebelle n’est pas venue ; si près de sa délivrance, le déplacement l’aurait fatiguée.
Ille, samedi 11 juillet 1914
L’après-midi je vais à Perpignan visiter le concours agricole où je vois beaucoup de choses intéressantes, notamment dans les moteurs et les pressoirs. Je laisse l’auto chez le carrossier pour repeindre une partie et je rentre par le dernier train.
Ille, dimanche 12 juillet 1914
Nous allons à la grand’messe et à vêpres ; il fait très chaud. Aujourd’hui huitième anniversaire du triomphe de la Raison d’État juive sur la raison d’Etat française et sur la Justice, en la personne du traître Dreyfus. Quand viendra l’heure de la revanche française ?
Semaine du 13 au 19 juillet 1914
Ille, lundi 13 juillet 1914
Il fait de plus en plus chaud ; nous ne bougeons pas ; Bebelle ne sort presque pas et attend l’heure de sa délivrance.
Ille, mardi 14 juillet 1914
Dans l’après-midi je vais à Vinça entre 2 trains ; la pauvre Tante Josepha va de plus en plus mal ; sa maigreur est effrayante ; je redoute une issue fatale. Quel malheur pour Nénette et quel nouveau chagrin pour nous tous ! Je ne m’occupe en rien de ce que l’on appelle si improprement la fête nationale ; la république est bien pauvre en dates glorieuses pour choisir un aussi ignoble anniversaire !
Ille, mercredi 15 juillet 1914
C’est aujourd’hui la Saint Henri, la fête de Papa ; hélas il n’est plus au milieu de nous et nous ne pouvons lui offrir que nos prières. Nous faisons tous célébrer la sainte messe pour lui ; à 7 heures j’assiste à la messe et je communie pour Papa ; plus tard, nous apportons des fleurs sur sa tombe. Pauvre Papa ; voici déjà six mois que nous sommes séparés de lui ! Tante Augustine de Llobet, qui est à Vinça, vient passer la journée avec nous ; elle aussi est effrayée de l’état de Tante Josepha.
Ille, jeudi 16 juillet 1914
Nous faisons, après la grand’messe de Notre-Dame du Mont-Carmel, une chose nécessaire mais bien attristante. En vue de l’agrandissement de notre caveau, agrandissement qui est hélas indispensable, nous ôtons le cercueil du pauvre Papa et les restes de mes oncles et tantes de Bosch ; nous les mettrons dans le caveau des Demoiselles Mathien. Le cercueil de Tante Marie tombe en morceaux ; on recueille ce qui reste d’elle et on le met dans une boite. Combien tout cela est émotionnant, surtout la vue du cercueil dans lequel le corps de notre cher Papa est en train de tomber en pourriture ! Son âme est certainement au Ciel d’où elle nous protège. L’après-midi, je me promène un peu ; le temps est plus frais à la suite de l’orage d’hier soir. Le soir je vais à la bénédiction à la chapelle du Carmel.
Ille, vendredi 17 juillet 1914
Je vais à Perpignan avec Germaine, du train de 13h25 à celui de 16 heures ; je conduis Titi chez le docteur Sagols car elle souffre de l’oreille depuis cinq ou six jours ; il prescrit un petit traitement.
Ille, samedi 18 juillet 1914
Nous ne bougeons pas d’ici, la chaleur redevient vive ; Bebelle n’est pas encore disposée à accoucher, je ne sais pas ce qu’elle attend en vérité !
Ille, dimanche 19 juillet 1914
Je reçois de M. Leboeuf des renseignements sur Gabriel d’Estève, père de Laurent, d’après l’acte de mariage de ce dernier. M. Leboeuf a pris ses renseignements dans l’Armorial de La Roque. La famille d’Estève existait à Escousseins (diocèse de Lavaur) au 16e siècle ; Antoine et Pierre d’Estève sont portés sur le cadastre de cette paroisse en 1567 ; Gabriel d’Estève est nommé dans l’Armorial de La Roque ainsi que son fils Bertrand ; c’est lui, Gabriel, qui a fondé la branche de Servian ; il a épousé Marguerite de Messec (l’acte de mariage de Laurent porte Marguerite Messet, c’est évidemment la même personne). Somme toute, il résulte de tous ces renseignements : 1°) Qu’une famille d’Estève existait dès le 16e siècle en Languedoc ; Gabriel d’Estève faisait partie de cette famille. 2°) Que nous nous rattachons à cette famille par Laurent et Gabriel. Nous avons donc tous les éléments pour introduire une demande en rectification d’État-civil[11]. J’envoie tous ces renseignements à l’oncle Xavier. Je pense qu’il sera d’avis d’engager la procédure. Nous allons à la grand’ messe et à vêpres.
Semaine du 20 au 26 juillet 1914
Ille, lundi 20 juillet 1914
Je vais à Vinça dans l’après-midi. Tante Josepha est encore au lit, elle n’a pas eu la force de se lever ; d’après moi elle ira de plus en plus mal jusqu’au jour fatal où la faiblesse l’emportera.
Ille, mardi 21 juillet 1914
L’après-midi je vais à Perpignan et à Claira ; je prends l’auto à Perpignan. Les vignes sont très belles et, s’il n’y a pas de surprise d’ici à la vendange, je peux espérer une très belle récolte ; mais le prix de vente sera faible ; je ne compte pas vendre plus de 15 à 20 francs et plutôt à 15 qu’à 20 !
Ille, mercredi 22 juillet 1914
Le matin je vais à Bouleternère en auto ; j’y emmène les enfants ; ici les vignes n’ont qu’une récolte moyenne.
Ille, jeudi 23 juillet 1914
Je vais à Perpignan en auto pour affaires ; j’emmène Marie-Thérèse et Maman. Bebelle n’est pas en état de faire de l’automobile ; cet enfant n’est pas pressé de faire son entrée en ce monde.
Ille, vendredi 24 juillet 1914
Bebelle est toujours fatiguée, mais n’est pas encore à terme ; contrairement à son habitude elle se retarde cette fois-ci.
Ille, samedi 25 juillet 1914
Coup de tonnerre dans le ciel diplomatique : la note de l’Autriche à la Serbie à la suite de l’enquête sur le crime de Sarajevo où l’Archiduc François-Ferdinand a trouvé la mort constitue une ingérence qui ne paraît pas acceptable pour la Serbie ; de plus elle stipule pour la réponse un délai de 48 heures qui expire ce soir. Il est impossible de se faire illusion : l’Autriche veut faire la guerre à la Serbie, elle veut écraser ce pays et se débarrasser ainsi d’un foyer d’irrédentisme slave à ses portes ; à son point de vue elle n’a pas tort ; mais quelles terribles complications cela ne va-t-il pas entraîner ? Comment la Russie prendra-t-elle la chose ? Il est probable que, plus décidée qu’en 1909, elle va intervenir ; une note officielle du gouvernement russe le fait déjà pressentir. Mais l’Allemagne soutient à fond l’Autriche-Hongrie ; l’ambassadeur allemand à Paris a fait hier une communication qui ne laisse aucun doute à ce sujet. Est-ce que nous allons être entraînés dans cette conflagration européenne qu’on annonce depuis si longtemps et qui a été évitée jusqu’à présent ? Sommes-nous à la veille de ce grand choc ? Que Dieu protège la France ! L’après-midi je vais à Perpignan faire roder les soupapes de l’automobile. Au retour, je prends Maurice Roger avec moi et je passe avec lui à Baho pour voir un pressoir Marmonnier qui sera vendu demain aux enchères et qui serait mon affaire pour la cave de Bouleternère ; il est en bon état.
Ille, dimanche 26 juillet 1914
Le matin je vais à la messe de 7 heures à l’hôpital ; ensuite je vais à Baho en auto la vente a lieu à 9 heures ; la mise à prix est de 200 francs ; j’ai le pressoir pour 275 frs., plus 16,50 pour les frais de vente, en tout 291,50 ; c’est une bonne affaire ; neuf, ce pressoir vaut 650 ou 700 francs et il fallait absolument que j’en achète un pour la cave de Bouleternère. Il paraît certain que la Serbie a repoussé l’ultimatum autrichien ; à cette heure il est probable que le canon a tonné ; quelles seront les suites de cette initiative de l’Autriche ? L’après-midi je vais à vêpres ; on fait dans l’église une procession en l’honneur du Très-Saint-Sacrement et à l’occasion du grand Congrès eucharistique de Lourdes.
Semaine du 27 au 31 juillet 1914
Ille, lundi 27 juillet 1914
Les nouvelles de ce matin sont d’une gravité exceptionnelle ; la Russie mobilise quinze corps d’armée ; en France, des précautions militaires sont prises. Ce soir, les derniers télégrammes donnent, peut-être à tort, l’impression d’un temps d’arrêt dans le développement de la crise ; les diplomates doivent travailler ferme ! Mais les événements ne sont-ils pas trop avancés pour pouvoir les arrêter ? Si l’Autriche et l’Allemagne veulent réellement la guerre, rien ne l’empêchera ; mais si elles bluffent, l’attitude résolue de la Russie et de la France pourrait les arrêter. Notre gouvernement sera-t-il à la hauteur de la situation ? Certes je le voudrais, mais comment oser l’espérer ! Dans l’après-midi je vais en auto à Vinça et à Bouleternère. Je suis épouvanté de Tante Josepha ; depuis huit jours, le mal a fait des progrès effrayants ; elle est impressionnante de maigreur, on croirait voir un squelette ; Nénette ne se rend pas un compte exact de l’état de sa mère ; Bonne Maman elle-même a encore quelques illusions. Moi, je suis persuadé que la fin est imminente. La pauvre femme, sans se rendre peut-être compte absolument de son état et de l’imminence du péril, se voit cependant bien malade ; elle me fait des recommandations au sujet de Nénette.
Ille, mardi 28 juillet 1914
Les nouvelles de ce matin me confirmaient dans l’impression d’hier soir ; mais vers 2 heures après-midi arrive la nouvelle des premières hostilités entre l’Autriche et la Serbie ; l’armée austro-hongroise a franchi le Danube et s’est emparée de Belgrade. Cette nouvelle peut avoir des conséquences incalculables ! Je vais à Perpignan en auto ; je change des billets, à la Banque de France, contre de l’or et de l’argent. À Perpignan, arrivent à chaque instant des dépêches ; l’une d’elles dit que la Russie a sommé l’Autriche d’évacuer Belgrade dans les 24 heures ; si cette nouvelle est exacte, c’est la guerre européenne certaine. La foule envahit les salles de dépêches ; l’impression générale est que la guerre est inévitable ; tout le monde s’y attend, beaucoup s’en réjouissent, d’autres acceptent avec sang-froid cette éventualité. Dans les villages les paysans commentent ces nouvelles avec calme et sang-froid. La journée de demain nous apportera probablement des nouvelles décisives. Dès la proclamation de la mobilisation je ferai partir ma bonne allemande. Mon livret militaire porte que je dois attendre des ordres. On me ferait probablement conduire des automobiles.
Ille, mercredi 29 juillet 1914
Dans la nuit Bebelle ressent des douleurs, pour de bon cette fois-ci, et à 10 heures ½ naît un beau garçon qui pèse 3 kilos 435 grammes. Me voici donc père pour la 4e fois et muni de trois garçons ; quelle responsabilité et quels soucis dans quelques années pour leur éducation ! Bebelle va aussi bien que possible. Nous appellerons cet enfant Henri en souvenir de Papa. Certaines nouvelles affichées hier à Perpignan, telles que la prise de Belgrade et l’ultimatum russe à l’Autriche, étaient fausses. Mais on confirme la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie. Toutes les puissances mobilisent ou prennent de grandes précautions militaires. La situation, en somme, ne s’est pas aggravée ; on négocie, on gagne du temps, c’est déjà beaucoup. La Russie paraît absolument intransigeante. Que fera-t-elle lorsque l’armée austro-hongroise pénétrera en Serbie ? Si elle attaque, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne entrera en lice immédiatement. Les journées qui vont suivre seront angoissantes. On parle de l’assassinat du ministre d’Allemagne à Belgrade ; voilà, si la nouvelle est confirmée, qui ne serait pas fait pour arranger les choses !
Ille, vendredi 30 juillet 1914
Bebelle va bien ; cependant elle ressent à une jambe une petite douleur qui m’inquiète un peu ; le Dr Pons la lui bande fortement ; si on ne soignait pas cela, il pourrait y avoir une phlébite. Le petit va très bien. La situation européenne est sans changement ; les négociations engagées ne paraissent pas devoir aboutir. Il semble que l’Allemagne, intimidée par la perspective d’une guerre à soutenir contre la Russie, la France et l’Angleterre, hésite à déchaîner le conflit. Les préparatifs continuent partout. Le soir, on annonce la nouvelle, téléphonée de Perpignan, que la Russie mobilise 21 corps d’armée ; il y a conseil des ministres tous les jours à Paris. Ces nouvelles colportées dans Ille à 10 heures du soir produisent une émotion profonde. Seront-elles confirmées ou démenties demain ? Nous avons la visite de Tante Augustine.
Ille, vendredi 31 juillet 1914
La situation paraît empirer ; la Russie mobilise ; dans les autres pays, on en est aux mesures préliminaires, en France de grandes précautions sont prises. Je vais à Perpignan causer avec l’oncle Gabriel du baptême du petit Henri ; ma belle-mère ne peut pas venir et l’oncle Xavier non plus. Nous baptiserons donc cet enfant incessamment.
Août 1914
Semaine du 1er au 2 août 1914
Ille, samedi 1er août 1914
Journée historique ; toute la France est sur pied, prête à marcher à la frontière ; le gouvernement a lancé dans l’après-midi l’ordre de mobilisation générale. J’étais à Perpignan d’où j’ai fait partir Keathy, par le train de 15h15 car les nouvelles de ce matin étaient très graves. On a assassiné cette nuit Jaurès au sortir d’un meeting qu’il avait organisé contre la guerre ; c’est une canaille de moins, mais cet attentat est absurde. A l’heure qu’il est, partout où je suis passé, j’ai vu la nouvelle de la mobilisation accueillie avec joie ; chacun se prépare à faire son devoir, cette guerre va s’engager dans d’excellentes conditions pour la France et je crois que, Dieu aidant, nous serons vainqueurs. La guerre cependant n’est pas déclarée, du moins on ne le sait pas ; elle éclatera probablement très brusquement, à l’extrême rigueur les choses pourraient s’arranger encore si l’Allemagne a peur ; mais il faudrait qu’elle reculât et c’est une hypothèse très improbable ! Que Dieu protège la France !
Affiche de mobilisation générale, 2 août 1914 – Archives nationales, AE/II/3598 (Wikipédia)
Ille, dimanche 2 août 1914
Aujourd’hui, je vais deux fois à Perpignan. Le matin, j’apprends que l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie hier soir ; c’est donc fini, voici le déclenchement général. L’Italie proclame sa neutralité, c’est bon pour nous et bien mauvais pour nos ennemis. La mobilisation commence ; de tous côtés on voit des hommes qui partent ; chacun est à son poste, bien décidé ; tout se passe dans le plus grand ordre. Je suis allé chercher l’oncle Gabriel en auto, il a baptisé Henri à 11 heures ½ ; nous lui donnons les prénoms de Henri-Xavier-Marie- Antoine-Charles. Max de Saint-Cyr remplaçait l’oncle Xavier qui devait être parrain et Nénette remplaçait Lolotte qui devait être marraine. Après déjeuner, je raccompagne en auto l’oncle Gabriel à Perpignan. Le soir, il y a une manifestation patriotique organisée par les réservistes qui partent demain. Ils défilent dans les rues avec des drapeaux et précédés de clairons ; sur la place de la Mairie, le maire les harangue, c’est émouvant au plus haut point. Le matin, j’assiste à la messe de 7 heures à la chapelle de l’hôpital, j’y fais la sainte communion. Henri aura été baptisé en un jour historique. Nous signons définitivement le partage.
Semaine du 3 au 9 août 1914
Ille, lundi 3 août 1914
Le matin j’accompagne, avec presque toute la population d’Ille, les partants à la gare ; ils partent avec enthousiasme. Les Allemands nous ont attaqués hier à midi, ils ont franchi la frontière sur trois points et ont tiré sur nos postes, il y a eu quelques escarmouches. Le bruit court que l’aviateur Garros a détruit un zeppelin allemand en se jetant dessus avec son avion ; il est mort dans son triomphe. L’Angleterre nous envoie 150.000 hommes de secours ; ils vont débarquer à Calais ; il paraît que l’armée russe a pris l’offensive et avance dans la Pologne prussienne. L’absence de nouvelles sûres est très pénible. L’état de siège est proclamé dans toute la France pendant la durée de la guerre. Je suis réquisitionné avec mon auto pour mener un gendarme à Boule-d’Amont et à Trinité ; nous y montons à 2 heures ; c’est pour la proclamation de l’état de siège. Le soir le bruit court avec insistance qu’une automobile montée par des Allemands a été vue ici et a refusé de s’arrêter quand on l’en a sommée. Les gendarmes font barrer les routes ; avec mon auto et 3 jeunes gens armés je pars à la recherche de ces gens-là qui peuvent être des espions ; nous passons par Corbère et revenons par Millas et Neffiach ; nous ne les voyons pas. Toutes les brigades de gendarmerie sont averties par téléphone, les routes sont barrées, il y a des hommes armés à tous les carrefours ; on nous arrête, mais nous nous faisons vite reconnaître ; nous ne les trouvons pas. Se voyant traqués, ils ont dû abandonner leur voiture et chercher à s’échapper individuellement. Nous sommes de retour à 10 heures. Il faut être sur l’œil car les espions allemands sont capables de tout pour entraver notre mobilisation qui se poursuit dans le plus grand ordre.
Ille, mardi 4 août 1914
On annonce la prise de Mulhouse et de Colmar par le général Pau après une bataille au cours de laquelle les Allemands auraient eu trois mille morts. Cette nouvelle est trop belle pour être vraie ; elle est prématurée, la guerre a été, je crois, déclarée officiellement hier, il n’est pas possible qu’une pareille offensive ait pu déjà être prise et donner des résultats. Tout en désirant au plus haut point que cette nouvelle soit vraie, je n’ose y croire. Le soir, après une battue, on arrête dans une métairie, où ils se cachaient, deux individus que l’on croit être les espions d’hier, la foule a failli les écharper. On dit que l’armée allemande a violé, comme on s’y attendait, la neutralité belge ; tant mieux, elle aura encore à combattre l’armée belge. Ces barbares ont fusillé à Metz M. Samain, le jeune président du Souvenir lorrain ; ce sont des brutes sanguinaires.
Ille, mercredi 5 août 1914
Il paraît de plus en plus certain que les Allemands ont pénétré en Belgique ; la Belgique fait appel à l’Angleterre. La prise de Mulhouse n’est pas confirmée ; deux croiseurs allemands ont lancé quelques obus sur Bône et Philippeville. À la frontière il n’y a eu encore que des escarmouches. Il me tarde d’être appelé ; comme nous ne sommes qu’au 4e jour de la mobilisation, j’ai peur d’avoir à patienter longtemps encore. Le matin, je vais à Bouleternère et à Vinça en auto ; à Bouleternère je prends des dispositions pour assurer la vendange. À Vinça je vois Tante Josepha dont l’état est stationnaire. Philomène nous télégraphie qu’elle a une fille. Les Allemands fusillent des quantités d’Alsaciens-Lorrains. Pauvres martyrs de la fidélité à la France !
Ille, jeudi 6 août 1914
On donne lecture, du balcon de la Mairie, de plusieurs dépêches officielles. Il est certain que l’Allemagne a attaqué la Belgique, elle lui a déclaré la guerre ; l’Angleterre a riposté en déclarant la guerre à l’Allemagne. Les opérations sur la frontière française se bornent à quelques escarmouches ; mais une forte armée allemande est entrée en Belgique près d’Aix-la-Chapelle, elle est arrêtée par l’importante place de Liège qui résiste vigoureusement. Qu’elle tienne seulement 4 ou 5 jours et elle donnera à l’armée française et aux Anglais le temps d’arriver ; la première grande bataille entre l’armée française et l’armée allemande aura donc lieu très probablement en Belgique. J’attends avec la plus grande impatience que l’on m’appelle ; si on ne le fait pas, je m’engagerai. Il me serait impossible de rester ici pendant que la France a besoin de tous ses enfants pour la défendre. J’en mourrais de honte ! Tante Augustine de Llobet est auprès de nous pour quelques jours.
Ille, vendredi 7 août 1914
Le fait saillant de la journée est la superbe résistance de Liège ; plusieurs corps d’armée allemands se brisent et subissent de grosses pertes devant cette ville défendue par 40.000 soldats belges. Que cette résistance continue encore, que Namur résiste de même, et l’armée française aura le temps d’arriver en Belgique ; ce pays fait appel à l’Angleterre, à la France et à la Russie. Aujourd’hui on apprend la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Russie. Nous allons à Perpignan en auto assister au départ pour la guerre du 53e régiment de ligne ; c’est émouvant au possible. À Perpignan, je fais des démarches au recrutement et au bureau de la place pour qu’on m’appelle le plus tôt possible ; pour hâter ce moment, je demande si je pourrai contracter un engagement. On me répond toujours que je n’ai qu’à attendre d’être appelé ; mon affectation est fixée. Comme cette attente est pénible et dire qu’il n’y a rien à faire pour l’abréger !
On nous dit à Perpignan qu’il y aura, en face de l’Allemagne, trois armées françaises : celle de droite au sud, vers Belfort et la Haute-Alsace sous les ordres du général Chomer ; celle du centre en face de Metz et de Strasbourg, sous les ordres du général Pau, et celle du nord destinée à entrer en Belgique commandée par le général de Castelnau. En arrière, en réserve prêts à se porter aux points menacés, trois corps d’armée : les 15e, 16e et 17é ; enfin la division coloniale, soit 35.000 hommes commandée par le général Gallieni ; ces troupes d’élite seront opposées à la garde prussienne. Puisse Dieu protéger ces vaillantes armées qui porteront le destin de la France !
Le matin je vais à la messe, je communie et je prie ardemment pour la France. Dans la matinée je suis réquisitionné avec l’auto pour visiter le matériel des logis de gendarmerie dans plusieurs villages.
Ille, samedi 8 août 1914
Je vais à Claira en auto ; je fais une tournée dans les vignes qui sont très belles ; nous éprouverons de grandes difficultés pour vendanger mais j’espère cependant qu’on y parviendra. Maurice Roger ne sera pas mobilisé avant trois semaines. À Perpignan, je m’informe et je crois qu’il me sera possible de contracter un engagement dans les automobilistes ; je passerai ainsi dans le service armé et je partirai tout de suite pour la guerre au lieu que je risquerais d’attendre trois semaines ou même de ne pas partir du tout si j’attendais que l’on m’appelle. Le commandant de recrutement n’était pas dans son bureau aujourd’hui, mais je retournerai demain à Perpignan pour le voir et prendre une décision. Les Belges tiennent toujours à Liège ; ils infligent aux Allemands de grosses pertes et un retard considérable qui nous est favorable ; l’armée anglaise de secours a commencé à débarquer. Le moral des Français est excellent ; tout le monde est persuadé que nous serons vainqueurs.
Ille, dimanche 9 août 1914
Grande nouvelle ! L’armée française est en Alsace ! Notre avant-garde s’est emparée vendredi de la place forte d’Altkirch après un vif combat, et ensuite de Mulhouse sans coup férir ; la Haute-Alsace est à nous. Les populations font éclater leur joie ; ces braves Alsaciens arrachent les poteaux frontières. Notre armée va certainement continuer son offensive et marcher sur Strasbourg. Autour de Liège, l’offensive allemande est brisée par l’admirable résolution de la place ; le plan du grand état-major prussien est donc bien compromis. L’armée française entre en Belgique. L’Angleterre y débarque 200.000 hommes. La guerre commence bien pour nous. À Perpignan, on m’a conseillé d’aller à Lunel, grand point de concentration, avec ma voiture ; là il est probable qu’on me prendra. J’y irai demain, je tâcherai de me faire enrôler et, en avant, vive la France !
Semaine du 13 au 16 août 1914
Ille, jeudi 13 août 1914
Me voici de retour à Ille après 3 jours d’absence et navré de n’avoir pu réussir à me faire prendre pour me rendre utile à la patrie. Lundi à Perpignan, on m’a répété ce que l’on m’avait dit précédemment, que l’on n’accepte pas d’engagements et que je dois attendre mon tour d’être appelé. D’autre part j’ai appris que des jeunes gens de Perpignan qui sont allés à Lunel pour se faire enrôler en sont revenus : on a refusé de les prendre ; je télégraphie au lieutenant qui s’occupe à Lunel des formations automobiles ; je lui demande de me prendre moi et mon auto ; j’attends sa réponse toute la journée. Le lendemain mardi à midi, n’ayant pas de réponse de Lunel, je pars pour Montpellier, siège du corps d’armée, espérant y être plus heureux ; j’emmène avec moi en auto un jeune mécanicien, M. Méliorat, qui veut s’enrôler aussi. Mercredi à Montpellier nous faisons toutes les démarches possibles : chez le sous-intendant, chez le chef d’état-major du 16e corps, enfin, appuyé par mon cousin d’Auxilhon, capitaine de dragons, et par un de ses parents officier d’ordonnance du général en chef, auprès de ce dernier. Partout c’est la même réponse qu’à Perpignan et il faut bien se résigner à l’inévitable et abandonner provisoirement la partie. Je rentre à Perpignan où je couche, après être allé prendre un bain de mer à Palavas ; ce matin je rentre à Ille. Partout où je suis passé à Montpellier, j’ai laissé des demandes écrites d’enrôlement ; en arrivant ici, j’adresse une nouvelle demande au général commandant la division de Perpignan. De temps en temps j’irai voir s’il me sera possible d’être utilisé ; c’est mon plus cher désir. Ma belle-mère et Lolotte arrivent ici dans l’après-midi accompagnées en auto par Henri Jamme ; elles vont passer quelques jours ici. Albert, Henry, François, Gaston sont partis chacun à son poste. Qu’il me tarde de pouvoir en faire autant ! Sans doute il me sera pénible de laisser Bebelle et les enfants pour si longtemps, pour toujours peut-être, mais c’est égal je veux partir tout de même ; je veux servir la France. Les nouvelles de la guerre, nouvelles très rares, ne sont pas mauvaises. L’offensive allemande est toujours arrêtée en Belgique, devant Liège, où nous avons remporté quelques succès partiels ; nous occupons fortement la Haute-Alsace ; enfin nous nous sommes emparés de plusieurs points stratégiques importants dans la chaîne des Vosges. Les communiqués officiels sont très laconiques ; on ne dit presque rien et on fait bien. On ignore même la composition des différentes armées et le nom de leurs chefs. Les communications avec les combattants sont presque impossibles ; je ne sais rien de l’oncle Xavier. On a, en général, une grande confiance ; le plan allemand d’une attaque brusquée à travers la Belgique a échoué. Notre mobilisation s’est effectuée avec la plus grande régularité ; chaque jour qui passe nous rapproche du moment où la Russie jettera sur la Prusse et l’Autriche ses masses innombrables. Je crois de plus en plus que Dieu nous donnera la victoire. À quels changements nous allons assister en Europe ! Ils seront, si nous sommes vainqueurs, plus considérables encore que ceux qui suivirent les victoires prussiennes de 1866 et 1870 ; le faux équilibre qui se maintenait à grand’peine depuis près de 50 ans sera jeté à bas et la situation qui lui succédera sera infiniment plus favorable à la France.
Ille, vendredi 14 août 1914
Henri Jamme repart à 13 heures pour Lapeyrouse ; tante Augustine repart pour Perpignan après quelques jours passés ici. Peu de nouvelles aujourd’hui de la guerre ; il n’y a pas de changement dans la situation. Un mouvement d’opinion de plus en plus fort (peut-être favorisé par le gouvernement) se manifeste en Italie contre l’Autriche. Je l’ai dit dès le premier jour de ce conflit, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que l’Italie se joignit à la Triple Entente pour vider sa vieille querelle avec « son alliée » l’Autriche.
Ille, samedi 15 août 1914
Je fais la sainte communion, j’assiste à la messe de 8h ½, à la grand’messe et à vêpres ; la procession a lieu dans l’église. Pas de changement aujourd’hui dans la situation.
Ille, dimanche 16 août 1914
Nous assistons à la grand’messe et à vêpres. On annonce un combat heureux pour nos troupes, non loin d’Avricourt ; nous avons pris plusieurs villages de la Lorraine annexée. L’immense choc entre notre armée renforcée par les Belges et les Anglais d’une part, et l’armée allemande renforcée, dit-on, par des corps austro-hongrois, ne saurait tarder ; il se produira probablement cette semaine et mettra aux prises des millions d’hommes, sur un front de plusieurs centaines de kilomètres, de Bâle à Maëstricht. Redoublons de prières pour que Dieu nous donne la victoire et protège ceux des nôtres qui vont combattre ! Cette immense bataille durera plusieurs jours, elle sera sans précédent dans l’Histoire. Quelle angoisse ! Le Tsar, dans un manifeste à la nation polonaise, annonce son intention de reconstituer la Pologne sous la suzeraineté de la Russie ; pour cela, il faudra arracher à l’Autriche et à la Prusse leurs provinces polonaises ; ce sera là un grand événement historique.
Semaine du 17 au 23 août 1914
Ille, jeudi 17 août 1914
Ce matin je vais à Perpignan en auto ; au bureau de recrutement on me dit qu’on acceptera des engagements à partir du 21 août. Les nouvelles d’aujourd’hui, du moins celles qu’on laisse arriver jusqu’à nous, sont très bonnes ; il y a eu des combats très violents sur 3 points : à Dinant en Belgique, à Cirey et Blâmont en Lorraine et dans les montagnes des Vosges ; partout nous avons eu la victoire ; l’ennemi a été mis en déroute, nous lui avons pris des canons, des approvisionnements et un grand nombre de prisonniers, un drapeau. Des Vosges nos troupes descendent sur la plaine d’Alsace ; nous avons progressé partout. Somme toute, on se bat sur tout le front ; c’est la grande bataille qui est engagée. La Russie commence en même temps ses grandes opérations contre l’Allemagne et l’Autriche ; on annonce que le Japon est sur le point, comme allié de l’Angleterre, de déclarer la guerre à l’Allemagne ; quant à l’Italie, elle fait des préparatifs qui paraissent bien dirigés contre l’Autriche. Nous sommes à un grand moment de l’Histoire ; nous allons assister à la fin du germanisme.
Ille, mardi 18 août 1914
La flotte française, sous les ordres de l’amiral Boué de Lapeyrère, est dans l’Adriatique ; elle a coulé devant Antivari un croiseur autrichien. Nos troupes avancent en Alsace au pied des Vosges. Les premiers blessés arrivent à Perpignan. Maman part demain pour Perpignan où elle va prendre son service à l’hôpital militaire comme infirmière major de la Croix-Rouge. Dans l’après-midi je suis réquisitionné avec l’auto pour accompagner le maire d’Ille à Perpignan ; nous allons et venons en deux heures. Nous avons ici la visite de bonne Maman ; c’est sa première visite depuis sa maladie ; elle va réellement très bien. J’irai demain à Vinça pour voir Tante Josepha.
Ille, mercredi 19 août 1914
Les nouvelles de la guerre continuent à être très bonnes ; un rapport du généralissime Joffre annonce que nos troupes avancent en Alsace et en Lorraine annexée et que partout l’ennemi se retire en désordre. Notre artillerie de campagne fait merveille. Je vais à Vinça en auto avec Maman, Tata Mimi, ma belle-mère et Lolotte ; Tante Josepha paraît aller un peu moins mal. Maman part ce soir pour Perpignan ; elle prendra son service demain.
Ille, jeudi 20 août 1914
Il y a aujourd’hui peu de nouvelles de la guerre ; on annonce une importante victoire des Serbes sur les Autrichiens. On dit aussi que le pape est sérieusement malade ; s’il venait à mourir en ce moment ce serait un surcroît de malheur ! Et quelles difficultés pour la réunion d’un conclave ! Je retournerai demain à Perpignan et j’essaierai de m’engager ; c’est demain le 21 août et je pense qu’on accepte les engagements ; on me fera sans doute passer une visite puisque je suis de l’auxiliaire. Mon plus vif désir est de recevoir une affectation, n’importe laquelle, qui me permette de servir la France.
Ille, samedi 22 août 1914
Je suis allé hier à Perpignan pour contracter un engagement ; on m’a indiqué la marche à suivre : il faut demander, par l’intermédiaire de la gendarmerie de mon domicile, de passer du service auxiliaire dans le service armé. De retour à Ille aujourd’hui, je fais immédiatement cette demande. On me fera passer devant une commission de réforme qui se réunit toutes les semaines à Perpignan et qui décidera si je suis apte à passer dans le service armé ; si oui, je m’engagerai très probablement comme soldat automobiliste. En arrivant hier à Perpignan, j’ai eu confirmation de la triste nouvelle redoutée : la mort de Pie X survenue jeudi matin 20 août à 1h20 ; la rumeur en était arrivée à Ille le matin. Cette nouvelle me cause une peine profonde. J’éprouvais, comme tous les Catholiques je crois, un véritable amour filial pour le Saint Père ; il paraissait si bon ! Ce sera un des grands regrets de ma vie que de ne pas l’avoir vu. Mais j’espérais qu’à l’exemple de ses deux prédécesseurs, il régnerait encore longtemps. J’espère que, du haut du Ciel, il priera pour la France qu’il aimait malgré les avanies dont le triste gouvernement que nous subissons lui avait infligées. Il avait souvent annoncé que l’heure du salut de la France est proche ; puisse-t-il la hâter par ses prières !
Les nouvelles de la guerre sont excellentes en Alsace où l’offensive du général Pau a eu pour effet d’obliger l’ennemi à franchir le Rhin ; mais moins bonnes en Lorraine annexée où nos troupes ont dû reculer devant une très nombreuse contre-attaque allemande. Le grand choc en Belgique est imminent, il est probablement commencé. Là est le point décisif. Quelle angoisse ! Nos dirigeables et nos avions ont fait ces jours-ci de véritables prouesses ; ils nous rendent de grands services ; un avion a jeté des bombes sur les hangars des dirigeables allemands à Metz et a détruit trois dirigeables ; un dirigeable ou un avion français a fait sauter la gare de Trèves, très important point de concentration de l’armée allemande. Un autre a jeté des bombes sur un camp de cavalerie allemande.
Ille, dimanche 23 août 1914
La grande bataille est engagée depuis hier matin sur tout le front, de Mulhouse à Bruxelles ; quel prodigieux choc ! C’est sans précédent dans l’histoire. Au moment où nous vaquons ici à nos occupations ordinaires, le sort de la France se joue dans les plaines de la Belgique ; quelle affreuse angoisse m’étreint à cette pensée ! J’ai confiance, non seulement dans le succès final qui nous sera forcément acquis dans cette guerre, mais même dans le succès de la grande bataille engagée en Belgique ; je crois fermement que cette bataille sera pour nous une victoire ; quelle revanche de Sedan ! Prions Dieu, sans nous lasser, de protéger la France. Nous assistons à la grand’messe et à vêpres ; on y prie pour la France et ses défenseurs. On ne sait presque rien des opérations ; depuis la proclamation de l’état de siège, nous ne sommes plus en république ; nous vivons sous une dictature militaire rigoureuse mais dont tout le monde comprend la nécessité. On ne peut pas télégraphier en dehors du département sans faire viser le télégramme ; on ne peut pas aller d’une commune à une autre sans un laissez-passer ; on ne peut circuler sur les routes que le jour (de 4 heures à 19 heures ½). Les soldats et les officiers qui sont aux armées n’ont pas le droit d’écrire même le lieu où ils se trouvent ; ils ne peuvent dire que des choses banales ; on ignore absolument où sont les corps de troupes, on ne sait pas les noms des généraux (sauf celui du général Pau que l’on connaît depuis hier). Les cafés sont fermés à partir de 9 heures ou de 10 heures du soir suivant les localités. Bref, c’est une main de fer qui dirige la France ; le général en chef des armées, notre compatriote Joffre, est un véritable roi, ou plutôt un dictateur. Tant mieux, cette autorité bienfaisante nous dédommage de l’anarchie habituelle. Les Français s’y plient avec la plus grande facilité.
Semaine du 24 au 30 août 1914
Ille, lundi 24 août 1914
On apprend aujourd’hui que nous avons dû reculer en Lorraine et que l’ennemi est à Lunéville ; cette nouvelle, bien que n’ayant pas une grosse importance, jette un voile de tristesse ; il est regrettable que notre offensive en Lorraine annexée, si heureusement menée, ait été enrayée ; le soir arrive la nouvelle d’une grande victoire de l’armée russe qui a envahi la Prusse orientale ; cela redonne confiance. Les énormes effectifs que la Russie a mis sur pied vont tout bousculer et marcher sur Berlin et sur Vienne ; il faudra bien que Guillaume envoie contre eux une partie de son armée, et ce sera autant de moins contre nous.
Ille, mardi 25 août 1914
Je vais à la messe de 7 heures et je fais la sainte communion pour la France. Je vais à Perpignan dans l’après-midi, entre deux trains ; je vois Maman à l’hôpital militaire. Les nouvelles d’aujourd’hui ne nous sont pas favorables. La gigantesque bataille qui durait depuis trois jours en Belgique paraît terminée et sur deux points nos troupes se sont repliées ; on n’en dit pas plus long ; ce n’est certainement pas une victoire ; d’autant plus qu’on annonce la présence de l’ennemi à Tourcoing sur notre frontière du nord. On dit que nous avons infligé aux Allemands des pertes énormes et que nos pertes aussi sont considérables. L’armée française, intacte dit-on, pleine d’entrain, s’établit sur une ligne de défense, et va attendre un peu avant de reprendre l’offensive. Il est certain, en effet, que l’invasion de la Prusse par les Russes va obliger l’Allemagne à enlever de la Belgique une partie de ses forces ; ce sera notre heure. Mais la première grande bataille, si les nouvelles sont exactes, sans être pour nous un désastre, ne nous a pas été favorable. Avec quelle angoisse on suit ces événements formidables ; on voudrait tout voir, tout savoir à la fois ! Malgré cette déception, j’ai pleine confiance dans le succès final.
Ille, mercredi 26 août 1914
D’après les communiqués officiels, très sobres de détails, la lutte a repris en Belgique ; l’armée française occupe des positions meilleures que dans la première partie de la grande bataille. Le point décisif de la guerre étant le nord, nous avons porté là notre armée de Haute-Alsace. La lutte a repris aussi en Lorraine entre Nancy et Lunéville. Il paraît qu’avant-hier, il y a eu un choc formidable entre nos troupes d’Afrique et la garde prussienne. On assure que l’ennemi a subi des pertes énormes. Prions sans cesse pour que la victoire couronne la vaillance de nos soldats. L’Allemagne a un adversaire de plus, le Japon, qui vient de lui déclarer la guerre. Il est impossible qu’à la longue l’Allemagne et l’Autriche ne soient pas écrasées.
Ille, jeudi 27 août 1914
Je vais à Perpignan en auto ; j’y emmène ma belle-mère, Tata Mimi, Marie-Thérèse et Ghislaine. Je vois Maman à l’hôpital militaire, elle me fait visiter les blessés qu’elle soigne ; je vais à Claira où la récolte sera bientôt mûre ; on vendangera dans 8 ou 10 jours, mais pourrai-je vendre le vin ? Il y a très peu de nouvelles aujourd’hui ; on sait seulement que la grande bataille du nord continue et que l’armée russe ou plutôt les armées russes, car il y en a trois, avancent de plus en plus en Prusse ; toute la Prusse orientale est aux mains des Russes qui sont près de Dantzig. Il faudra bien que Guillaume envoie des forces contre eux puisqu’ils ont à peu près détruit les 5 corps d’armée qui leur étaient opposés ; ces forces devront être distraites de la masse qui attaque la France ; puissions-nous tenir bon jusqu’à ce moment ! Il paraît que le 53e régiment d’infanterie, de Perpignan, a été décimé. Le matin j’assiste, à six heures, au service funèbre pour Sa Sainteté Pie X ; j’y fais la sainte communion.
Ille, vendredi 28 août 1914
Je retourne à Perpignan où a lieu la réunion de la commission de réforme ; je n’ai pas été convoqué et je ne passe pas aujourd’hui ; je m’informe : ce sera pour vendredi prochain ; auparavant, mercredi, je dois subir une première visite à la Place ; espérons que tout cela ne sera pas inutile et que je serai pris. Il y a très peu de nouvelles aujourd’hui. La lutte continue acharnée aux frontières du nord et de Lorraine. Que nos vaillantes troupes tiennent bon encore quelques jours et ce sera le salut ; les Russes progressent rapidement et l’opinion publique allemande s’inquiète de leur avance ; s’ils continuent de ce train, ils seront à Berlin au milieu de septembre. J’apprends qu’un jeune homme de Collioure, un royaliste d’Action française avec qui j’étais en très bons termes, Triquera, a été tué ; Dieu ait son âme !
Ille, samedi 29 août 1914
Ma belle-mère reçoit un télégramme lui disant que François est blessé, il a reçu une balle à la poitrine et est en traitement à l’Hôpital Saint-Jacques à Dijon ; on dit que la blessure est de peu de gravité. Le télégramme est d’Henri Jamme car c’est à Lapeyrouse qu’on a d’abord annoncé la nouvelle. Nous télégraphions à Dijon pour avoir des nouvelles récentes ; dans l’après-midi je vais avec Bebelle à Vinça pour prier Tante Josepha, qui a conservé des relations à Dijon, de nous indiquer quelqu’un qui puisse aller voir François et nous dire exactement quel est son état ; elle nous indique un ancien curé, nous lui télégraphions dans ce sens. Tante Josepha va de plus en plus mal, elle ne peut pas durer longtemps ainsi. Aucun fait saillant n’est signalé aujourd’hui à la frontière du nord ou en Belgique ; la bataille continue là et en Lorraine. Les Russes continuent à avancer, ils sont maîtres de la Prusse orientale et envahissent la Pologne prussienne. Pourvu que nous tenions bon encore quelques jours dans le Nord et la partie sera bien près d’être gagnée. La flotte anglaise a coulé trois croiseurs allemands ; un autre a été capturé par la flotte russe dans la Baltique ; un grand paquebot, orgueil de l’Allemagne, le « Kaiser Wilhelm der Grosse » qui avait été armé en croiseur auxiliaire, a été coulé par un croiseur anglais. La flotte anglo-française bombarde Cattaro dans l’Adriatique. Dans l’ensemble, les affaires de la coalition vont bien. On assure que les vivres deviennent rares en Allemagne et que des troubles se produisent. On dit que deux régiments autrichiens composés de Slaves ont passé avec armes et bagages dans l’armée russe. Il y a, depuis deux jours à Paris, un nouveau ministère dit « de défense nationale » et composé d’hommes appartenant à toutes les fractions républicaines ; c’est un incident de peu d’importance ; on ne s’occupe pas de politique de parti en ce moment ; on ne songe qu’à faire face à l’ennemi.
Ille, dimanche 30 août 1914
Les nouvelles sont toujours aussi rares ; je ne le dis pas, mais j’ai la conviction que le gouvernement nous cache la véritable situation. Malgré une très belle résistance, il paraît certain que notre armée a reculé plusieurs fois dans le nord ; ce n’est plus en Belgique, ni même à la frontière qu’est « le front », c’est bien en-deçà ; l’ennemi cherche à avancer dans la direction de Paris par la vallée de l’Oise. Pourrons-nous lui barrer la route et le jeter hors de nos frontières ? L’invasion russe s’accentue en Prusse. Si une portion du territoire français est envahie, les Russes occupent une portion plus considérable du territoire allemand et Berlin est plus menacé que Paris. J’ai toujours confiance dans la victoire finale, mais nous traverserons peut-être de dures épreuves. Que Dieu nous protège. Nous assistons à la grand’messe et à vêpres. Somme tout, bien que rien ne soit encore compromis, l’impression aujourd’hui est nettement pessimiste. Nous n’avons pas de réponse à nos télégrammes d’hier, ma belle-mère est très inquiète au sujet de François. Cependant le télégramme qui annonçait la blessure était rassurant.
Semaine du 31 août 1914
Ille, lundi 31 août 1914
Enfin, je suis arrivé à me faire prendre ! Je suis allé aujourd’hui à Perpignan ; j’ai vu le commandant de recrutement, j’ai insisté pour me faire prendre ; on m’a fait subir une visite médicale très méticuleuse et on m’a déclaré bon pour le service ; je suis admis à contracter un engagement dans le service armé pour la durée de la guerre. J’irai le signer demain pour le train des équipages où je tâcherai de me faire placer dans les automobiles ; je serai ainsi utile tout de suite au lieu de subir des semaines et des mois d’instruction dans un dépôt. Demain soir je serai dirigé d’abord sur Lyon. Que je suis heureux de pouvoir servir activement la France, malgré la peine très vive que j’éprouve à la pensée de quitter tous les miens pour longtemps peut-être. Je vais à Vinça en auto faire mes adieux à Bonne Maman, à Tante Josepha que je ne reverrai probablement pas en ce monde, et à Nénette. François est à l’Hôpital de Chambéry et non pas à celui de Dijon, pas de nouvelles de lui. Peu de nouvelles de la guerre. On parle d’un explosif merveilleux inventé par Turpin et qui serait sur le point d’être employé par l’armée française ; on dit que ses effets destructifs sont terrifiants. Puisse-t-on dire vrai et puisse cette belle invention nous donner la victoire ! Je ferme pour de longs mois ce journal. Je prie Dieu de protéger tous les miens pendant mon absence et de m’entourer moi de sa protection. Et vive la France !
[1] Voir supra note du 25 décembre 1913 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[2] Fernand de Chefdebien-Zagarriga (1836-1914), fils de Paul de Chefdebien-Zagarriga et de Marie de Richard, marié en 1875 à Marie-Thérèse d’Andoque de Sériège. Il s’était fait connaître comme industriels (poudres chimiques pour l’agriculture) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[3] Sophie de Martin du Tyrac de Marcellus (1875-Montech, 11 mars 1914), mariée en 1898 à Maurice du Cos de la Hitte (1865-1924), ce dernier cousin issu de germains de Ludovic de Villèle, père de Marie de Villèle, épouse d’Albert du Lac, le beau-frère d’Antoine d’Estève de Bosch (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[4] Marie Collet-Meygret (Perpignan, 30 septembre 1857-Paris VIe, 15 mars 1914), fille de Louis Collet-Meygret et de Mathilde Lazerme, mariée le 11 décembre 1883 à Paris VIe avec Lucien Delestrac (1847-1921) (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[5] Lambert de Montoison ne semble pas être un vrai nom, et Antoine d’Estève a sans doute été victime d’un escroc de haut vol. À propos de cet imposteur utilisant tour à tour différentes identités, et ayant réussi dans le juteux commerce des « recherches » généalogiques pour satisfaire les vanités de ses clients (semble-t-il, à leur insu), lire le très intéressant article de Tudor-Radu Tiron, « « Bon pour Orient ». Les « marchands de merlettes » et la noblesse roumaine d’avant la Grande Guerre », Revue française d’héraldique et de sigillographie – Études en ligne, 2022 : https://sfhs-rfhs.fr/wp-content/PDF/RFHS_W_2022_001.pdf (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[6] Voir note supra au 20 mars 1914. À l’instar de Lambert de Montoison, Leboeuf semble avoir été aussi paléographe que celui-là était héraut d’armes. Aucun Leboeuf ne figure parmi la liste des archivistes paléographes (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[7] Voir supra au 22 décembre 1907 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[8] Léon Nérel (1855-1931), avocat, maire de Perpignan en 1911-1912, député des Pyrénées-Orientales de 1914 à 1920 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[9] Voir infra au 6 juillet 1914 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[10] Comme on le sait depuis, Llorenç Estève, botiguer de draps i sedas (boutiquier de draps et de soiries) à Perpignan n’était pas issu de la famille d’Estève de Servian. Il épousa à Perpignan par contrat de mariage du 8 septembre 1665 passé devant Francesc Diego (Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 3E2/62) Anna Maria Llara. Le contrat de mariage précise que ses parents étaient Joan Estève et Victoria, de Perpignan. Ces derniers sont Joan Estève (ou Esteva, ou Ste ve), originaire de Ventenac (act. Ariège) et Victoria Gres, dont le contrat de mariage fut reçu le 23 août 1611 par Andreu Bosch, notaire de Perpignan (Arch. dép. des Pyrénées-Orientales, 3E1/4354). Ce contrat révèle que les parents de Joan étaient Joan et Francesca (donc Jean et Françoise). Une famille Estève (qu’on trouve aussi parfois orthographiée Estevenel) est en effet présente à Ventenac entre le XVIe et le XVIIe siècle.
Par ailleurs, on notera que le registre des mariages de la paroisse Sainte-Madeleine de Béziers (encore conservé dans la commune mais microfilmé aux Archives départementales de l’Hérault, 1MI EC 32/33) semblent lacunaires, les pages comprises entre le 5 septembre 1661 (folio 65v) et le 14 octobre 1663 (folio 77r) ayant disparu du registre, rendant impossible à l’heure actuelle de retrouver l’acte de mariage signalé par Antoine d’Estève de Bosch et qui pourrait correspondre à un autre couple « Laurent+Anne-Marie » non perpignanais. Voir aussi inventaire des archives de la famille par nos soins, 2024, p. 46 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
[11] Voir supra notes des 20 et 22 mars 1914 (Note de l’éditeur, S. Chevauché).
Le journal de l’année 1914 s’achève le 31 août, jour où Antoine d’Estève de Bosch s’est rendu à Perpignan pour signer son engagement dans l’armée le temps de la durée de la guerre. On sait qu’il est parti le lendemain pour Lyon. Il n’a pas emporté son journal avec lui sur le front, et ce journal ne reprend que le 14 février 1919, après sa démobilisation.
On sait qu’il n’a pas tenu de journal durant cette période. En revanche, comme il le dit lui-même au début du journal de 1919 :
« Pendant la guerre, j’ai écrit chaque jour quelques notes sur des calepins de poche ; je les relirai souvent, elles auront pour moi un vif intérêt ».
Malheureusement, nous n’avons pas retrouvé ces calepins dans les archives. Nous ignorons s’ils ont disparu ou s’ils se trouvent ailleurs. Peut-être les retrouverons-nous un jour?
Par conséquent, nous avons pris le parti d’essayer de reconstituer ici les différentes étapes du parcours d’Antoine d’Estève de Bosch dans l’armée entre 1914 et 1918, et les principaux événements marquants de sa vie de famille, à partir d’autres documents conservés dans le fonds d’archives familial, ou bien de provenance extérieure. Il s’agit principalement du livret de recrutement, d’un formulaire de demande de la carte du Combattant rempli par Antoine d’Estève de Bosch, et de la copie d’une lettre écrite en 1935, certainement dans le même but, et résumant ses campagnes.
1914
Engagé volontaire pour la durée de la guerre le 1er septembre 1914 à la Mairie de Perpignan au titre du Service automobile, centre de Lyon. Dirigé sur le dépôt de Lyon.
Le 15 septembre 1914, affecté à la section automobile du Transport de matériel 272 qui a servi tout de suite en Loirraine (front de Saint-Mihiel). Transports de munitions, d’artillerie et de matériel de jour et de nuit, aux batteries du front devant Saint-Mihiel (à Marbotte, Mécrin, La Commanderie, Saint-Aignan, Etang de Rouval, Forêt de la Reine. Subi plusieurs bombardements.
Voici l’extrait de la lettre de 1935 où Antoine d’Estève de Bosch résume cette phase : « Quand je servais à la Section T.M. 272 (lieutenant Deler), je transportais fréquemment en camion Berliet, de jour et de nuit, des munitions et du matériel aux lieux suivants situés devant le saillant de Saint-Mihiel, non loin du Camp des Romains occupé par l’ennemi : Forêt de la Reine, Mécrin, Marbotte, La Commanderie, Saint-Agnant, l’Etang de Ronval, Rolecourt. Au cours de ces transports, mon camion automobile a subi le tir de l’ennemi, notamment le 26 novembre 1914 et le 15 décembre 1914 à l’Etang de Ronval pendant le déchargement d’obus de 220 que nous transportions. Nous allions aussi à la gare de Commercy souvent bombardée. »
1915
Le 6 janvier 1915, affecté à la 32e section de Parc au Parc automobile de la 1ère armée à Jarville.
Changé de corps le 11 août 1915. Affecté à la Section automobile de Transport de matériel 206.
Durant la fin 1915, nombreux transports de matériel et de munitions (obus, grenades) aux abords du Bois-le-Prêtre et surtout devant Verdun, en empruntant la route de Bar-le-Duc à Verdun, parfois sous le bombardement ennemi.
Voici l’extrait de la lettre de 1935 où Antoine d’Estève de Bosch résume cette phase : « Quand je servais à la section T.M. 206 (lieutenant Delrieu) en 1915 et 1916, j’ai été envoyé avec plusieurs camions, le 27 août 1915, à une batterie de marine en avant du village de Mamé (lisière du Bois-le-Prêtre) et nos camions ont dû traverser le faubourg de Blénod-lès-Pont-à-Mousson sous un violent bombardement. »
1916
Nombreux transports de matériel et de munitions (obus, grenades) aux abords du Bois-le-Prêtre et surtout devant Verdun, en empruntant la route de Bar-le-Duc à Verdun, parfois sous le bombardement ennemi.
Voici l’extrait de la lettre de 1935 où Antoine d’Estève de Bosch résume cette phase : « Toujours à la section T.M. 206, j’ai été envoyé plusieurs fois aux abords de Verdun en 1916, souvent comme chef de convoi avec plusieurs camions Saurer transportant des grenades prises à Foug, notamment les 30, 31 mars, 21 mai, 6, 7 juillet, 7 et 18 août. À plusieurs reprises nous avons conduit et déchargé nos camions à Lemmes ; une fois (le 30 mars) à Dombasles en Argonne ; le 31 mars au fort de Landrecourt. Pour ces transports, nous suivions la fameuse route de Bar-le-Duc à Souilly et Verdun, susnommée « la Voie Sacrée » et souvent nous traversions le faubourg de Verdun nommé Chauffour, constamment bombardé. Sur certains points, nos camions ne passaient qu’un à un pour moins attirer l’attention de l’ennemi. Avec la section T.M. 206, je me suis trouvé au bombardement par avions de Toul le 4 juin 1916 et d’Amiens le 10 novembre 1916″.
1917
Le 3 mai 1917, affecté au Parc automobile de la 3e Armée à Noyon.
Changé de corps le 13 novembre 1917. Muté au 114e régiment d’artillerie lourde, 11e S.M.A. Voici l’extrait de la lettre de 1935 où Antoine d’Estève de Bosch résume cette phase : « Au 114e R.A.L. (11e S.M.A.), je parcourais la partie de la Haute-Alsace alors reconquise (novembre 1917) ».
Changé de corps le 23 novembre 1917. Muté au 63e d’artillerie, affecté au poste 1/2 fixe de D.C.A. 138. Voici l’extrait de la lettre de 1935 où Antoine d’Estève de Bosch résume cette phase : « Au poste D.C.A. 138, j’étais secrétaire de l’Etat-Major de la D.C.A. de la 7e Armée (capitaine Lesouple) ».
1918
Le 11 mars 1918, affecté au poste de D.C.A. 102.
Voici l’extrait de la lettre de 1935 où Antoine d’Estève de Bosch résume cette phase : « En 1918, au poste D.C.A. 102 (lieutenant Lecomte), cantonné au Rudolphe près Belfort, j’étais observateur ; nous avons subi de fréquentes attaques d’avions ennemis qui nous mitraillaient au passage, notamment les 23 et 24 mars, 31 juillet 1918 etc. Le 20 juillet 1918, au cours d’un bombardement par nos pièces de D.C.A. d’un groupe d’avions allemands, un gros éclat d’obus est tombé à nos pieds, à moins de 50 centimètres de moi. »
Le 27 mars 1918 décède son fils Henri, âgé de 3 ans.
Changé de corps le 9 novembre 1918. Renvoyé dans la zone de l’intérieur comme père de 5 enfants. Envoyé à Versailles au 5e régimen de génie (chemins de fer).
Le 10 novembre 1918, affecté au Bureau militaire du réseau du Midi à Bordeaux, à la commission militaire du réseau du Midi à la gare Saint-Jean comme secrétaire.
1919
Assimilé à la classe 1899, père de 5 enfants – mis en congé illimité de démobilisation le 12 février 1919. Affecté dans la Territoriale, au 16e Train Auto Montpellier. Passé en domicile dans le subdivision de Perpignan le 21 octobre 1921 (bureau d’origine Angers).
Livret de recrutement
Le livret original ayant probablement disparu, un duplicata du livret de recrutement fut délivré en 1921 à Antoine d’Estève de Bosch. Ce document résume l’état militaire du titulaire, et résume ses campagnes. En voici le contenu :